France – Extrême-droite, Épisode 2/3 – À l’aube du 20e siècle
I. Aux origines : les nationalismes réactionnaires (1880–1914)
Dans le sillage de la défaite de 1870 face à la Prusse, un sentiment d’humiliation nationale s’empare de larges pans de la population française. À cela s’ajoutent les tensions sociales, les contestations du régime républicain naissant, et surtout, l’onde de choc de l’Affaire Dreyfus, qui révèle une fracture idéologique profonde dans le pays.
C’est dans ce climat que naissent les premières ligues nationalistes, qui, sans être encore fascistes au sens strict, structurent déjà ce que l’on peut appeler une extrême droite proto-idéologique : nostalgie de l’ordre ancien, nationalisme intransigeant, mépris de la démocratie parlementaire.
La Ligue des Patriotes (1882)
Paul Déroulède fonde la Ligue dans un esprit de revanche contre l’Allemagne, mais aussi de rejet des institutions républicaines jugées faibles. Son discours se radicalise dans les années 1890, s’alliant à la rhétorique antisémite pendant l’Affaire Dreyfus.
Elle constitue le premier exemple d’un nationalisme de masse organisé, mêlant militarisme, populisme et xénophobie. Son style martial et sa dimension paramilitaire inspireront les ligues de l’entre-deux-guerres.
La Ligue de la Patrie Française (1898)
Apparue en réaction à l’affaire Dreyfus, elle mobilise davantage les milieux intellectuels et artistiques autour d’un nationalisme plus modéré. Si elle refuse l’antisémitisme explicite, elle demeure anti-dreyfusarde et conservatrice. Sa courte durée de vie reflète les limites d’un nationalisme élitiste et modéré dans un contexte de polarisation croissante.
L’Action Française (1899)
Avec Charles Maurras, l’Action Française devient le noyau idéologique structurant de l’extrême droite française. À la différence des ligues précédentes, elle ne se contente pas d’un rejet de la République : elle développe une pensée politique complète, monarchiste, antisémite, nationaliste et contre-révolutionnaire.
Continuité : L’Action Française se nourrit de la même colère contre la République que la Ligue des Patriotes, mais elle l’articule dans une logique doctrinale. Elle constitue un pont entre les droites conservatrices et les futurs mouvements fascisants.
II. L’entre-deux-guerres : radicalisation, ligues et violence politique (1919–1939)
La Première Guerre mondiale provoque un choc démographique et moral. Dans un contexte de crainte du bolchévisme, de crise économique et de perte de repères, la droite nationaliste se transforme.
Des groupes issus de la guerre — vétérans, patriotes, petits-bourgeois inquiets — convergent autour de mouvements plus massifs et agressifs. L’inspiration fasciste italienne, puis nazie, influence progressivement ces organisations, même si la France reste marquée par ses traditions royalistes et républicaines.
Les Croix-de-Feu (1927)
D’abord association d’anciens combattants, le mouvement dirigé par François de La Rocque évolue vers une structure de masse mêlant nationalisme, conservatisme social et autoritarisme modéré. Représentant une extrême droite légaliste, ils refusent le coup de force en 1934, ce qui les distingue des autres ligues plus extrêmes.
Les ligues fascisantes
En parallèle, l’Action Française retrouve de la vigueur avec sa branche militante, les Camelots du Roi, connus pour leurs violences physiques et leur style de rue. D’autres groupes plus radicaux voient le jour, inspirés par les modèles autoritaires européens. Leur montée en puissance pousse la République à réagir : les ligues sont dissoutes par le gouvernement du Front populaire en 1936.
Rupture : Le passage d’un nationalisme doctrinal (Maurras) à une pratique militarisée et violente annonce l’entrée de l’extrême droite dans une ère de confrontation directe avec l’État républicain.
III. Après la guerre : marginalisation puis résurgence (1946–1971)
La Seconde Guerre mondiale et la collaboration vichyste discréditent profondément l’extrême droite. Ses leaders sont déchus, ses idées associées à la trahison. Mais cette marginalisation est temporaire.
Très vite, à la faveur de la guerre froide, de la décolonisation et du mécontentement social, l’extrême droite opère une mutation stratégique. Elle se réorganise autour de deux axes : d’une part, un populisme anti-élites et anti-fiscal, d’autre part, une radicalisation violente dans le cadre colonial.
Le Poujadisme (1953)
Réaction d’un petit patronat rural et commerçant menacé, le mouvement de Pierre Poujade agrège un rejet du parlementarisme, une critique du fisc, et une défiance envers les élites intellectuelles. Son succès électoral en 1956 révèle un populisme de droite prêt à ressurgir sur la scène parlementaire.
