Analyse Synthèse & trajectoire
Trajectoires de puissance · 2000-2024
Chine · vingt-cinq ans de puissance, lus pilier par pilier

Chine, une puissance d’innovation tenue par un fil de silicium

Deuxième épisode d’une lecture en huit volets. Vingt-cinq ans de technologie chinoise, lus à travers cinq indicateurs qui racontent la conquête d’un rang d’innovation mondiale, et la dépendance critique qui empêche cette conquête de devenir totale.

Pilier II · Lecture par les capacités scientifiques
Technologie et innovation

29 août 2023, Shenzhen. Sans cérémonie, sans communiqué, Huawei met en vente le Mate 60 Pro. Les analystes occidentaux démontent l’appareil dans la semaine et découvrent un téléphone 5G équipé d’une puce gravée en 7 nanomètres, le Kirin 9000s, fabriquée par SMIC à Shanghai. L’événement contredit cinq ans de sanctions américaines visant à empêcher la Chine d’atteindre ce niveau de précision sans les machines de gravure ASML. Pourtant, derrière la prouesse, une réalité tenace : SMIC a dû utiliser un procédé de lithographie DUV en gravant plusieurs fois la même couche, avec un rendement industriel encore médiocre.

La Chine sait fabriquer presque tout, sauf ce qui permet de tout fabriquer. Cinq indicateurs racontent cette dialectique entre conquête et dépendance, entre maîtrise des produits finis et vulnérabilité sur les outils stratégiques.

Cinq indicateurs sur vingt-cinq ans

Comment la Chine est devenue une puissance d’innovation, sans devenir technologiquement souveraine

Pour chaque indicateur, on voit la trajectoire complète sur six photographies (2000, 2004, 2009, 2014, 2019, 2024), puis la position chinoise actuelle dans le monde. Quatre indicateurs racontent une conquête méthodique. Le cinquième raconte une dépendance qui conditionne ce que les quatre premiers permettent vraiment. Produire beaucoup ne suffit pas si on ne contrôle pas ce qui permet de produire.

Atout : indicateur favorable Neutre : sans impact stratégique Vigilance : signal préoccupant Piège : structurellement défavorable
Une qualification peut changer dans le temps.
Indicateur 1 sur 5
Part manufacturière mondiale (%, valeur ajoutée, ONUIDO)
29 % de la production manufacturière mondiale : l’atelier du monde n’est pas un surnom, c’est une réalité statistique sans précédent depuis l’Angleterre du XIXe siècle.
29 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale en 2024 (ONUIDO, #1 mondial depuis 2010)
7 % en 2000, déjà #5 mondial. Accélération après l’entrée dans l’OMC (2001). Dépasse les États-Unis en 2010. 29 % en 2024. Seuils doctrine : Atout plus de 15 %, Vigilance 3-15 %, Piège moins de 3 %. Les dépenses de R&D sont passées de 0,9 % du PIB en 2000 à 2,6 % en 2024, signe que la montée en gamme manufacturière s’accompagne d’un effort croissant d’innovation propre.
Trajectoire part manufacturière mondiale 2000-2024 (%)
15 % — Atout 2000 2004 2009 2014 2019 2024 2030 7 % 2010 : #1 mondial 29 % ~30 %
Trajectoire : 7 % (2000)16 % (2009)29 % (2024). États-Unis : 17 %, Japon : 7 %, Allemagne : 6 %.
Projection 2030 : ~30 % (ONUIDO). La Chine franchit le seuil Atout doctrine (15 %) vers 2007 et ne le repasse jamais.
Lecture de puissance
2000-2004
Vigil.
2009-2024 (#1 mondial)
Atout
La Chine dans le monde, 2024 (part valeur ajoutée manufacturière mondiale %)
Allem. 6 %
Japon 7 %
Ét.-Unis 17 %
Chine 29 %
Atout 2024 · #1 manufacturier mondial
Ce que mesure l’indicateur

Part de la Chine dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale, en dollars courants (ONUIDO et Banque mondiale). Seuils SAPERE : Atout plus de 15 %, Vigilance 3-15 %, Piège moins de 3 %. La progression de 7 % à 29 % en vingt-quatre ans est la plus rapide jamais enregistrée pour un pays de cette taille.

La tendance lourde

L’entrée de la Chine dans l’OMC en décembre 2001 est le déclencheur. Elle ouvre l’accès aux marchés occidentaux à des exportateurs qui pratiquent des coûts de main-d’œuvre imbattables, bénéficient de zones économiques spéciales et d’une infrastructure logistique en développement accéléré.

