France – Extrême droite, Épisode 3/3 – La fondation du Front National
De la fragmentation à la structuration politique (1972)
Le 5 octobre 1972 marque une rupture historique : la création du Front National pour l’unité française (FN). Pour la première fois depuis l’après-guerre, l’extrême droite française cesse d’être un archipel de groupes concurrents ou clandestins pour se doter d’un parti politique structuré, visant une reconnaissance électorale nationale.
Cette fondation n’est pas un événement isolé : elle est l’aboutissement d’un processus engagé depuis les années 1950, entre poujadisme, OAS, groupuscules néofascistes et revendications identitaires. Le FN entend opérer la synthèse de ces courants autour d’un projet nationaliste, autoritaire, anti-immigration, et populiste. C’est le début d’une stratégie de reconquête politique par les urnes, sans renoncer à un fond idéologique radical.
I. Une galaxie radicale réunie sous une même bannière
Le FN est le fruit d’une alliance tactique entre plusieurs courants de l’extrême droite : royalistes, nationaux-populistes, néofascistes, anciens de l’OAS, identitaires et catholiques intégristes. Tous se retrouvent dans un rejet de la démocratie parlementaire, de l’immigration, du marxisme, et d’une République perçue comme décadente.
À sa tête, Jean-Marie Le Pen, ancien député poujadiste, ancien parachutiste en Algérie, incarne cette synthèse autoritaire et populiste. Il n’est pas le fondateur idéologique du mouvement, mais plutôt son interface médiatique et politique.
Autour de lui, des figures marquent la radicalité du projet dès l’origine :
- François Duprat : théoricien du néofascisme, proche des thèses négationnistes, artisan de l’idéologie du FN.
- Pierre Bousquet : ancien Waffen-SS, trésorier du FN, figure du national-socialisme français reconfiguré.
- Roger Holeindre : ancien de l’OAS, partisan de l’Algérie française, militariste et identitaire.
- François Brigneau : journaliste collaborationniste et antisémite, qui impose une ligne idéologique dure dans les premiers écrits du parti.
Continuité historique : Le FN hérite de l’Action Française, du poujadisme et de l’OAS. Mais il se distingue par son ambition d’exister dans le champ électoral, non comme ligue d’opinion, mais comme acteur politique structuré.
II. Une idéologie cohérente mais dissimulée
À sa création, le FN se dote d’un socle doctrinal reposant sur des thèmes classiques de l’extrême droite, mais adaptés au contexte de la France des années 1970 :
Nationalisme et souveraineté
Le parti défend une identité française figée, menacée par l’Europe, la mondialisation, et l’immigration. Il prône un repli souverainiste, avec un rejet de toute forme d’intégration supranationale.
Anti-immigration et racisme culturel
L’immigration est perçue comme une menace démographique, culturelle et sécuritaire. Le FN développe un discours ethno-différentialiste, qui abandonne le racisme biologique mais maintient l’idée d’incompatibilité culturelle.
Ordre et sécurité
Le FN se présente comme le parti de l’ordre contre la délinquance, l’égalitarisme, et l’effondrement moral. Il prône un État autoritaire, une justice répressive, et un renforcement des forces de l’ordre.
Anti-communisme viscéral
Dans un contexte de guerre froide, le FN concentre ses attaques sur le Parti communiste français et l’héritage gaulliste. Il dénonce un système « gauchisé », corrompu, affaibli par les valeurs de Mai 68.
Traditionnalisme culturel
Le FN défend une société fondée sur la famille « naturelle », l’école d’autorité, et les valeurs catholiques conservatrices. Il s’oppose au féminisme, à l’homosexualité, au multiculturalisme, vus comme signes de décadence.
Stratégie : Le FN ne cherche pas à apparaître comme un parti fasciste, mais comme un défenseur du bon sens populaire, tout en maintenant un discours codé. Cette double logique – électoraliste et idéologique – structurera toute son évolution.
III. Émergence lente, stratégies d’influence (1972–1983)
Dans ses premières années, le FN reste marginal : moins de 1% à la présidentielle de 1974. Le grand public le perçoit comme un groupuscule radical sans avenir. Mais cette période est capitale : elle permet au parti de se structurer, d’élaborer son discours, et d’investir les scènes locales, les syndicats de police, les associations d’anciens combattants.
Le choc vient en 1983–1984. La liste FN menée par Le Pen à Dreux, en alliance avec la droite classique, provoque un basculement. En 1984, le FN entre au Parlement européen avec plus de 10% des voix.
