Rien de ce qui fait habituellement la puissance : ni alliance militaire, ni organisation permanente, ni budget commun. Juste un texte de dix principes, signé à Bandung, en Indonésie, le 24 avril 1955, par vingt-neuf délégations d’Asie et d’Afrique.
Et pourtant, soixante-et-onze ans plus tard, ce texte parle encore.
Replaçons le décor. L’Asie sort d’une décennie de décolonisations violentes. L’Inde est indépendante depuis 1947 après une partition sanglante avec le Pakistan. L’Indonésie a arraché la sienne aux Néerlandais en 1949, après quatre ans de guerre. Les Français ont perdu l’Indochine à Diên Biên Phu en 1954. L’Afrique, elle, est encore presque entièrement colonisée : l’Algérie vient d’entrer en guerre contre Paris en novembre 1954. Au même moment, la guerre froide force chaque pays à choisir son camp entre Washington et Moscou. À Bandung, les figures dominantes (Nehru, Nasser, Sukarno) refusent ce diktat et portent l’idée d’un monde qui ne se réduit pas à deux blocs.
29 pays, 54% de la population mondiale, autour de 10% des richesses
Les vingt-neuf États d’Asie et d’Afrique représentés à la Conférence de Bandung, avril 1955.
Les chiffres installent le paradoxe. Aucun de ces États ne dispose d’une armée capable de peser sur la guerre froide. Aucun ne contrôle une monnaie internationale. Aucun n’a de siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Même la République populaire de Chine, conduite à Bandung par Zhou Enlai, ne siège pas à l’ONU : ce siège est tenu par Taïwan jusqu’en 1971.
Ces pays ont une voix dans les enceintes internationales, notamment à l’ONU, mais pas le poids pour y peser seuls. Alors ils inventent autre chose. Ils inventent une langue : un vocabulaire partagé qui leur permettra de parler d’une voix collective, sans jamais former un bloc. C’est ce langage, et non les institutions qu’il n’a pas produites, qui va peser soixante-et-onze ans.
Les vingt-neuf signataires de Bandung
24 avril 1955 · Classement par positionnement géopolitique réel, non par géographie · En gras : figures dominantes de chaque camp
Dans cette arène disparate, tout se joue dans le verbe. Le 18 avril, le Premier ministre indonésien Ali Sastroamidjojo, président élu de la conférence, ouvre les débats par une phrase qui restera :
Ali Sastroamidjojo (1903-1975)
« L’humanité se tient à un carrefour de l’histoire, et une grande part de la responsabilité de l’avenir de l’humanité repose sur nous, les peuples d’Asie et d’Afrique. »
Ali Sastroamidjojo, discours d’ouverture de la Conférence afro-asiatique, Bandung, 18 avril 1955.
Derrière la solennité, le rapport de force.
Pendant six jours, au Gedung Merdeka, trois commissions (politique, culturelle, économique) négocient en parallèle. Nehru pousse le neutralisme. Nasser cherche une troisième voie arabe entre Washington et Moscou. Zhou Enlai rassure, modère, écoute plus qu’il ne parle. Face à eux, un bloc pro-occidental structuré par l’OTAN, le Pacte de Bagdad et le porte-parole philippin Carlos Romulo.
Le Gedung Merdeka (littéralement « Palais de l’indépendance ») à Bandung : c’est dans ce bâtiment Art déco des années 1920, ancien cercle des planteurs coloniaux néerlandais, que se sont tenues les séances plénières de la conférence.
Les désaccords sont profonds : communisme, alliance américaine, admission de la Chine populaire à l’ONU, et surtout la définition même du colonialisme à condamner : européen classique, ou aussi soviétique en Europe de l’Est ?
