La démocratie s’érode dans le monde
Sept personnes sur cent dans le monde vivent en démocratie complète. Vingt-huit en 2005. La pente est nette.
Une mesure, pas un cri
L’institut V-Dem, à Göteborg, mesure la démocratie de 202 pays. Données qui remontent à 1789. Quatre mille experts. Méthode publique. Son rapport 2026, le dixième, sort un constat simple : la démocratie mondiale moyenne est revenue à son niveau de 1978.
C’est l’Espagne qui sort du franquisme. C’est le Portugal des œillets. C’est l’Argentine encore sous les généraux. Tout ce qui a été gagné depuis cette année-là, les transitions ibériques, la chute du Mur, la sortie des dictatures latino-américaines, le printemps de Manille, le printemps de Tunis, s’efface dans les statistiques. Pas dans les institutions. Dans les statistiques. La nuance compte.
Le grand basculement
Le monde compte fin 2025 quatre-vingt-douze autocraties contre quatre-vingt-sept démocraties. La majorité a changé de camp. Trois habitants de la planète sur quatre (six milliards de personnes) vivent désormais sous régime autoritaire.
il y a 20 ans
aujourd’hui
Surtout, le mouvement s’accélère. Quarante-quatre pays sont en train de basculer du bon côté vers le mauvais. Ils étaient douze il y a vingt ans. Ces quarante-quatre pays représentent quatre humains sur dix et près de quarante pour cent de la richesse mondiale.
En face, dix-huit pays vont dans l’autre sens, vers plus de démocratie. Cinq pour cent de l’humanité. Le rapport est déséquilibré.
Ce que mesure V-Dem, en clair
L’institut classe chaque pays dans une de quatre cases. (Une convention de chercheurs, révisée chaque année, dont le déclassement des États-Unis ou de l’Inde fait débat, mais dont la méthode est publique et transparente).
L’autocratie qui ne fait même pas semblant. Pas d’élection compétitive du tout. La Chine. L’Arabie saoudite. La Corée du Nord. Trente-cinq pays.
La géographie du basculement autoritaire
Trois humains sur quatre vivent désormais dans la zone rouge de l’indice V-Dem.
Trois bascules qui changent l’équation
- Les États-Unis sortent pour la première fois en cinquante ans du club des démocraties complètes. Leur note V-Dem chute de vingt-quatre pour cent en une seule année. Ils étaient vingtièmes mondiaux en 2023. Ils sont cinquante-et-unièmes en 2025. Le Parlement, en particulier, ne contrôle plus le pouvoir comme avant : son indice tombe à son plus bas niveau depuis cent ans. Les élections, elles, restent libres. Pour combien de temps.
- Le Royaume-Uni entre dans la liste des pays qui glissent. Pas un effondrement, un glissement.
- Sept pays de l’Union européenne (Italie, Slovaquie, Slovénie, Croatie, Hongrie, Roumanie, Grèce) figurent dans la même liste. L’Europe n’est plus un sanctuaire.
Pire que les années trente ?
V-Dem l’écrit. Statistiquement, la vague actuelle dure plus longtemps, touche plus de pays et descend plus profond que celle de l’entre-deux-guerres. Mais la comparaison a ses limites. Les formes ont changé : moins idéologiques, plus diffuses, moins spectaculaires, plus graduelles. La gravité d’aujourd’hui n’est pas celle des années trente. Elle est plus lente, plus discrète, et peut-être plus difficile à enrayer.
La démocratie ne meurt plus en uniforme.
Elle meurt en costume.
Plus de chars dans les rues. Plus de proclamations à la radio. Un président qui rogne sur les pouvoirs du Parlement par décret. Un Parlement qui démissionne de ses prérogatives. Une Cour suprême qu’on insulte avant de la contourner. Des inspecteurs généraux qu’on remercie. Des journalistes qu’on poursuit. Tout cela en costume cravate, dans des cadres formellement légaux. C’est le mode d’emploi de la troisième vague d’autocratisation.
Huit lectures pour comprendre les conséquences
V-Dem mesure la démocratie. Il ne mesure pas l’argent, l’énergie, les armes, le commerce. Mais quand la démocratie recule, tout cela bouge avec elle. Voici comment, à travers les huit leviers que SAPERE utilise pour lire le monde.
Ce qui suit n’est plus mesuré par V-Dem, mais correspond à une lecture géopolitique des effets possibles de cette érosion.
Les quarante-quatre pays qui dérapent pèsent près de quarante pour cent du PIB mondial. Le capital s’habitue à des États où la justice se discute. Les contrats restent, pour combien de temps.
La Russie a stabilisé son régime sur le gaz. La Turquie joue au carrefour énergétique entre l’Asie centrale et l’Europe. Le Golfe reste entièrement autoritaire. Notre lampe et notre voiture dépendent largement de pays non démocratiques.
Le rapatriement de l’industrie américaine se fait vers un Mexique qui glisse. La diversification hors de Chine se fait vers une Indonésie qui glisse. Le grand pari indien se fait dans une démocratie déclassée.
Le dollar reste le dollar. Mais l’institution qui le garantit, le Parlement américain, dont le pouvoir de surveillance légitime la solidité financière, vient de perdre un tiers de son indice de pouvoir. Le risque monte d’un cran.
L’OTAN compte aujourd’hui plusieurs membres en érosion démocratique : États-Unis, Royaume-Uni, Italie, Hongrie. L’alliance a déjà connu des autoritarismes plus durs et elle a survécu. Elle peut tenir. Sa cohérence morale s’use.
Quarante-quatre pays reculent sur la liberté d’expression. La censure des médias est l’outil préféré : trois autocratisateurs sur quatre l’utilisent. Les contre-feux existent (ONG, cours européennes). Ils n’existaient pas en 1970.
Le monde libre n’est plus le récit majoritaire. Mais le Brésil, la Pologne, la Thaïlande montrent qu’on peut inverser la pente. Statistiquement, sept démocratisations engagées sur dix réussissent. La porte reste ouverte.
Trois milliards quatre cents millions de personnes vivent aujourd’hui dans un pays qui glisse vers l’autoritarisme. Pourtant, la jeunesse se mobilise. De Madagascar à Manille, on a vu monter une génération qui refuse cet horizon.
La France, dans tout ça
Neuvième rang mondial. Indice à 0,800. La France reste dans le club des trente-et-une démocraties complètes. Mais V-Dem la classe dans la frange basse. Comprendre : un cran nous sépare de la zone des démocraties imparfaites.
Le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État, la justice indépendante, le pluralisme de presse : l’architecture tient. Elle est sollicitée comme rarement. Elle tient. L’Italie d’à côté, qui vient d’entrer en zone d’érosion selon V-Dem, est un avertissement utile. Pas une prophétie.
Ce qu’il faut retenir
V-Dem ne dit pas que la démocratie est morte. V-Dem dit qu’elle s’use, qu’elle s’use vite, qu’elle s’use partout, et qu’elle s’use d’une manière nouvelle, par l’intérieur, sans uniforme, sous des présidents élus. Le rapport ne prédit pas l’effondrement. Il décrit une pente. Et il rappelle, données à l’appui, qu’on peut remonter une pente. Le Brésil, la Pologne et la Thaïlande viennent de le prouver.
La fenêtre est étroite. Elle est ouverte.
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