7 Juin 1788 - La journée historique des tuiles

Quand Grenoble lança la première pierre de la Révolution française

Le tocsin résonne dans les rues de Grenoble. Des herbières abandonnent leurs étals pour sonner les cloches d’alarme. Des tuiles s’abattent depuis les toits sur les soldats du roi. En ce 7 juin 1788, une ville de province vient d’allumer la mèche qui explosera un an plus tard à Paris.

La monarchie au pied du mur

L’affaire commence deux mois plus tôt par une décision royale qui semble technique. Louis XVI (r. 1774-1792), aux prises avec une crise financière majeure, veut réformer radicalement l’administration judiciaire. Le royaume est exsangue : la France a dépensé plus de 1,6 milliard de livres pour aider les insurgés américains à se libérer de l’Angleterre (1775-1783), offrant ainsi aux futurs États-Unis leur indépendance sur un plateau d’argent. Ce fut un geste de générosité que les mémoires sélectives oublient souvent, dont l’actuel président Donald Trump. À cette saignée financière s’ajoutent de mauvaises récoltes qui frappent le peuple.

Face à cette banqueroute programmée, le roi doit impérativement lever de nouvelles ressources. Mais voilà le piège : chaque édit fiscal royal doit être enregistré par les Parlements provinciaux, ces cours de justice qui disposent du droit de remontrance – autrement dit, du pouvoir de refuser les lois qu’elles jugent contraires aux intérêts du royaume. Or, ces magistrats, nobles exemptés de contributions, bloquent systématiquement toute réforme qui toucherait leurs privilèges.

Le garde des Sceaux Chrétien-François  II de Lamoignon et le contrôleur général, le cardinal Loménie de Brienne proposent donc en mai 1788 une mesure explosive : supprimer ce droit de remontrance des Parlements provinciaux et créer une cour plénière dont les membres ne seraient nommés que par le roi.

Chrétien-François II de LAMOIGNON - Garde des Sceaux (13 avril 1787 - 14 septembre 1788)
Etienne Charles LOEMIE DE BRIENNE, Ministre des finances (1er mai 1787 - 25 Août 1788)

Derrière cette « modernisation », se cache une manœuvre politique brutale pour briser les derniers contrepouvoirs à l’absolutisme royal. Ces Parlements, composés de nobles de robe, osent encore résister aux édits royaux, notamment en matière fiscale.

Grenoble entre en résistance

« Nous ne céderons jamais ! »

La phrase résonne dans le palais de justice grenoblois. Depuis le 8 mai, quand Louis XVI a imposé sa réforme par un lit de justice sans consulter le Parlement de Paris, la tension monte en Dauphiné. Le 10 mai, le duc de Clermont-Tonnerre, représentant du roi dans la province, ordonne la fermeture du Parlement local.

Jean-Joseph MOUNIER
Antoine BARNAVE

Les magistrats dauphinois, menés par l’avocat général Jean-Joseph Mounier et soutenus par des avocats du Tiers état comme Barnave, refusent catégoriquement de se soumettre. Ces hommes de robe continuent de siéger clandestinement.

Le 3 juin 1788, ils décident de tenir une séance publique pour protester contre les mesures arbitraires du gouvernement royal. Le lendemain, des affiches appelant à une mobilisation générale apparaissent dans les rues de Grenoble. La tension monte, la population commence à se rassembler.

Puis vient le 7 juin au matin : les parlementaires reçoivent leurs lettres de cachet, ces ordres royaux scellés qui permettent d’emprisonner ou d’exiler sans procès – l’arbitraire monarchique dans toute sa splendeur. L’ordre est clair : exil immédiat sur leurs terres respectives.

Quand les herbières sonnent la révolte

Les nouvelles se répandent comme une traînée de poudre dans les rues pavées de Grenoble. Les magistrats vont être expulsés !

Ce sont les femmes qui donnent le signal de la résistance. Les herbières – ces vendeuses de légumes qui animent les marchés grenoblois – abandonnent leurs étals, se précipitent vers les églises et s’emparent des cordes des cloches. Le tocsin résonne bientôt dans toute la ville, signal d’alarme qui attire non seulement la population urbaine mais aussi les paysans des environs.

En quelques heures, Grenoble se transforme en ville insurgée. Les boutiques ferment, les rues se remplissent d’une foule grondante. Artisans, ouvriers, bourgeois, tous convergent vers le palais de justice.

La foule, miroir d'une société en mutation

Cette mobilisation révèle la complexité des motivations populaires. Si les parlementaires défendent leurs privilèges nobiliaires, la foule, elle, s’unit contre l’arbitraire royal et des réformes qui touchent directement le quotidien : gestion de l’eau, exploitation des forêts, corvées seigneuriales. Herbières, artisans, petits commerçants, paysans des environs, bourgeois et avocats se retrouvent côte à côte, animés par un même refus de la centralisation monarchique et une volonté de préserver leurs usages provinciaux.