PhaseAnnéesMoteurPart mondiale
Décollage2001-2010OMC, assemblage électronique, textile7 % → 19 %
Consolidation2010-2016Acier, ciment, chimie, autos19 % → 24 %
Nouvelles industries2020-2024VE, batteries, solaire, drones26 % → 29 %

En 2024, la Chine produit à elle seule plus de marchandises manufacturées que les États-Unis, l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud réunis.

La rupture

La rupture de 2020-2024 n’est pas la croissance mais la nature de ce qui est produit. La Chine cesse d’être l’assembleur de produits conçus ailleurs pour devenir le concepteur-fabricant de produits entiers. BYD conçoit ses propres véhicules électriques. Huawei conçoit ses propres puces. CATL conçoit ses propres chimies de batteries.

Ce glissement vers la conception propre modifie la structure de la valeur ajoutée et rend la part manufacturière mondiale plus difficile à compresser par des sanctions ou des relocalisations.

Pourquoi Vigilance (2000-2004) puis Atout (2009-2024). Vigilance quand la part reste sous 15 %. Atout dès que ce seuil est franchi et maintenu : la Chine le dépasse vers 2006-2007 et ne le repasse plus.
Indicateur 2 sur 5
Exportations de haute technologie (% des exports manufacturés)
28 % des exportations manufacturées en 2024 : la Chine exporte autant de haute technologie que l’ensemble de l’Union européenne.
28 % des exports manufacturés en 2024 (Banque mondiale, seuil Atout : 25 %)
19 % en 2000 (zone Vigilance). Franchissement du seuil Atout dès 2003-2004 avec la montée de l’électronique. Oscillation autour de 26-31 % depuis. Seuils doctrine : Atout plus de 25 %, Vigilance 10-25 %, Piège moins de 10 %. Les brevets PCT déposés par la Chine ont atteint 70,160 en 2024 (#1 mondial, OMPI), et le rang au Global Innovation Index est passé de 43e en 2012 à 11e en 2024.
Trajectoire exports haute technologie 2000-2024 (% exports manufacturés)
25 % — Atout 2000 2004 2009 2014 2019 2024 2030 19 % pic 31 % 28 % ~30 %
Trajectoire : 19 % (2000)28-31 % (2004-2024). Corée du Sud : 35 %, États-Unis : 20 %, Allemagne : 18 %.
Projection 2030 : ~30 % (Banque mondiale). La Chine franchit le seuil Atout dès 2003-2004 et oscille au-dessus depuis.
Lecture de puissance
2000
Vigil.
2004-2024
Atout
La Chine dans le monde, 2024 (exports HT % des exports manufacturés)
Allem. 18 %
Ét.-Unis 20 %
Chine 28 %
Corée 35 %
Atout 2024 · 28 % exports haute technologie
Ce que mesure l’indicateur

Part des produits de haute technologie (aérospatiale, électronique, informatique, pharmaceutique, instruments scientifiques, classification OCDE) dans les exportations manufacturées totales, Banque mondiale. Seuils doctrine : Atout plus de 25 %, Vigilance 10-25 %.

La tendance lourde

La montée des exports haute technologie chinois est portée par l’électronique (smartphones, ordinateurs portables, équipements télécom), puis par les énergies renouvelables (panneaux solaires, batteries, éoliennes) à partir de 2015.

Catégorie HTPart 2000Part 2024Signal
Électronique / télécom65 % des exports HT55 % des exports HTDominant mais diversifié
Énergies renouvelables~0 %Panneaux solaires #1 mondialNouveau moteur
Véhicules électriques~0 %Chine #1 exportateur VE (2023)Rupture 2021-2024
La rupture

La rupture de 2025-2030 sera celle des tarifs douaniers. Les États-Unis (tarifs VE à 100 %, semi-conducteurs 50 %), l’Union européenne (tarifs complémentaires VE 17-35 %) imposent des barrières aux exports chinois de haute technologie. Si ces mesures se généralisent, la part des exports haute technologie pourrait plafonner non pas faute de capacité productive, mais faute d’accès aux marchés.

La Chine répond par l’implantation d’usines à l’étranger (Hongrie, Maroc, Brésil, Mexique) pour contourner ces barrières et conserver l’accès aux marchés européen et américain.

