Israël vu par un historien de la Shoah
Comment Omer Bartov en est venu à parler de génocide
Une lecture d’Israël : une course vers l’abîme d’Omer Bartov (2026) en neuf volets : faits documentés, interprétations et débats juridiques ouverts.
Il y a des livres qui changent la façon dont on voit une situation. Israël : une course vers l’abîme d’Omer Bartov, publié en 2026, est de ceux-là. Non parce qu’il apporte des faits inconnus (la plupart des éléments qu’il documente sont disponibles dans les archives, les rapports des ONG, les décisions des juridictions internationales), mais parce qu’il les assemble avec la rigueur d’un historien du génocide qui applique à son propre pays les instruments qu’il a développés pour étudier les pires crimes du XXe siècle.
Bartov n’est pas un observateur extérieur. Il est né en Israël, a servi dans Tsahal, a perdu une grande partie de sa famille dans la Shoah. Il parle depuis l’intérieur d’une déchirure. Je vous propose neuf volets pour suivre son raisonnement, en séparant les faits documentés des interprétations et des débats encore ouverts.
1948 : la promesse jamais tenue
Tout commence par une date que personne ne cite : le 1er octobre 1948, date butoir fixée par la Déclaration d’indépendance pour l’adoption d’une constitution. Ben Gourion s’y est opposé pour des raisons documentées, à savoir préserver la plasticité des frontières et éviter un contrôle constitutionnel sur l’exécutif, et la Résolution Harari de 1950 a enterré le projet sans le dire.
Israël est l’une des rares démocraties développées à ne pas avoir de constitution écrite. Le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande partagent cette particularité, mais leur droit coutumier ancien supplée l’absence de texte fondateur. En Israël, rien de tel n’a jamais comblé le vide. Les historiens du droit israélien débattent de ses conséquences. Aharon Barak estimait que les lois fondamentales de 1992 en tiennent lieu ; Yoram Shachar démontre qu’elles n’ont jamais eu la force d’un vrai texte fondateur. Ce débat court toujours. Il a directement alimenté la crise judiciaire de 2023.
La mémoire retournée
Dans les premières décennies d’Israël, la Shoah était un sujet encombrant. Les victimes avaient « marché comme des moutons à l’abattoir » , image incompatible avec l’idéal du nouveau Juif combattant. Trois chocs en vingt ans : le procès Eichmann, la guerre du Kippour, l’arrivée du Likoud. En vingt ans, la Shoah est devenue le ciment de l’identité nationale israélienne. Idith Zertal, Tom Segev et Enzo Traverso l’ont tous trois documenté.
Ce que Bartov analyse, et qui est plus interprétatif, c’est l’usage qu’en fait l’État depuis octobre 2023. Une mémoire peut devenir son propre contraire. Selon Bartov, la mémoire de la Shoah a servi à couvrir la destruction de Gaza. Certains historiens la défendent. D’autres la contestent. Les défenseurs soulignent le silence des institutions mémorielles majeures face à la destruction de Gaza. Les critiques répondent que comparer les politiques israéliennes au nazisme, même indirectement, est analytiquement abusif et moralement offensant pour les survivants. Les deux objections méritent d’être entendues ; elles ne s’annulent pas.
L’occupation : les faits
Deux régimes juridiques distincts coexistent en Cisjordanie depuis 1967. D’un côté, les 700,000 colons israéliens sous droit civil. De l’autre, environ 3 millions de Palestiniens sous droit militaire. Même territoire, droits radicalement différents. Données documentées par l’ONG israélienne B’Tselem et par l’ONU.
Apartheid : un débat juridique non tranché
Amnesty International, Human Rights Watch et le Rapporteur spécial de l’ONU qualifient ce système d’apartheid au sens du Statut de Rome : « un régime institutionnalisé d’oppression et de domination systématiques d’un groupe racial sur tout autre groupe. »
Des juristes contestent. Eugene Kontorovich et Benjamin Pogrund avancent trois arguments :
Les partisans de la qualification répondent que la comparaison n’est pas nécessairement littérale : le droit international sanctionne un principe général de domination systématique, quelle que soit la forme institutionnelle. Le débat porte moins sur les faits que sur leur interprétation juridique. Ce qui est documenté indépendamment de cette qualification : la double norme existe, et ses effets sont mesurés par des sources israéliennes, palestiniennes et internationales convergentes.
Le 7 octobre 2023 : terrorisme et contexte, sans confusion
L’attaque du Hamas a tué environ 1,200 personnes selon les chiffres révisés des autorités israéliennes, dont 845 civils et 318 militaires, et conduit à la prise de 250 otages. C’est un crime de guerre au sens des Conventions de Genève. Le Hamas porte une idéologie dont plusieurs textes fondateurs contiennent des formulations explicitement éliminationnistes. Le choix de cibler des civils, de diffuser les images des massacres, de prendre des otages relevait d’une décision politique délibérée d’une organisation qui a ses propres objectifs et sa propre logique de pouvoir. Ce n’était pas une explosion aveugle. C’était un choix.
