Le changement sous perfusion
Ce que l'apprentissage et la formation révèlent de la méthode Macron
Fin 2024, un seuil est franchi presque sans commentaire : la France compte plus d'un million d'apprentis en contrat. Le nombre de contrats signés chaque année a presque triplé depuis 2017. En sept ans, une filière secondaire est devenue une voie d'insertion ordinaire.
Ce fait dérange les trois volets qui précèdent. Ils décrivaient un pouvoir prompt à décider et incapable de bâtir les relais qui transforment une décision en résultat. Or voici une politique réellement exécutée, à très grande échelle, dans un secteur peuplé de branches professionnelles, de chambres consulaires, d'organismes de formation et de régions. On ne peut donc pas écrire que cette méthode échoue toujours au passage à l'acte.
Reste une autre question, moins flatteuse et plus intéressante. Ce succès a coûté cher, et il commence à se défaire au moment précis où l'argent se retire.
Le macronisme sait déclencher un mouvement ; il a rarement su le rendre soutenable.
Une montée en charge achetée
Le pouvoir n'a jamais dissimulé ce qu'il cherchait. L'exposé des motifs de la loi de 2018 affiche trois objectifs.
Ce que la loi de 2018 annonçait
Pour les jeunes
Attirer
Faire de l'apprentissage une voie choisie, et non plus une orientation subie.
Pour les employeurs
Simplifier
Réduire les démarches et sécuriser le coût d'un recrutement en alternance.
Pour le territoire
Ouvrir
Permettre la création de centres de formation partout, sans autorisation préalable.
Trois objectifs affichés, une seule cible : le chômage des jeunes. Et un moyen assumé jusqu'au conflit, puisqu'il suppose de retirer aux régions leur pouvoir de réguler l'offre de formation. Source : exposé des motifs du projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel.
Ce que l'on jugera ensuite, ce n'est donc pas un objectif caché, c'est un objectif atteint.
Le mécanisme mérite d'être décrit sans ironie, parce qu'il fonctionne. À l'ouverture décidée par la loi de 2018Loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel. Elle ouvre la création de centres de formation d'apprentis sans autorisation régionale préalable et fait financer chaque contrat au coût réel., l'État ajoute un prix : une aide unique à l'embaucheCréée en août 2020, d'abord 5,000 euros pour un apprenti mineur et 8,000 euros pour un majeur, unifiée à 6,000 euros en 2023, puis réduite et modulée à partir de 2025. versée à toute entreprise qui recrute.
Une règle simplifiée, une incitation forte, des acteurs qui décidaient déjà : le résultat arrive vite et il se mesure. Le coût suit la même pente. Selon la direction générale du Trésor, la dépense publique a crû dans les mêmes proportions, en volume comme rapportée à chaque apprenti.
Il faut mesurer la singularité de cette réussite avant d'en montrer la fragilité. L'objectif présidentiel d'un million d'apprentis était fixé pour 2027 : il est atteint dès la fin de 2024, avec trois ans d'avance, à condition de le lire comme un nombre d'apprentis sous contrat. Lu comme un million de contrats signés chaque année, il n'a jamais été approché. Aucun autre chantier du mandat n'a même posé la question dans ces termes. Les entreprises ont suivi, les centres se sont multipliés, et l'apprentissage a cessé d'être perçu comme une voie de relégation scolaire. Ce changement de regard, lui, ne se rachète pas chaque année au budget : c'est peut-être le seul acquis durable de l'opération.
Le coût de la montée en charge, en milliards d'euros
Le soutien public de 2023 se répartit entre le financement des centres de formation d'apprentis (8,5), les aides aux employeurs (4,3) et les exonérations fiscales et sociales (2,1). Deux bornes manquent, et il faut le dire : le Trésor ne publie pas de chiffre pour 2017, avant la réforme, ni de bilan pour 2025, dont les ajustements sont trop récents pour être arrêtés. Source : direction générale du Trésor, Trésor-Éco n° 376, novembre 2025.
Puis l'argent se retire
Puis l'État se retire, en quatre décisions échelonnées sur dix-sept mois.
Le retrait, en quatre décisions
Fin avril 2026, 984,200 apprentis restent en contrat. Aucune de ces quatre décisions n'a modifié la règle du jeu : toutes portent sur le montant du chèque.
L'effet est immédiat. Les entrées reculent de 4,4 % en 2025, et le cap du million est repassé en sens inverse. Une politique qui dépend d'un arbitrage annuel n'est pas une institution, c'est une ligne de crédit. Son seul verrou est la protestation de ceux qui en vivent.
La formation professionnelle, même courbe
Le second cas répète le premier presque à l'identique, et il concerne la formation professionnelle tout entière. Le compte personnel de formationCompte personnel de formation, crédité en euros depuis 2019 et mobilisable directement par l'actif via l'application Mon Compte Formation, sans passer par l'employeur. est monétisé en 2019, à l'initiative de la ministre du Travail Muriel Pénicaud, et rendu accessible d'un téléphone : l'État crée un marché solvable, les organismes affluent, les usages explosent, et avec eux un démarchage téléphonique massif et des formations fictives qu'il faudra combattre par l'authentification renforcée puis par la certification obligatoire. Puis vient le resserrement. Un reste à charge apparaît en juin 2024. Deux décrets du 24 février 2026 plafonnent les prises en charge, à 1,600 euros pour un bilan de compétences, et interdisent d'en financer un second avant cinq ans. La loi de finances vise environ 250 millions d'euros d'économies.
