Veille Citoyenne · Alerte N°8

CumCum : la loi réécrite à Bercy
Que reste-t-il d'une loi quand l'administration la commente ?

Réactualisation d'octobre 2026. Publiée en juillet 2025, cette alerte portait sur un rescrit de l'administration fiscale qui affaiblissait la loi contre les montages « CumCum », publié sous le gouvernement de François Bayrou puis retiré le 24 juillet 2025. Elle a été entièrement réécrite à la lumière des documents rendus publics par le Sénat et de la suite du dossier.

Le 19 juin 2025, un sénateur entre à Bercy sans prévenir. Jean-François Husson, rapporteur général du budget, use d'un droit rarement exercé : le contrôle sur pièces et sur place. Pendant cinq heures, il lit les notes des services fiscaux. Il y trouve ce qu'il cherchait : une note du 20 mars, signée par deux directions du ministère, qui déconseillait d'accorder aux banques les exceptions qu'elles réclamaient. Moins d'un mois plus tard, ces exceptions figuraient pourtant noir sur blanc dans un rescritRescrit : prise de position officielle de l'administration fiscale sur l'application d'une loi, publiée au Bulletin officiel des finances publiques (Bofip). Ce n'est pas la loi, mais c'est ce que les banques et les contribuables appliquent au quotidien, et l'administration est tenue de le respecter. publié au Bofip.

L'histoire finit bien : le ministre a retiré le texte. Mais elle a failli mal finir, et c'est ce qui doit inquiéter. Une loi votée à l'unanimité a été, pendant trois mois, amputée par un simple rescrit. Sans un contrôle exceptionnel, personne ne l'aurait su.

L'enjeu réel de cette alerte : comprendre comment la volonté du Parlement peut être réécrite dans l'ombre, et pourquoi le garde-fou qui a fonctionné cette fois ne fonctionnera pas toujours.

Le contexte initial : l'été 2025

Quand cette alerte paraît pour la première fois, en juillet 2025, le bras de fer bat son plein. La loi de finances pour 2025, promulguée le 14 février, contient un dispositif voté à l'unanimité à l'initiative du Sénat : elle inscrit la notion de « bénéficiaire effectif » dans le code général des impôts, pour atteindre l'investisseur étranger réel caché derrière une banque française. Le 17 avril, le Bofip précise que le dispositif ne s'applique pas sur les marchés réglementés, ni lorsque la banque ne connaît pas sa contrepartie.

Au gouvernement de François Bayrou, Éric Lombard est ministre de l'Économie et Amélie de Montchalin ministre chargée des Comptes publics. Le 24 juillet 2025, après une réunion avec Claude Raynal (PS), président de la commission des finances du Sénat, et Jean-François Husson (LR), Éric Lombard annonce le retrait du passage contesté.

Depuis octobre 2025, Roland Lescure a succédé à Éric Lombard à l'Économie dans le gouvernement de Sébastien Lecornu ; David Amiel est chargé des Comptes publics depuis février 2026. Le contentieux avec les banques, lui, continue.

1. Le détournement : l'exception là où se concentre l'abus

Le rescrit n'a pas exclu n'importe quoi. La note des services fiscaux le relevait elle-même : les montages s'étaient largement déplacés vers les opérations que l'exception mettait à l'abri. Exempter les marchés réglementés, c'était ouvrir la porte précisément par où passait l'essentiel du flux. Une loi qu'on n'abroge pas, mais qu'on contourne à l'endroit exact où elle devait mordre, cesse d'être une loi.

2. Le basculement : la plume des banques

Ce que le contrôle a révélé, c'est d'où venait la rédaction. Selon Jean-François Husson, c'est la Fédération bancaire française qui avait demandé ces cas de non-application ; ses services avaient mis en garde contre un « risque polémique sévère ». L'arbitrage s'est donc fait au-dessus de l'administration, contre son avis, au profit de ceux qui pratiquaient les montages. La Fédération, elle, conteste toute fraude et a « pris acte » du retrait.

3. Le paradoxe : un garde-fou d'exception pour un risque ordinaire

La victoire est réelle, mais elle repose sur un concours de circonstances : un rapporteur général tenace, un pouvoir de contrôle que la loi organique accorde à une poignée d'élus, et des documents internes qui disaient noir sur blanc ce que d'autres voulaient taire. Des milliers de pages de doctrine fiscale sont publiées chaque année. Combien d'autres réécritures discrètes passent sans qu'aucun sénateur ne vienne frapper à la porte ?