Bartov pose simultanément une question distincte : pourquoi l’appareil sécuritaire le plus sophistiqué du Moyen-Orient a-t-il été pris par surprise à ce degré ? La réponse de Bartov est double : une arrogance stratégique, celle de croire qu’on peut gérer une occupation sans jamais la résoudre ; et un calcul cynique, celui de Netanyahu finançant indirectement le Hamas via le Qatar pour affaiblir l’Autorité palestinienne. Ces deux éléments sont documentés par plusieurs sources indépendantes. Comprendre ce qui a rendu l’attaque possible n’est pas la justifier. C’est la distinction que le débat public a systématiquement brouillée depuis octobre 2023.
Le seuil génocidaire : un débat juridique ouvert
C’est le point le plus contesté du livre, et Bartov lui-même l’a traité avec une progression rigoureuse : il a attendu dix-huit mois avant d’employer le terme, après l’attaque sur Rafah en mai 2024.
Il faut être précis sur ce que la CIJ a dit. Dans son ordonnance de janvier 2024, elle a reconnu qu’il existait un « risque plausible » que des droits garantis par la Convention sur le génocide soient violés, et imposé des mesures conservatoires à Israël. Elle n’a pas conclu à un génocide établi : la procédure au fond est toujours en cours. Plusieurs spécialistes du droit international, dont des experts mandatés par l’ONU, ont estimé que les critères de l’article II(c) de la Convention, soit soumettre délibérément un groupe à des conditions calculées pour entraîner sa destruction partielle, étaient réunis. D’autres juristes, tout aussi sérieux, considèrent que l’intention spécifique requise par la Convention n’est pas démontrée à ce stade.
Ce débat est réel et non clos. À la fin juin 2025, un reportage de Haaretz résume la situation à Gaza en une phrase :
« C’est un champ de mise à mort »« It’s a killing field », Haaretz, 27 juin 2025
La sortie : des scénarios, pas des certitudes
Bartov ne croit pas qu’Israël se réforme seul. Les précédents historiques alimentent son argument. C’est une interprétation appuyée sur un précédent historique (Sinaï 1956, Oslo 1993), mais non une loi. Des sociétés changent aussi sous l’effet de crises internes, de défaites militaires, de recompositions électorales. Il existe en Israël des voix dissidentes réelles, parmi les universitaires, les artistes, une fraction de la gauche, qui refusent la logique de la « victoire totale » : minoritaires et fragilisées, mais présentes.
La confédération proposée par Dahlia Scheindlin (deux États souverains, liberté de circulation, Jérusalem partagée, droits égaux) reste la proposition la plus construite sur la table. Elle est politiquement marginale aujourd’hui. Elle l’était moins avant 2023 dans certains milieux israéliens et palestiniens, ce qui suggère que des trajectoires alternatives ont existé et pourraient exister à nouveau.
La voix palestinienne manquante
C’est la limite que Bartov reconnaît implicitement. Les Palestiniens apparaissent dans ses pages principalement comme victimes, rarement comme acteurs politiques avec leurs propres divisions, stratégies et erreurs. La fracture Fatah/Hamas, les débats internes sur Oslo, la fragmentation entre Gaza et Cisjordanie, les désaccords sur la résistance armée et la diplomatie : tout cela est absent du livre. Rashid Khalidi, Salim Tamari, Beshara Doumani et d’autres historiens et intellectuels palestiniens comblent ce que Bartov, par honnêteté, n’a pas prétendu donner.
La diaspora déchirée
Le basculement de la diaspora juive américaine est peut-être le changement structurel le plus sous-estimé à moyen terme. Une génération entière de Juifs progressistes américains se retrouve à arbitrer entre deux piliers d’une identité qu’ils croyaient compatibles : l’engagement pour les droits civiques et l’attachement à Israël. Octobre 2023 a rendu cet arbitrage incontournable pour beaucoup. Les organisations représentatives traditionnelles et les nouvelles mobilisations étudiantes défendent des visions incompatibles de ce que signifie « être Juif en Amérique. » Cette fracture redéfinit les conditions intérieures américaines du soutien à Israël, sur un horizon de dix à vingt ans.
La distinction que personne ne veut faire
On peut condamner le terrorisme du 7 octobre 2023 et reconnaître simultanément le droit à résister à une occupation que la CIJ a déclarée illégale en juillet 2024. Ces deux affirmations s’appuient sur les mêmes textes : les Conventions de Genève, le Statut de Rome, les résolutions de l’ONU. Refuser cette distinction (traiter toute critique de l’occupation comme soutien au Hamas, ou absoudre le terrorisme au nom de la résistance) rend le débat stérile et la solution introuvable. Ce n’est pas un appel. C’est un constat.