Pourquoi Vigilance (2000) puis Atout (2004-2024). La valeur de 19 % en 2000 est en zone Vigilance (10-25 %). Atout dès 2003-2004 quand les exports d’électronique font franchir le seuil de 25 %, maintenu depuis.
Indicateur 3 sur 5
Dépendance aux semi-conducteurs avancés moins de 7nm
99 % des puces avancées dépendent de TSMC et Samsung : le talon d’Achille technologique de la Chine, que dix ans de politique industrielle n’ont pas réussi à dénouer.
99 % des puces avancées moins de 7nm fabriquées hors de Chine en 2024
~95 % en 2000 : totalement dépendante au départ. 100 % en 2019 avec le blocus américain sur ASML et les équipements EUV. SMIC a produit des puces 7nm en 2022 par DUV multi-patterning, mais à des coûts prohibitifs et des rendements faibles. Seuils doctrine : Atout moins de 30 %, Vigilance 30-70 %, Piège plus de 70 %. La Chine est en Piège sur toute la période.
Trajectoire dépendance puces avancées 2000-2024 (% importé, courbe haute = dépendance forte = Piège)
70 % — Vigilance 2000 2004 2009 2014 2019 2024 2030 95 % blocus 100 % 99 % ~85 % ?
Trajectoire : 95 % (2000)100 % pic (2019)99 % (2024). États-Unis : ~88 %, UE : ~90 %.
Projection 2030 : ~85 % (conditionnel, si SMIC 5nm atteint production industrielle). La projection est un scénario optimiste.
Lecture de puissance
2000-2024 (Piège continu, plus de 90 %)
Piège
2030 ?
Vigil. ?
La Chine dans le monde, 2024 (dépendance puces avancées moins de 7nm %)
Ét.-Unis ~88 %
UE ~90 %
Chine 99 %
Piège 2024 · dépendance structurelle
Ce que mesure l’indicateur

Part estimée des semi-conducteurs avancés (noeuds inférieurs à 7nm) que la Chine doit importer de Taïwan (TSMC) et de Corée du Sud (Samsung) faute de capacité nationale (données SIA, BCG, SEMI, CSIS). Seuils doctrine : Atout moins de 30 %, Vigilance 30-70 %, Piège plus de 70 %.

La tendance lourde

La dépendance aux puces avancées s’est aggravée, non par négligence mais par logique économique : il était moins coûteux d’acheter à TSMC que de développer une filière nationale. Les restrictions américaines de 2019-2023 ont transformé cette dépendance commerciale en vulnérabilité géostratégique.

Maillon bloquéFournisseur cléPaysSituation Chine
Lithographie EUVASML (seul mondial)Pays-BasAccès bloqué depuis 2019
Machines dépôtApplied Materials, Lam ResearchÉtats-UnisRestrictions 2022
Équipements testKLAÉtats-UnisRestrictions 2022
Fonderie avancéeTSMC (Taiwan), Samsung (Corée)Taiwan, CoréeBloqué depuis 2020
La rupture

La rupture de 2024-2030 sera déterminante. Le gouvernement central a engagé plus de 150 milliards de dollars de subventions dans les semi-conducteurs depuis 2014. Les résultats sont visibles sur les noeuds matures (28nm et au-dessus). Sur les noeuds avancés, la route est encore longue.

Si SMIC ne parvient pas à industrialiser le 5nm avant 2030, la Chine restera en Piège pour cet indicateur. Le vrai goulot d’étranglement n’est pas le design de la puce, c’est l’incapacité à produire les machines qui produisent les puces : autosuffisance en équipements de fabrication à seulement 13,6 % en 2024.