Car cette révolte n’est pas encore une lutte contre la société d’ordres, mais une défense des libertés locales face à Paris. L’alliance est circonstancielle mais efficace : chacun y défend ses intérêts – les magistrats leurs prérogatives, les auxiliaires de justice leur gagne-pain, le peuple ses droits coutumiers.

La bataille de la place Saint-André

Les soldats du régiment de Royal-Marine, baïonnette au canon, escortent les parlementaires vers les carrosses qui doivent les emmener en exil. Sur la place Saint-André, devant le siège du Parlement, la population se masse pour empêcher le départ des magistrats. La foule hurle sa colère : « À bas les ministres ! Vive le Parlement ! »

Puis, soudain, l’explosion.

Les Grenoblois se jettent sur les soldats, tentent de libérer leurs magistrats. La garde riposte, tire en l’air pour disperser les émeutiers. Erreur fatale : loin d’intimider, les coups de feu exaspèrent la foule.

C’est alors qu’interviennent les héros anonymes de cette journée : les habitants des étages supérieurs. Penchés à leurs fenêtres, ils arrachent les tuiles de leurs toits et les lancent sur les soldats en contrebas. Projectiles improvisés mais terriblement efficaces, ces tuiles transforment les rues grenobloises en champ de bataille urbain.
Sous cette pluie de terre cuite, les troupes royales battent en retraite. Le représentant du roi, assiégé dans son hôtel, doit céder face à l’insurrection.

Une victoire ambiguë

Le bilan de cette journée révolutionnaire est lourd : trois morts et une vingtaine de blessés parmi les insurgés, un grand nombre de blessés parmi les soldats. Mais l’impensable s’est produit : le peuple a vaincu l’armée royale.

Un enfant de onze ans, Henri Beyle – futur Stendhal –, assiste depuis le balcon de la demeure familiale à ces scènes de violence populaire. Devenu adulte, il écrira avec gravité :

« Ce fut le premier sang de la révolution française ».

Les magistrats, libérés par l’émeute, regagnent triomphalement le palais de justice, escortés par une foule en liesse. Le duc de Clermont-Tonnerre est destitué, remplacé par le maréchal de Vaux.

Mais cette victoire révèle une contradiction troublante : le peuple s’est soulevé pour défendre des privilégiés conservateurs contre une monarchie qui tentait, à sa manière, de moderniser ses institutions. Les parlementaires grenoblois ne défendaient pas la démocratie mais leurs prérogatives nobiliaires.

Cette mobilisation sans précédent marque pourtant un tournant : la victoire populaire, bien que limitée dans ses effets immédiats sur la structure sociale, témoigne de la capacité du peuple à s’organiser et à imposer ses vues au pouvoir central. Elle révèle également une politisation croissante des masses qui découvrent leur force collective.

L'assemblée de Vizille : l'intelligence politique

Les conséquences dépassent largement les remparts de Grenoble. Le 14 juin 1788, enhardies par leur victoire, les autorités municipales demandent la réunion des états généraux du Dauphiné. Le 21 juillet, cette assemblée se tient au château de Vizille, au sud de Grenoble.

Ce jour-là, une révolution silencieuse s’opère. Les représentants réclament le rétablissement du Parlement, mais surtout – et c’est là le coup de génie politique – la convocation des états généraux du royaume, la double représentation du Tiers état et le vote par tête plutôt que par ordre. Cette dernière revendication est révolutionnaire : elle signifie que chaque député compte pour une voix, quelle que soit sa condition sociale, brisant ainsi le système traditionnel où les trois ordres (clergé, noblesse, Tiers état) votaient séparément, permettant aux deux premiers de toujours l’emporter sur le troisième.

C’est seulement après la victoire populaire que les revendications évoluent vers ces demandes démocratiques. La journée des Tuiles a libéré une dynamique politique que les élites dauphinoises vont canaliser et transformer en programme révolutionnaire.
Ces revendications de Vizille annoncent exactement les débats qui animeront les états généraux et l’Assemblée nationale constituante. L’élite dauphinoise vient d’inventer le programme révolutionnaire français.

Louis XVI capitule

Face à cette contagion révolutionnaire qui gagne les provinces, Louis XVI doit capituler. En août 1788, il annonce la convocation des états généraux pour le 1er mai 1789 (finalement reportée au 5 mai) – ces mêmes états généraux qui n’avaient pas été réunis depuis 1614. Ironie de l’Histoire : ce que le roi voulait imposer par la force, il finit par l’accorder sous la pression populaire. Cette décision marque le début du processus qui aboutira à la chute de l’Ancien Régime.

Un événement aux multiples lectures

La Journée des Tuiles illustre magistralement les tensions qui traversent la France de 1788. Elle révèle la difficulté d’un pouvoir centralisé à imposer ses réformes à des régions jalouses de leurs privilèges.