La montée du FN devient un fait politique majeur. En exploitant les fractures sociales, les débats sur l’immigration, la crise des banlieues et la montée de l’insécurité, le FN transforme ses thèmes en revendications populaires.
IV. Une stratégie de rupture avec le système
Contrairement aux partis classiques, le FN construit un discours anti-système structuré. Il se veut le porte-voix des « invisibles », des « oubliés de la République », tout en dénonçant les élites politiques, médiatiques et financières.
Cette posture populiste repose sur plusieurs ressorts :
- L’opposition binaire entre le peuple français et les élites cosmopolites ;
- La victimisation du parti, présenté comme persécuté par les médias et le « système » ;
- La rhétorique du complot, notamment contre « l’establishment », les juges, les journalistes, l’école républicaine.
Cette stratégie permet au FN de radicaliser sa base tout en apparaissant comme une alternative légitime. C’est une tactique populiste d’autant plus efficace que les partis traditionnels s’enferment dans une alternance stérile.
V. Vers la normalisation électorale ?
L’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti en 2011 marque un tournant stratégique. Elle engage une politique de « dédiabolisation », visant à rompre avec l’héritage trop sulfureux de son père. Le FN devient Rassemblement National en 2018, modernise son image, adoucit son discours, mais sans renoncer à ses fondamentaux.
Le RN conserve le triptyque de base de l’extrême droite (nativisme, autoritarisme, populisme) décrit par Cas Mudde. Mais il adapte sa communication à un électorat plus large, populaire, et parfois ouvrier.
La normalisation est-elle réelle ou cosmétique ? Ce débat reste ouvert. Les références identitaires, le rejet de l’immigration et la méfiance envers les institutions libérales persistent.
Conclusion – Une force politique durable
Le Front National, devenu Rassemblement National, n’est plus une anomalie du système républicain : il en est devenu un acteur central, capable de structurer un pôle politique autour de lui. Sa trajectoire, de groupuscule marginal à premier parti d’opposition, est révélatrice des transformations du paysage démocratique en France et en Europe.
L’extrême droite ne se contente plus d’exister dans les marges. Elle aspire désormais au pouvoir, en réécrivant son histoire, en retravaillant ses discours, mais sans renier les fondements de son idéologie.
Jean-Marie LE PEN
Jean-Marie Le Pen, figure polarisante de la politique française, est né le 20 juin 1928 à La Trinité-sur-Mer. Fils unique de Jean Le Pen, marin-pêcheur, et d'Anne-Marie Hervé, couturière, il devient pupille de la nation après la mort de son père en 1942, tué par une mine durant la Seconde Guerre mondiale.
En 1947, Jean-Marie Le Pen s'engage dans la vie étudiante en militant à la Corpo (Association corporative des étudiants en droit), dont il devient président en 1949. Après des études en droit et sciences politiques, il participe à la guerre d'Indochine comme sous-lieutenant dans le 1er Bataillon étranger parachutiste. À son retour en 1955, il s'engage politiquement aux côtés de Pierre Poujade et de son mouvement l'Union de Défense des Commerçants et Artisans (UDCA), devenant député à l'Assemblée nationale en 1956.
Partisan fervent de l'Algérie française, Le Pen démissionne de son poste de député pour s'engager dans les parachutistes en Algérie en 1957. En 1960, il co-fonde le "Front national pour l'Algérie française" et soutient la candidature présidentielle de Jean-Louis Tixier-Vignancourt en 1965. En 1972, il fonde le Front National (FN) avec l'aide de divers groupuscules d'extrême droite, dont le mouvement néofasciste Ordre Nouveau. Sa première candidature présidentielle en 1974 est un échec, avec moins de 1% des voix, mais elle marque le début de sa notoriété nationale.
Jean-Marie le Pen est connu pour ses discours provocateurs et ses positions radicales sur l'immigration et la sécurité nationale, souvent accusés de racisme et de xénophobie. D'abord repoussé par l'établissment, il ne parviendra pas en 1981 à recueillir les 500 signatures d'élus nécessaires pour se présenter à l'élection présidentielle. C'est l'année de la victoire historique du président socialiste François Mitterrand et la nomination de 4 ministres communistes dans le gouvernement Mauroy. Néanmoins, au fil du temps, Jean-Marie Le Pen parvient à mobiliser un électorat significatif, reflétant un malaise socio-économique et culturel en France. En 1984, il est élu député européen, et en 1986, il devient président du groupe FN à l'Assemblée nationale. Candidat à plusieurs élections présidentielles, il atteint à la surprise générale le second tour en 2002, avec plus de 4,8 million de voix, créant un choc politique en France. Son influence a façonné le FN, préparant le terrain pour sa fille, Marine Le Pen, qui a pris sa succession en janvier 2011 en tentant de dédiaboliser le parti. Jean-Marie Le Pen reste une figure controversée, symbole de la persistance de l'extrême droite dans la démocratie moderne française.