Pourquoi Piège (2000-2024). La dépendance dépasse 90 % sur toute la période, bien au-dessus du seuil Piège de 70 %. La qualification ne s’améliore pas malgré les investissements massifs car le noeud critique (équipements EUV) reste inaccessible. La projection 2030 à 85 % reste en zone Piège : seul le franchissement sous 70 % ouvrirait la Vigilance.
Indicateur 4 sur 5
Position dans la chaîne de valeur semi-conducteurs (score SAPERE 1-5)
2,5/5 en 2024 : une puissance industrielle mondiale bloquée en milieu de chaîne, malgré les investissements les plus massifs de l’histoire du secteur.
2,5/5 score SAPERE position chaîne de valeur semi-conducteurs en 2024
1,5/5 en 2000 (quasi-exclusivement assemblage). 2,5/5 en 2009-2014 avec l’émergence du design (HiSilicon, Unisoc). Recul à 2/5 en 2019 (blocus Huawei). Retour à 2,5/5 en 2024 (SMIC 7nm, essor du design domestique). Seuils doctrine : Atout 4-5 (conception intégrée), Vigilance 2-3, Piège 1.
Trajectoire position chaîne de valeur 2000-2024 (score SAPERE 1-5)
2000 2004 2009 2014 2019 2024 2030 1,5/5 recul blocus 2,5/5 3/5 ?
Trajectoire : 1,5/5 (2000)2,5/5 (2009-2024)3/5 ? (2030). États-Unis : 3,5/5, Taïwan : 4,5/5, Corée : 4/5.
Projection 2030 : 3/5 conditionnel (si SMIC 5nm industriel). Le recul à 2/5 en 2019 illustre l’impact du blocus Huawei.
Lecture de puissance
2000
Piège
2004-2024
Vigilance
La Chine dans le monde, 2024 (score SAPERE position chaîne valeur 1-5)
Chine 2,5/5
Ét.-Unis 3,5/5
Corée 4/5
Taïwan 4,5/5
Vigilance 2024 · montée en gamme incomplète
Ce que mesure l’indicateur

Score qualitatif SAPERE (1-5) évaluant la position dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs. 1 = assemblage final uniquement, 3 = fabrication sans R&D ni design propriétaire, 5 = R&D + design + fabrication intégrés. Un pays en position d’assemblage final capte des marges minimales et reste structurellement dépendant de ceux qui conçoivent et fabriquent.

La tendance lourde

La progression de la Chine dans la chaîne de valeur est réelle mais asymétrique. En design, des entreprises comme HiSilicon (Huawei), Unisoc, Loongson et Zhaoxin ont émergé comme concepteurs sérieux. En fabrication, SMIC a atteint le 7nm par contournement.

SegmentScore 2000Score 2024Verrou actuel
Design (conception)1/53/5Export bandes passantes IA (NVIDIA ban)
Fabrication (foundry)1/52/5Équipements EUV bloqués
Équipements (tools)1/51,5/513,6 % autosuffisance seulement
Matériaux2/53/5Atout relatif (terres rares)
La rupture

La rupture de 2019 (blocus Huawei) est la plus révélatrice. Quand les États-Unis ont coupé l’accès de Huawei à TSMC en 2020, HiSilicon (#5 mondial du design) s’est retrouvé sans fonderie pour fabriquer ses propres conceptions. Une entreprise capable de concevoir des processeurs comparables à Apple ou Qualcomm ne pouvait plus les faire fabriquer. Ce cas illustre parfaitement la fragilité d’une position forte en design mais faible en fabrication.

Pourquoi Piège (2000) puis Vigilance (2004-2024). Piège en 2000 car la Chine est cantonnée à l’assemblage final. Vigilance à partir de 2004 avec l’émergence des premiers designers domestiques. La qualification reste Vigilance en 2024 car la fabrication avancée reste hors de portée malgré les progrès en design.
Indicateur 5 sur 5
Champions nationaux mondiaux à capitalisation supérieure à 10 milliards de dollars
65 entreprises au-dessus de 10 milliards de capitalisation en 2024, après un pic de 100 en 2019 : la campagne réglementaire de 2021-2022 a détruit 1,000 milliard de dollars de valeur en quelques mois.
65 entreprises chinoises à capitalisation supérieure à 10 milliards de dollars en 2024
~5 en 2000 (CNOOC, PetroChina, Bank of China). Forte progression avec les IPO et la mondialisation financière. Pic à ~100 en 2019. Recul brutal : ~65 en 2024 sous l’effet de la campagne réglementaire (Alibaba, Tencent, Didi, TAL Education). Seuils doctrine : Atout plus de 20, Vigilance 5-20, Piège moins de 5.
Trajectoire champions nationaux supérieur à 10 milliards de dollars 2000-2024 (nombre)
20 — Atout 2000 2004 2009 2014 2019 2024 2030 ~5 pic ~100 65 ~70
Trajectoire : ~5 (2000)~100 (2019 pic)~65 (2024). États-Unis : 230+, Japon : ~30.
Projection 2030 : ~70. La qualification reste Atout car 65 est bien au-dessus du seuil de 20, mais la dynamique régressive est documentée.
Lecture de puissance
2000
Vigil.
2004-2024
Atout
La Chine dans le monde, 2024 (champions supérieur à 10 milliards de dollars)
Japon ~30
Chine 65
Ét.-Unis 230+
Atout 2024 · 65 champions supérieur à 10 milliards de dollars
Ce que mesure l’indicateur