Le mouvement ne s'arrête pas là. En juillet 2026, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou souhaite que le compte ne soit mobilisable qu'après une vérification préalable de la cohérence entre la formation visée et le parcours professionnel, résumant l'inflexion d'une formule : le P de compte personnel de formation deviendrait professionnel. Muriel Pénicaud, qui avait porté la loi de 2018, dénonce un « recul indigne ». Huit ans après, l'auteure de la réforme conteste sa restriction, et deux syndicats réclament l'abandon du projet. C'est la mesure la plus exacte de ce qui a survécu ici : non le dispositif, qui se rabote sans résistance institutionnelle, mais la coalition d'intérêts qu'il a fait naître.
Même séquence, donc : ouverture, montée en charge spectaculaire, dérive de la dépense, resserrement sous contrainte budgétaire. Dans les deux cas, l'État a acheté un comportement plutôt qu'il n'a construit une règle du jeu que les acteurs auraient intériorisée.
Le financement a déclenché le mouvement ; son retrait révèle ce qui, dans ce mouvement, n'était pas devenu une pratique autonome.
Une différence sépare toutefois les deux dossiers : l'apprentissage a laissé derrière lui des organismes, des habitudes de recrutement et une image transformée, quand le compte personnel de formation n'a produit qu'un marché qu'il faut désormais surveiller.
Le cas conçu pour résister
Un cas déborde même ce cadre, et c'est le plus instructif parce qu'il avait été conçu pour y échapper. Le plan France 2030 engage 54 milliards d'euros sur dix ans. Sa règle du jeu était justement de mettre l'argent hors d'atteinte : tout promettre d'un coup, payer ensuite, pour qu'aucun budget annuel ne puisse plus rien y reprendre. Il a été raboté quand même. Le Sénat coupe fin 2025, le gouvernement rattrape ensuite ce qui menaçait des instituts de recherche identifiés, mais l'année sans nouvelles aides, elle, passe. On protège ce qui a un nom et un directeur, pas un flux d'aides. Le calendrier, lui, a glissé de deux ans. Le secrétaire général pour l'investissement, Bruno Bonnell, le dit sans détour : « On est plus sur France 2032 que France 2030 ».
L'objection vient aussitôt, et elle est juste : quand les finances se dégradent, toute dépense finit par être rognée. Elle explique le moment. Elle n'explique pas qu'un dispositif bâti exprès pour résister n'ait rien eu à opposer. Une protection écrite dans les textes ne vaut pas mieux qu'un chèque annuel.
Le cas qui ne rentre pas dans ce moule
Une réforme interdit pourtant de s'en tenir là. Le dédoublement des classesRéduction à douze élèves des classes de cours préparatoire puis de cours élémentaire première année dans les réseaux d'éducation prioritaire renforcés, engagée à la rentrée 2017. de l'éducation prioritaire a été décidé, financé, appliqué dans les délais, et les enseignants ne l'ont pas rejeté : ils ont signalé un meilleur climat de travail. La première évaluation de la DEPP, en 2021, mesure d'ailleurs un effet positif et statistiquement significatif sur deux ans, sans que les pratiques enseignantes aient beaucoup changé. Ce sont les travaux ultérieurs sur les effets de long terme qui posent problème : les bénéfices constatés en fin de cours préparatoire ne se retrouvent plus à l'entrée en sixième, et aucun effet significatif n'apparaît sur les compétences socio-cognitives.
Ici, l'argent n'a pas cessé de couler et les postes n'ont pas été repris. Ce n'est donc pas une perfusion interrompue, c'est autre chose : une réforme correctement exécutée dont l'effet ne survit pas au temps. Le financement continu ne garantit même pas, à lui seul, la durabilité d'un résultat. C'est la limite de cet article, et il vaut mieux l'écrire que la dissimuler.
Une lecture concurrente existe : le succès de l'apprentissage tenait pour partie à un effet d'aubaine, des contrats qui auraient existé sans aide, une croissance concentrée dans l'enseignement supérieur et les services, avec un gain d'insertion net au niveau du certificat et du baccalauréat professionnels mais plus limité aux diplômes élevés, comme le note la direction générale du Trésor.
Cette objection est fondée, et elle renforce plutôt la thèse qu'elle ne l'affaiblit. Elle oblige seulement à préciser le reproche : ce qui est en cause n'est pas d'avoir dépensé, c'est de n'avoir rien construit qui puisse survivre à la dépense. La distinction pertinente n'est d'ailleurs pas entre dispositif institué et simple incitation : une institution ancienne peut fort bien être réduite ou sous-financée. Elle passe entre une pratique devenue autonome et une pratique encore indexée sur le niveau de subvention.