Les mécanismes révolutionnaires mis en œuvre ce jour-là – soulèvement populaire face à une crise économique, alliance entre classes moyennes et peuple, fragilité du régime autoritaire face à la rue mobilisée – résonnent avec des mouvements contemporains, des Printemps arabes aux Gilets jaunes. L’Histoire nous enseigne que les révolutions naissent souvent de la rencontre entre une crise économique profonde et l’émergence d’une conscience politique populaire.

Plus symbolique encore : cette révolte unit, dans un même élan, magistrats bourgeois, artisans du peuple et paysans des campagnes. Alliance inédite qui préfigure les coalitions révolutionnaires de 1789.

L'héritage vivant d'une journée révolutionnaire

Pourquoi cette journée grenobloise résonne-t-elle encore dans nos mémoires ? Parce qu’elle incarne un basculement démocratique fondamental. Avant le 7 juin 1788, les conflits politiques restaient l’apanage des élites. Avec la Journée des Tuiles, le peuple – et notamment les femmes – fait irruption sur la scène politique.

Jean-Joseph Mounier, l’avocat général qui refusa de plier, participera un an plus tard à la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Les herbières qui sonnèrent le tocsin, les artisans qui lancèrent leurs tuiles sur les soldats du roi retrouveront, transformés, le même geste révolutionnaire dans les émeutes parisiennes de juillet 1789.

À Grenoble même, la mémoire demeure vivante. Depuis 2015, une fête annuelle commémore cet événement, associant population, monde éducatif et associations autour de la démocratie, de la mémoire et de l’engagement citoyen. Des historiens passionnés font revivre ces heures fondatrices à travers conférences et reconstitutions historiques qui donnent chair à cette journée révolutionnaire.

Chronologie

1775-1783

Guerre d’Indépendance américaine : la France dépense 1,6 milliard de livres pour soutenir les insurgés, ruinant ses finances.

1788 Mai 8

Lit de justice : Louis XVI impose par la force ses réformes judiciaires sans consulter le Parlement de Paris.

1788 Mai 10

Fermeture du Parlement de Grenoble : le duc de Clermont-Tonnerre ordonne la mise en vacances forcée des magistrats dauphinois.

1788 Juin 3

Séance publique de protestation : les parlementaires grenoblois organisent leur résistance ouverte.

1788 Juin 4

Affiches de mobilisation : des appels à la mobilisation générale apparaissent dans les rues de Grenoble.

1788 Juin 7

Journée des Tuiles : émeute populaire, 3 morts, victoire du peuple contre l’armée royale.

1788 Juin 14

Les autorités municipales de Grenoble demandent la convocation des états généraux du Dauphiné.

1788 Juillet 21

Assemblée de Vizille : 540 représentants réclament la double représentation du Tiers et le vote par tête.

1788 Août

Capitulation royale : Louis XVI annonce la convocation des états généraux pour mai 1789.

1789 Mai 5

Ouverture des états généraux : première réunion depuis 1614, conséquence directe de la pression grenobloise.

1789 Juillet 14

Prise de la Bastille : les « tuiles » grenobloises ont ouvert la voie aux « pavés » parisiens.

Ce qu'il faut retenir

  • La Journée des Tuiles, 7 juin 1788 : première insurrection populaire contre la monarchie absolue, déclenchée à Grenoble par l’expulsion des magistrats dauphinois.
  • Contexte de crise : une monarchie en faillite après le soutien financier à l’indépendance américaine, des réformes contestées et une société figée dans ses privilèges.
  • Les herbières en première ligne : des vendeuses de légumes sonnent le tocsin, symbole du peuple qui entre en action.
  • Une victoire populaire ambiguë : la foule soutient les magistrats conservateurs contre le roi, une alliance circonstancielle qui amorce la dynamique révolutionnaire.
  • L’Assemblée de Vizille : première étape vers la convocation des États généraux, amorce de la Révolution française.
  • Un modèle historique : une révolte locale qui révèle la force de la mobilisation populaire et la vulnérabilité de la monarchie.
  • Un tremplin pour 1789 : la dynamique de Vizille annonce la double représentation du Tiers état et le vote par tête qui bouleverseront l’ordre social.
  • Une mémoire vivante : encore célébrée aujourd’hui à Grenoble, la Journée des Tuiles incarne le surgissement du peuple sur la scène politique.

Pour aller plus loin

« Penser la Révolution française «  par François FURET. Cet ouvrage est essentiel pour saisir les débats historiographiques autour des origines et de la signification de la Révolution, et propose une réflexion critique sur la place des événements comme la Journée des Tuiles dans la mémoire nationale.

« Précis d’histoire de la Révolution française » par Albert SOBOUL. Ce manuel est une référence incontournable, même s’il est daté, pour la contextualisation des événements révolutionnaires et l’analyse des forces sociales en présence.


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