Nombre d’entreprises chinoises dépassant 10 milliards de dollars de capitalisation boursière (toutes places confondues : Shanghai, Shenzhen, Hong Kong, NYSE, NASDAQ). Seuils doctrine : Atout plus de 20, Vigilance 5-20, Piège moins de 5. Les champions nationaux à grande capitalisation sont le vivier d’où une économie tire ses capacités d’investissement mondial, de R&D et d’acquisitions technologiques.

La tendance lourde

La montée de 5 à 100 champions entre 2000 et 2019 documente la transformation de l’économie chinoise : des géants d’État (pétrole, banques) aux plateformes technologiques privées (Alibaba, Tencent, JD.com, Meituan), puis aux industriels de la nouvelle économie (BYD, CATL, LONGi).

GénérationAnnéesReprésentantsSecteur
Géants d’État2000-2007PetroChina, ICBC, Bank of ChinaÉnergie, banque
Plateformes tech2010-2019Alibaba, Tencent, Baidu, DidiNumérique
Industries vertes2020-2024BYD, CATL, LONGi, XiaomiVE, batteries, solaire
Régulation 20212021-2022Effacement 1,000 Md$ de valeurTech/plateformes
La rupture

La rupture de 2021 est une rupture de confiance autant que de régulation. La campagne d’Xi Jinping contre les plateformes technologiques (Alibaba, Tencent, Didi, TAL Education) a envoyé un signal aux investisseurs internationaux sur la priorité accordée au contrôle politique face à la création de valeur privée.

Les capitaux étrangers investis dans les actions chinoises se sont partiellement retirés. Les marchés n’ont pas retrouvé leur niveau de 2019 en 2024. La question pour la prochaine décennie est de savoir si la Chine peut reconstruire un écosystème de champions en maintenant une tutelle étatique plus forte, ce qu’aucune économie n’a encore réussi à grande échelle.

Pourquoi Vigilance (2000) puis Atout (2004-2024) malgré le recul. Vigilance en 2000 avec ~5 champions, en limite basse. Atout dès 2004 quand le seuil de 20 est franchi. La qualification reste Atout en 2024 malgré le recul de 100 à 65 car ce chiffre reste très au-dessus du seuil de 20 ; mais la dynamique régressive est un signal d’alerte documenté dans la frise.
Pilier II · Lecture par les capacités scientifiques
Technologie et innovation
Trajectoire 2000-2024

Quatre conquêtes, une dépendance qui pèse plus lourd

Vingt-cinq ans de technologie chinoise, lus à travers ces cinq indicateurs, dessinent une trajectoire de conquête méthodique sur quatre dimensions, mais une dépendance structurelle sur la cinquième que les quatre premières ne peuvent pas compenser seules.

Premier mouvement · 2000-2010
La mise à niveau
La Chine sort de l’OMC en 2001 avec un retard technologique massif. Elle rattrape méthodiquement.
  • R&D à 0,9 % du PIB, brevets internationaux marginaux, 43e au Global Innovation Index
  • Part manufacturière mondiale : 7 %, mais croissance accélérée après l’entrée dans l’OMC
  • Exports haute technologie : 19 % en 2000, franchissent le seuil Atout dès 2003-2004
  • Industrie des semi-conducteurs embryonnaire : quasi-exclusivement assemblage
Pékin lance les premiers plans structurants (Programme National de Sciences 2006, Plan 863). Le retard est là, la direction est claire.
Deuxième mouvement · 2010-2019
La conquête
La Chine atteint le rang de première puissance d’innovation émergente. Quatre indicateurs sur cinq explosent.
  • La R&D dépasse 2 % du PIB ; les brevets PCT explosent : premier rang mondial en 2019
  • Made in China 2025 (2015) : l’autosuffisance à 70 % en semi-conducteurs d’ici 2025 est proclamée
  • Le Big Fund (150 milliards de dollars) injecte massivement dans les semi-conducteurs
  • Huawei, Tencent, BYD, BOE Technology bâtissent des écosystèmes technologiques globaux
  • La Chine grimpe au 14e rang du Global Innovation Index
La Chine devient première puissance brevets, premier exportateur haute technologie mondial. Mais un angle mort persiste.
Troisième mouvement · 2019-2024
La conquête contrariée
Quatre indicateurs confirment la puissance. Un indicateur révèle la fragilité structurelle.
  • 11e rang au Global Innovation Index, 70,160 brevets PCT (OMPI 2024)
  • 29 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale, premier rang absolu
  • Mais le CHIPS Act américain (2022) et les contrôles à l’export bloquent les équipements de gravure
  • Après dix ans d’investissements (Big Fund I, II, III), la Chine ne fabrique que 13,6 % de ses équipements stratégiques, au lieu des 70 % visés
  • La campagne réglementaire 2021-2022 efface 1,000 milliard de dollars de capitalisation technologique