Pierre BOUSQUET
Pierre Bousquet (né le 2 novembre 1919 et mort le 29 août 1991), est une figure controversée en raison de son passé en tant que membre de la Waffen-SS pendant la Seconde Guerre mondiale, soulignant les liens historiques du FN avec des éléments radicaux de l'extrême droite européenne. Après la guerre, il a été impliqué dans plusieurs mouvements nationalistes et anticommunistes avant de devenir l'un des fondateurs du Front National en 1972, aux côtés de Jean-Marie Le Pen. En tant que trésorier du parti jusqu'en 1981, il a joué un rôle clé dans l'organisation du FN.
François DUPRAT
François Duprat, né le 26 octobre 1940 à Ajaccio et décédé dans un attentat le 18 mars 1978 à Saint-Wandrille-Rançon, fut un personnage central de l'extrême droite française des années 1960 et 1970. Engagé dès son adolescence dans divers mouvements nationalistes, il s'est illustré par ses positions radicales et son militantisme intense. Au-delà de son rôle de numéro deux dans le Front National, il a marqué le mouvement par son adhésion aux thèses négationnistes et son engagement dans la promotion d'un nationalisme révolutionnaire. Il a contribué à structurer le parti autour d'une rhétorique nationaliste et anti-immigration, intégrant des éléments de néofascisme et de négationnisme. Il a a été crucial dans la formulation des premières doctrines du FN et a aidé à positionner le parti comme une force politique significative. Sa mort tragique par l'explosion de sa voiture reste entourée de mystère, avec des théories impliquant divers acteurs politiques et des services secrets, reflétant sa vie controversée et sa place prééminente dans les réseaux extrémistes.
Roger HOLEINDRE
Roger Holeindre, co-fondateur du Front National, est né le 21 mars 1929 à Corrano en Corse-du-Sud et décédé le 30 janvier 2020 à Vaucresson. Il était une figure emblématique de l'extrême droite française. Militaire et résistant durant sa jeunesse, il a servi en Indochine et en Algérie où il a été décoré pour son engagement. Partisan fervent de l'Algérie française, il a rejoint l'Organisation de l'armée secrète (OAS) et a été emprisonné pour ses activités. Après sa carrière militaire, Holeindre s'est tourné vers le journalisme, collaborant avec plusieurs grands titres nationaux et écrivant une quarantaine de livres. En politique, il a été l'un des membres fondateurs du Front National en 1972, servant comme vice-président et jouant un rôle actif. Il a été perçu comme le gardien de l'orthodoxie idéologique du parti, prônant un retour à une France forte et souveraine, prenant position contre l'immigration et pour la préservation de l'identité française. Il s'est opposée à la « dédiabolisation » menée par Marine Le Pen, qui l'a conduit à quitter le parti en 2011.
François BRIGNEAU
Pour aller plus loin
La Russie des Le Pen: un album de famille | Le Grand Continent
Ouvrages de référence :
« La Face cachée du Front National » de Caroline Fourest et Fiammetta Venner enquête sur le FN, offrant des perspectives sur ses stratégies, ses discours et ses dirigeants.
« Histoire du Front National » de Valérie Igounet retrace l’histoire du FN depuis sa création, analysant ses évolutions idéologiques et ses succès électoraux.
« Le Front National. De 1972 à nos jours : le parti, les hommes, les idées » de Dominique Albertini et David Douce étudie dans le détail le parti, de ses fondateurs à ses figures contemporaines, en passant par ses idées politiques et ses stratégies de communication.
« Les Droites extrêmes en Europe » de Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg couvre les mouvements d’extrême droite à travers l’Europe, et contient des analyses approfondies sur le FN, en le plaçant dans un contexte plus large.
« Le Front national : à la conquête du pouvoir ? » de Sylvain Crépon analyse la stratégie de dédiabolisation du FN et son impact sur l’électorat français.
« Le Front national et la Nouvelle Droite » de Pierre-André Taguieff explore les liens entre le FN et la Nouvelle Droite, offrant une perspective historique et idéologique.
« Histoire du Front national : 45 ans de vie politique en France » de Pascal Perrineau, politologue réputé, qui propose une analyse approfondie de l’évolution du FN et de son implantation dans le paysage politique français.
Similaire
En savoir plus sur SAPERE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.