L'apprentissage ne prouve donc pas que la méthode fonctionne partout. Il montre qu'elle fonctionne à certaines conditions : une règle qu'on peut simplifier, un acteur qui décide déjà, un prix que l'État accepte de payer longtemps. Retirez l'une des trois et la courbe s'inverse.
Le problème n'est pas que cette méthode ne produise jamais de résultats, c'est qu'elle confond le mouvement qu'elle déclenche avec la transformation qu'elle promet.
Ce qu'il faut retenir
Ce que l'apprentissage et la formation révèlent de la méthode Macron
Le fait qui dérange
De 306,000 nouveaux contrats d'apprentissage en 2017 à 889,400 en 2024, et plus d'un million d'apprentis en formation. Une politique réellement exécutée, à grande échelle, dans un secteur peuplé de corps intermédiaires.
Le mécanisme
Une règle simplifiée en 2018, un prix unitaire versé à l'employeur à partir de 2020. L'État n'a demandé à personne de changer de métier : il a rendu la décision immédiatement avantageuse pour ceux qui l'appliquent.
L'épreuve
Réduction des aides en 2025, modulation par décret en mars 2026, dotation aux régions ramenée de 134 à 33 millions d'euros. Les entrées reculent de 4,4 %, les effectifs de 3,6 %. Le mouvement dépendait du financement.
La limite de la thèse
Les classes dédoublées échappent au schéma : l'argent est resté, l'exécution a eu lieu, et l'effet s'est effacé avec le temps. Financer en continu ne suffit pas non plus à rendre un résultat durable.
Ce que le récit dominant escamote
Ce qui a fait décoller l'apprentissage
Le prix n'explique pas tout. La loi de 2018 a levé un verrou décisif : jusque-là, ouvrir un centre de formation d'apprentis supposait une autorisation régionale et une place dans une carte des formations négociée. La loi ouvre la création à qui remplit les conditions et fait financer chaque contrat au coût réel plutôt que par une dotation discutée d'avance. En quelques années, des centaines d'organismes privés entrent sur le marché, principalement dans le supérieur, où les marges sont meilleures et les candidats plus faciles à recruter.
L'effet est double. Il explique la vitesse : aucun plan de recrutement public n'aurait produit une telle montée en charge. Il explique aussi la composition du succès, concentrée là où il était rentable de croître, et non prioritairement aux niveaux où l'apprentissage rendait historiquement le plus de services d'insertion.
Les alertes n'ont pas manqué
Le coût a été signalé tôt. La Cour des comptes, France Compétences et le Trésor ont documenté la dérive, le quasi-triplement de la dépense, la part croissante des diplômes du supérieur, l'incertitude sur l'effet net à ces niveaux. Rien n'a bougé pendant plusieurs années. La correction est venue quand elle a été imposée par la contrainte budgétaire, en 2025 et 2026, c'est-à-dire au plus mauvais moment politique : à un an d'une élection présidentielle, dans un climat d'emploi dégradé, et sans que rien n'ait été institué entre-temps pour amortir le retrait.
Le compte personnel de formation, cas d'école
La monétisation du compte en 2019 et son accès direct par téléphone ont produit une croissance immédiate, et un écosystème de démarchage qu'il a fallu ensuite combattre par l'authentification renforcée, la certification obligatoire des organismes, puis un reste à charge. Chaque correctif a été ajouté après coup, sur un dispositif conçu pour la fluidité et non pour la sélection. Les décrets de février 2026 achèvent le mouvement en plafonnant les prises en charge et en espaçant les droits.
Ce que ce volet fait à la série
Il oblige la série à préciser les conditions dans lesquelles cette méthode fonctionne, au lieu de conclure qu'elle échoue partout. La condition d'abandon reste écrite, mais elle demande un seuil plutôt qu'un cas isolé : si les entrées en apprentissage se stabilisent au-dessus de 700,000 par an d'ici 2029 malgré des aides ramenées sous la moitié de leur niveau de 2024, alors la pratique sera devenue autonome et la thèse de la dépendance devra être abandonnée. Un contre-exemple unique ne suffirait pas : il se discuterait toujours sur le financement, la durée ou l'attention portée au dossier.
Les jalons
De la fondation au verrouillage
Les ouvrages recommandés
Les références mobilisées pour cet épisode.
- L'apprentissage en France : quel bilan pour quels objectifs ?, Vincent Barde, Tristan Gantois, Joceran Gouy-Waz et Blaise Leclair, Trésor-Éco n° 376, 25 novembre 2025Source de tous les chiffres de coût et d'entrées mobilisés dans cet épisode.
- Évaluation de l'impact de la réduction de la taille des classes de CP et de CE1 en REP+ sur les résultats des élèves et les pratiques des enseignants, DEPP, document de travail n° 2021.E04, septembre 2021Conclut à un effet positif sur deux ans. C'est la première évaluation, non celle du long terme.
- Réduction de la taille de classe en éducation prioritaire : que nous apprennent les données de la DEPP ?, ministère de l'Éducation nationaleSynthèse des travaux, y compris sur les effets de long terme.
- L'État en France de 1789 à nos jours, Pierre Rosanvallon, Seuil, 1990
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