Jean-Marie Le Pen, élu à 27 ans sous cette étiquette, y fait ses premières armes politiques.
L’OAS et la guerre d’Algérie
La guerre d’Algérie ravive les passions ultra-nationalistes. L’Organisation de l’Armée Secrète, créée par des militaires partisans de l’Algérie française, bascule dans le terrorisme, avec des attentats contre l’État, les civils et même contre le général de Gaulle.
Continuité : De l’Action Française à l’OAS, l’extrême droite reste fidèle à l’idée de la nation menacée par l’étranger (ou l’ennemi intérieur) et légitime l’usage de la violence au nom du salut national.
IV. Des groupuscules à la fondation du FN (1960–1971)
À la fin des années 1960, une nouvelle génération de militants tente de reconstruire un projet politique cohérent, dans un contexte marqué par Mai 68, la décolonisation achevée, et les débuts de la société post-industrielle.
La Nouvelle Droite
Sous l’impulsion d’Alain de Benoist, des intellectuels regroupés autour du GRECE développent un discours pseudo-scientifique valorisant l’inégalité des cultures et la défense des identités. Ce courant abandonne les références biologiques racistes au profit d’un différentialisme culturel, tout en restant fondamentalement antimoderne.
Occident
Groupe étudiant néofasciste, très violent, Occident incarne une extrême droite radicale, anticommuniste, raciste et élitiste. Dissous en 1968, il fournira néanmoins une partie des cadres du futur Ordre Nouveau.
Ordre Nouveau
Créé en 1969 par d’anciens d’Occident, ce groupe tente de structurer une droite nationaliste révolutionnaire, tout en s’ouvrant à une forme de participation politique. Il servira de base idéologique et militante à la fondation du Front National en 1972.
Évolution notable : L’extrême droite passe d’une logique d’affrontement violent à une stratégie d’entrisme électoral. Le FN sera l’outil de cette mutation.
Conclusion – Une radicalité recomposée
L’histoire de l’extrême droite française entre 1880 et 1971 n’est pas linéaire. Elle alterne marges et percées, violence et récupération parlementaire, élitisme et populisme. Mais un socle idéologique reste constant : culte de la nation, rejet de la démocratie libérale, peur de l’Autre, et obsession de l’ordre.
Le troisième épisode analysera comment ces éléments vont être synthétisés dans un projet politique moderne avec la création du Front National, dont les figures fondatrices et la stratégie électorale façonneront le paysage politique français jusqu’à aujourd’hui.
Pour aller plus loin
Pour approfondir l’histoire de l’extrême droite en France et saisir la complexité de ses évolutions idéologiques et organisationnelles, les ouvrages suivants offrent des perspectives complémentaires :
- René Rémond, Les Droites en France Ouvrage fondamental qui distingue trois familles de la droite française : légitimiste, orléaniste et bonapartiste. Cette typologie aide à situer l’extrême droite dans une généalogie intellectuelle longue et éclaire les recompositions de la droite contemporaine.
- Frédéric Charpier, Génération Occident Une enquête détaillée sur le groupe Occident et ses figures marquantes (Alain Madelin, Patrick Devedjian, Claude Goasguen, Hervé Novelli), qui éclaire les trajectoires de personnalités ayant transité de l’extrême droite vers des postes ministériels sous la Ve République.
- Jean-Paul Gautier, L’extrême droite en France de 1945 à nos jours Une étude exhaustive des réseaux, partis et figures de l’extrême droite française après la Seconde Guerre mondiale. L’auteur analyse notamment les continuités entre collaboration, guerre d’Algérie, OAS, et Front National.
- Michel Winock, Histoire de l’extrême droite en France Un panorama historique rigoureux et bien documenté, qui retrace les origines intellectuelles et politiques de l’extrême droite française, de la Révolution à nos jours.
- Pascal Ory, Les enfants du siècle : De l’extrême droite à la République Une analyse originale sur les trajectoires d’individus passés de l’activisme d’extrême droite à des engagements républicains, révélant la plasticité des identités politiques et les dynamiques d’intégration idéologique.
- Marc Angenot, Les faiseurs d’opinion : La presse d’extrême droite en France (1880–1945) Une exploration précieuse du rôle central joué par la presse dans la diffusion des idées d’extrême droite, entre propagande, construction de l’opinion et stratégies de mobilisation intellectuelle.
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