La Chine sait fabriquer presque tout, sauf ce qui permet de tout fabriquer. Ce point de contrôle tient dans quelques noms propres : ASML (Pays-Bas), Applied Materials, Lam Research, KLA (États-Unis), Tokyo Electron (Japon).

Ce club très restreint, situé entre les États-Unis, le Japon et les Pays-Bas, tient aujourd’hui le vrai fil de silicium de la puissance technologique chinoise. Et 99 % des puces avancées qui rendent tout le reste possible dépendent encore de TSMC et Samsung.

La Chine peut-elle s’autoapprovisionner en équipements de gravure avancée avant 2030 ?
En 2024, la Chine fabrique 13,6 % de ses équipements stratégiques, pour un objectif de 70 % d’ici 2030. Le troisième Big Fund (48 milliards de dollars mobilisés en 2024) vise SMIC et les équipementiers. Mais ASML a mis 30 ans à maîtriser l’EUV : l’écart technologique ne se comble pas par le capital seul.
Atteindre 30 % d’autosuffisance en 2030 est plausible. Atteindre 70 % avant 2035 est improbable sans percée sur la lithographie à l’échelle industrielle.
L’innovation chinoise peut-elle rester compétitive sous sanctions permanentes ?
La Chine dépose 70,160 brevets PCT par an (#1 mondial). Elle investit 2,6 % du PIB en R&D. Mais une partie croissante de ces brevets porte sur des technologies que la Chine ne peut pas encore produire à l’échelle industrielle faute d’équipements. Le découplage risque de creuser l’écart entre la recherche et la production.
L’innovation sur papier ne vaut que si elle peut être industrialisée. La vraie mesure sera la capacité à convertir les brevets en produits sans accès aux équipements occidentaux.
Les champions technologiques chinois peuvent-ils reconstituer leur valeur après la régulation de 2021 ?
De ~100 champions en 2019, le portefeuille est tombé à 65 en 2024. BYD et CATL progressent, mais Alibaba et Tencent n’ont pas retrouvé leurs niveaux de capitalisation. L’État a signalé en 2023 un assouplissement partiel pour attirer les capitaux étrangers.
La Chine peut reconstruire un portefeuille dans les nouvelles industries (VE, batteries, solaire). Mais la confiance des investisseurs reste conditionnelle à la stabilité réglementaire.
Ce que les courbes annoncent pour la décennie 2025-2035

Trois courbes annoncent la décennie qui s’ouvre. La R&D dépassera probablement 3 % du PIB en 2030, atteignant le niveau américain et japonais. La position au Global Innovation Index pourrait franchir le top 10 si la Chine maintient son investissement et ses brevets.

Mais la dépendance aux équipements de gravure de pointe restera structurelle : malgré le triplement attendu de l’autosuffisance (de 13,6 % à environ 30 % en 2030), la Chine restera dépendante de ASML, Tokyo Electron et Applied Materials pour les noeuds inférieurs à 5 nanomètres.

La Chine de 2030 aura gagné la course à l’innovation, mais pas encore la course au contrôle technologique. Elle saura fabriquer presque tout, sauf ce qui permet de tout fabriquer.

5 signaux de bascule à surveiller (2025-2030)
SignalSeuil critiqueHorizonStatut 2024
Autosuffisance équipements semiDépasse 30 % (noeud <7nm)2028-2030Piège · 13,6 % en 2024
SMIC 5nm industrielProduction en série rentable2027-2029Vigilance · prototypes 2024
Global Innovation IndexEntre dans le top 102026-2027Vigilance · 11e en 2024
Champions tech capitalisationRetrouve 90 entreprises2028-2030Vigilance · 65 en 2024
Exports HT sous tarifsRésiste au-dessus de 25 %2026-2027Atout · 28 % en 2024

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