Opinion Veille Citoyenne Il faut le reconnaître : la question technique n'était pas absurde. Le Conseil d'État lui-même, consulté en janvier 2025, avait estimé qu'une banque ne peut appliquer la retenue sans connaître sa contrepartie, et la place de Paris redoutait de perdre des opérations au profit d'autres places financières. Le ministre a d'ailleurs fini par retirer le texte, en jugeant la loi suffisamment précise. Néanmoins, ces arguments-là devaient être portés devant le Parlement, pendant le débat, et non glissés après le vote dans un bulletin que personne ne lit. Le problème n'est pas d'avoir écouté les banques. C'est de leur avoir donné, par la voie administrative, ce que les élus leur avaient refusé à l'unanimité.

La mécanique : comment une loi se réécrit après son vote

Le schéma ne concerne pas que la fiscalité : partout où une loi a besoin d'un texte d'application, le pouvoir se déplace vers celui qui l'écrit.

1

Le vote

Le Parlement adopte une règle précise, après avoir rejeté les exceptions demandées par les intéressés.

2

La relance

Les mêmes intéressés reviennent à la charge auprès du ministère, loin du débat public, pendant la rédaction du texte d'application.

3

L'interprétation

Un commentaire administratif réintroduit, au nom de la « précision », les exceptions que le vote avait écartées.

4

L'oubli

Sans contrôle, l'interprétation devient la règle réellement appliquée. La loi reste au Journal officiel ; ses effets, eux, ont disparu.

Fiche d'analyse, Alerte N°8

La chaîne de décision

Le Parlement Amendement sénatorial adopté à l'unanimité dans la loi de finances pour 2025 (loi n° 2025-127 du 14 février 2025), sur l'impulsion de Jean-François Husson (LR), rapporteur général.
Gouvernement de François Bayrou Éric Lombard, ministre de l'Économie, et Amélie de Montchalin, ministre chargée des Comptes publics. Le rescrit est publié au Bofip le 17 avril 2025, puis retiré le 24 juillet. Ancien dirigeant de BNP Paribas, de Generali France et de la Caisse des dépôts, Éric Lombard a déclaré à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique un patrimoine de 21 millions d'euros.
L'administration fiscale La direction de la législation fiscale et la direction générale des finances publiques, auteures de la note du 20 mars 2025 qui déconseillait les exceptions.

L'analyse des enjeux

  • Le montage : un investisseur étranger confie ses actions françaises à une banque le temps du versement du dividende. La banque, exonérée, encaisse sans retenue à la source, puis rend titres et dividende, après avoir prélevé sa commission. Dans l'exemple donné en 2023 par le rapporteur public du Conseil d'État, l'actionnaire touche 95 au lieu de 85 sur un dividende de 100, et la banque garde 5 : l'impôt éludé est partagé, le fisc français y perd tout.
  • Le droit : l'administration redresse ces montages depuis 2017, notamment au titre de l'abus de droit ; les banques contestent. Le Conseil d'État leur avait donné raison en 2023 sur l'ancienne doctrine, d'où la loi de 2025.
  • La démocratie : la hiérarchie des normes place la loi au-dessus de son commentaire. Ici, l'ordre s'était inversé.

Les risques induits

  • La loi vidée par le bas : d'autres dispositifs votés contre l'avis d'un secteur puissant peuvent subir le même sort, faute de contrôle.
  • L'inégalité devant l'impôt : un salarié ne négocie pas l'interprétation de sa feuille de paie ; une fédération bancaire, si.
  • La confiance : chaque épisode de ce type renforce l'idée que la loi s'arrête aux portes de ceux qui ont les moyens de la faire réécrire.

Qui en profite, qui paie

  • Les bénéficiaires potentiels : les banques qui pratiquaient les montages et leurs clients non-résidents, pendant les trois mois où l'exception a valu doctrine.
  • Les allers-retours : en juin 2025, deux mois après la publication du rescrit, Alexis Kohler, secrétaire général de l'Élysée depuis 2017, rejoint la Société Générale comme directeur général adjoint, avec l'accord de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. La banque figure parmi celles perquisitionnées en 2023 dans l'enquête du parquet national financier sur ces montages.
  • Le payeur : le budget de l'État, privé d'une recette que le Parlement avait voulu sécuriser.
  • Ce qui n'est pas établi : le manque à gagner causé par ces trois mois de doctrine n'a jamais été chiffré, et le rôle exact du cabinet du ministre dans l'arbitrage n'a pas été rendu public. Aucun élément ne relie le patrimoine du ministre ni le départ d'Alexis Kohler à la rédaction du rescrit.