À l’arrivée, le communiqué final contient la Dasasila Bandung, dix principes articulés autour de la souveraineté, de la non-ingérence, de l’égalité des nations et du règlement pacifique des différends. Le texte condamne le colonialisme « dans toutes ses manifestations », formule ambiguë négociée mot à mot, où les pro-occidentaux lisent le colonialisme soviétique en Europe de l’Est, et les neutralistes le colonialisme européen classique. Aucune rupture révolutionnaire. Aucun programme précis. Aucune dénonciation nommée. Un chef-d’œuvre de compromis verbal.
En apparence, un texte si large que tout le monde peut le signer. En réalité, une matrice.
Ce qui manque au texte est la clé
Ce que la Dasasila n’énonce pas est plus puissant que ce qu’elle énonce. Elle ne dit pas : « nous formons un bloc ». Elle dit : « nous existons comme sujet ». Elle ne dit pas : « nous combattons l’Occident ». Elle dit : « nous parlons en notre nom ».
Ce déplacement, minuscule en apparence, est l’événement central de Bandung. Des coordinations anticoloniales existaient avant 1955, comme la Ligue contre l’impérialisme de Bruxelles en 1927, où siégeait déjà Nehru. Mais c’est la première fois que des gouvernements issus de la décolonisation, en tant qu’États souverains, convoquent eux-mêmes un sommet international hors des capitales occidentales. Le lieu n’est ni Paris, ni Londres, ni Washington, ni Moscou. Le lieu est Bandung. L’initiative vient du groupe des cinq de Colombo, réuni un an plus tôt à l’initiative de Ceylan et de la Birmanie.
Le répertoire forgé à Bandung
Une boîte à outils verbale signée par des régimes que tout oppose
Anticolonialisme
Condamnation du colonialisme « dans toutes ses manifestations », formule négociée mot à mot pour inclure les colonisations classiques sans cliver les alliés soviétiques.
Non-alignement
Refus d’adhérer à l’un des deux blocs. Pas une neutralité passive : un tiers-acteur qui négocie avec les deux camps et ne se laisse absorber par aucun.
Souveraineté
Principe intangible du droit d’un État à décider seul de ses affaires intérieures. Arme contre les ingérences impériales, puis contre toute critique extérieure.
Coexistence pacifique
Règlement des différends par la négociation plutôt que la force. Formule empruntée à Nehru et Zhou Enlai (Cinq Principes de 1954), étendue à l’ordre global.
Égalité des races
Affirmation de l’égale dignité des peuples, de toutes les races et nations. Directement visée : la hiérarchie raciale qui fondait les empires coloniaux européens.
Coopération Sud-Sud
Solidarité économique, culturelle et technique entre pays anciennement colonisés, court-circuitant les institutions occidentales. Ouvrira la voie au G77 en 1964.
Voilà ce que produit Bandung : non pas un programme, mais un répertoire. Une boîte à outils verbale, pesée au mot près, signée par des régimes que tout oppose.
Le bénéfice réel : une voix existe
Ce répertoire reste un texte tant qu’on ne s’en sert pas. Quelque chose naît bien dans la salle, et la preuve vient vite. La grammaire s’accompagne de solidarités concrètes : coordination des votes à l’ONU, soutien diplomatique au FLN algérien, accords d’assistance technique entre l’Inde et l’Indonésie. Cinq mois plus tard, la question algérienne entre à l’ordre du jour de l’Assemblée générale de l’ONU, obtenue par quatorze pays afro-asiatiques contre la volonté française qui la voulait « affaire intérieure ». La grammaire fonctionne parce qu’elle s’adosse à des pratiques.
Elle ouvre la voie au Mouvement des non-alignés, fondé à Belgrade en 1961, puis au Groupe des 77 à l’ONU en 1964. Mais ce qui naît à Bandung va aussi révéler ses limites.
La langue survit aux fractures du mouvement
Le Mouvement des non-alignés a pesé tant que les deux blocs avaient besoin du Sud. Inde-Chine en guerre en 1962 (deux fondateurs de Bandung qui s’entretuent), Nouvel ordre économique international (tentative de réforme du commerce mondial) enterré en 1974 : les pays du Sud ont parlé d’une même voix, rarement agi d’une même main. Ce n’était pas la grammaire qui parlait fort, c’était le contexte qui l’écoutait.