Ce qui reste
Bartov n’offre pas de conclusions rassurantes. Il offre quelque chose de plus utile : un cadre d’analyse construit depuis l’intérieur de la contradiction, par quelqu’un qui documente avec rigueur l’écart entre ce qu’un État a proclamé et ce qu’il a fait.
L’histoire dira si les mécanismes diplomatiques, juridiques et politiques existants (la CIJ, la CPI, la pression américaine, les initiatives régionales) étaient capables de limiter cette dynamique de destruction avant qu’elle n’atteigne son terme. La réponse à cette question appartient encore au présent.
Ben Gourion refuse d’inscrire les frontières dans la Déclaration d’indépendance et bloque l’adoption d’une constitution. Bartov voit dans ce choix l’une des conditions ayant permis six décennies d’expansion coloniale sans cadre constitutionnel contraignant. La Loi sur l’État-nation de 2018, qui déclare l’autodétermination « exclusive au peuple juif », en est l’aboutissement logique.
Selon Bartov, la Shoah, d’abord sujet encombrant dans l’Israël des premières décennies, est devenue le ciment identitaire de la société israélienne à partir des années 1980. Trois chocs en vingt ans : le procès Eichmann, la guerre du Kippour, l’arrivée du Likoud. Selon Bartov, cette mémoire a servi à couvrir la destruction de Gaza. L’universalisme du « plus jamais ça » s’est mué en licence nationale particulière.
En Cisjordanie, plus de 700,000 colons israéliens vivent sous droit civil pendant que 3 millions de Palestiniens relèvent du droit militaire. Amnesty International, Human Rights Watch et le Rapporteur spécial de l’ONU qualifient ce système d’apartheid au sens du Statut de Rome. D’autres juristes, dont Eugene Kontorovich et Benjamin Pogrund, contestent cette qualification et parlent de conflit national non résolu. Le débat juridique reste ouvert.
L’attaque du Hamas a tué 1,200 Israéliens sur le sol israélien. C’est un crime de guerre. Mais Bartov refuse d’en faire un point de départ : il documente l’arrogance stratégique d’un État convaincu de « gérer » l’occupation indéfiniment, et le calcul cynique de Netanyahu finançant indirectement le Hamas via le Qatar pour affaiblir l’Autorité palestinienne.
La CIJ a reconnu en janvier 2024 un « risque plausible » de violation de la Convention sur le génocide. Bartov ne croit pas qu’Israël se réforme seul : les précédents historiques alimentent son argument. La confédération proposée par Dahlia Scheindlin (deux États souverains, liberté de circulation, droits égaux) reste la proposition la plus construite sur la table. Selon Bartov, elle reste politiquement irréalisable sans pression internationale soutenue.
Quand le débat historique devient affaire pénale
Le passage du livre de Bartov sur la comparaison entre les politiques israéliennes et le nazisme ne flotte pas dans un vide intellectuel. En France, ce débat a failli recevoir une réponse pénale directe.
La proposition de loi française Yadan (n°575, Caroline Yadan, Renaissance), débattue à l’Assemblée nationale le 16 avril 2026, entendait faire entrer la comparaison de l’État d’Israël avec le régime nazi dans le champ de la « banalisation outrancière de la Shoah », selon l’exposé des motifs de la rapporteure elle-même. Le texte prévoyait par ailleurs, pour un délit distinct mais connexe (appel à la destruction ou à la négation d’un État), une peine de cinq ans d’emprisonnement et 75,000 euros d’amende. Les deux dispositions visaient le même objectif mais ne se confondent pas juridiquement.
L’article 4 modifiait la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse en étendant le délit de contestation des crimes contre l’humanité aux comparaisons, analogies ou rapprochements, y compris ceux présentés « sous forme déguisée, dubitative, par voie d’insinuation ». Le Conseil d’État et cinq rapporteurs spéciaux de l’ONU ont émis des réserves formelles sur la conformité du texte avec l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Un désaccord intellectuel mérite une réponse intellectuelle, pas une peine de prison. La loi Yadan avait choisi la seconde option. Elle a été retirée avant son vote sous la pression de 686,000 signataires d’une pétition officielle (n°5158), à laquelle je me suis associé, et des réserves du Conseil d’État sur le principe de légalité des délits.
Ce débat français fait écho à une question soulevée par Bartov : jusqu’où la mémoire de la Shoah peut-elle être mobilisée pour encadrer ou limiter certaines comparaisons historiques ? La loi Yadan n’y répond pas : elle la tranche par décret pénal.
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Un article intéressant sur un ouvrage solidement construit
Merci !