Droit et arguments : la tension entre la loi et son application

L'argument de BercyL'objectionLe risque identifié
Le rescrit suivait l'avis du Conseil d'État de janvier 2025 sur l'identification de la contrepartie.L'avis portait sur un projet de dispositif du gouvernement. Le Parlement a ensuite voté son propre texte, en connaissance de cause, et c'est ce texte que l'administration devait appliquer.Un avis consultatif opposé à une loi votée.
Sur les marchés réglementés, la banque ne connaît pas sa contrepartie.La note des services fiscaux relevait que les montages s'y étaient largement déplacés, et les banques peuvent se renseigner sur leurs contreparties.L'exception placée là où l'abus se concentre.
Il fallait préserver l'attractivité de la place de Paris.L'argument est légitime, mais il relève du débat parlementaire, où il a été entendu puis écarté.La compétitivité invoquée pour défaire un vote.

Sources : audition d'Éric Lombard par la commission des finances de l'Assemblée nationale (8 juillet 2025), questions au gouvernement n° 820 et 827 (juin 2025), Public Sénat.

Analyse chiffrée : l'ampleur du dossier

IndicateurValeurStatut du chiffre
Arbitrage de dividendes en France, 2000-202033.4 milliards d'eurosEstimation journalistique et universitaire, non validée par l'administration
Rectifications notifiées aux banques depuis 2017plus de 4.5 milliards d'eurosMontant notifié, largement contesté en justice
Sanctions pénales négociées88 millions d'euros (Crédit agricole, 2025) ; 267.5 millions d'euros (HSBC, 2026)Conventions judiciaires d'intérêt public avec le parquet national financier
Durée d'application du commentaire contestétrois moisDu 17 avril au 24 juillet 2025
Trois clés de lecture
  • Notifier n'est pas encaisser : les milliards réclamés aux banques font l'objet de contentieux ; ce que l'État récupérera réellement reste inconnu.
  • Une estimation, pas une mesure : le chiffre sur vingt ans, souvent repris, provient d'enquêtes de presse et de travaux universitaires allemands. Bercy n'a jamais publié sa propre évaluation.
  • Le pénal avance enfin : après la filiale du Crédit agricole en septembre 2025, HSBC a reconnu les faits en janvier 2026. D'autres banques restent visées par les enquêtes du parquet national financier.

Sources : commission des finances du Sénat, Public Sénat, franceinfo, Décideurs juridiques, CumEx Files 2.0 (2021).

Recommandations de vigilance citoyenne

  • Lire le récit du contrôle mené à Bercy : il montre concrètement comment un élu peut vérifier l'application d'une loi.
  • Demander à son député que tout rescrit ou commentaire administratif d'une loi fiscale récente soit transmis aux commissions des finances avant sa publication.
  • Exiger la publication des échanges entre le ministère et la Fédération bancaire française lors de la rédaction du rescrit.
  • Suivre les contentieux en cours : ce sont eux qui diront combien l'État récupérera réellement.

Conclusion de l'alerte : une question de dernier mot

La loi ne vaut que ce que vaut son application, et son application s'écrit souvent loin de l'hémicycle.

L'affaire CumCum pose une question simple : qui a le dernier mot, le Parlement qui vote ou l'administration qui commente ? Cette fois, le Parlement l'a emporté. Mais il a fallu qu'un sénateur aille fouiller les tiroirs d'un ministère pour découvrir que la loi votée en février n'était plus celle qu'on appliquait en avril. Une démocratie qui ne protège ses votes que par exception les expose, le reste du temps, à toutes les réécritures.

« Une loi qu'on n'abroge pas mais qu'on contourne n'a pas été défaite. Elle a été vidée. »

Le vote fait la loi ; l'application fait la règle.

Le 19 juin 2025, un sénateur est entré à Bercy et en est ressorti avec la preuve. La prochaine fois, il n'y aura peut-être personne pour frapper à la porte : c'est sur ces textes d'application, discrets et décisifs, que la vigilance citoyenne doit désormais se porter.

Après plusieurs semaines de bras de fer institutionnel et sous la pression conjointe du Sénat et de l’Assemblée, Éric Lombard a annoncé officiellement, le 24 juillet 2025, le retrait du texte polémique.


En savoir plus sur SAPERE

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

1 réflexion sur “Veille Citoyenne : Alerte N°8 : Fraude fiscale”

  1. Ping : Veille Citoyenne : Ni naïfs, ni endormis. - SAPERE

Laisser un commentaire

Défiler vers le haut