Le lexique, lui, ne meurt pas. Il se reconfigure. « Souveraineté » protégeait les colonisés en 1955 ; elle protège Pékin du Xinjiang en 2026. « Non-ingérence » désarmait Paris sur l’Algérie ; elle désarme Washington sur les droits humains en Chine aujourd’hui. Le même mot, retourné.
Bandung est encore en cours d’exécution
Le 6 janvier 2025, l’Indonésie, hôte de Bandung, est devenue le dixième membre des BRICS. Le maître d’hôtel s’est enfin installé à sa propre table.
Les BRICS+ pèsent aujourd’hui 40% du PIB mondial en PPA. Mais ces 40% viennent de l’industrialisation chinoise, de la démographie indienne, de la rente des hydrocarbures, pas du lexique de Bandung. Lula en fait sa doctrine de politique étrangère, Xi Jinping son paravent diplomatique, l’ANC sud-africaine son socle moral. Trois grammaires sous un même lexique de surface. Elles s’entendent sur les mots, pas encore sur les actes.
En 2026, ce lexique marche là où chaque pays vaut une voix : G77 à l’ONU, Afrique du Sud à la CIJ contre Israël, BRICS+ revendiquant un monde multipolaire. Il ne marche plus au FMI et à la Banque mondiale, où seul pèse le capital détenu. Ni au Conseil de sécurité, où seuls cinq pays peuvent mettre leur veto. Arme de ceux qui gagnent quand on compte les voix, et qui perdent quand on compte les parts.
On pourrait objecter, comme l’historien Odd Arne Westad, que le Mouvement des non-alignés a politiquement échoué : jamais il n’a vraiment pesé dans les rapports de force. C’est vrai. Mais cet échec politique ne ferme pas la question, il la déplace. Ce qui a survécu à l’échec, c’est la langue.
Ce 24 avril 1955, ils n’ont pas créé un bloc. Ils ont créé une voix. Reste à la transformer en force.
CE QU’IL FAUT RETENIR
Le fait majeur
Du 18 au 24 avril 1955, à Bandung (Indonésie), 29 pays d’Asie et d’Afrique signent un communiqué final en dix principes, la Dasasila Bandung. Ces États représentent alors 54% de la population mondiale et autour de 10% de la richesse mondiale. Aucune alliance militaire, aucun budget commun, aucune organisation permanente n’en sort.
Le mécanisme central
Bandung ne fonde pas un bloc politique uni. Bandung forge une grammaire diplomatique : anticolonialisme, non-alignement, souveraineté, coexistence pacifique. Cette grammaire n’est pas un substitut à la puissance matérielle : elle prépare le terrain où cette puissance, quand elle vient, pourra s’énoncer autrement que par la force.
La condition de possibilité
La conférence a été préparée par cinq puissances asiatiques à Colombo (avril 1954) puis à Bogor (décembre 1954) : Inde, Indonésie, Birmanie, Pakistan, Ceylan. Des coordinations existaient avant (panafricanisme, panarabisme, Ligue contre l’impérialisme de 1927), mais c’est la première fois que des gouvernements souverains issus de la décolonisation convoquent eux-mêmes un sommet hors des capitales occidentales.
Le verrouillage installé
La grammaire de Bandung a survécu à ses porteurs et à son mouvement. Elle reste l’arme de ceux qui gagnent quand on compte les voix (Assemblée générale de l’ONU, Cour internationale de justice, négociations climatiques) et qui perdent quand on compte les parts (FMI, Banque mondiale, Conseil de sécurité). Elle attend ses diplomates.
1927 :
Congrès de Bruxelles de la Ligue contre l’impérialisme. Nehru, alors jeune délégué indien, y rencontre pour la première fois des représentants africains, latino-américains et antillais. Matrice intellectuelle lointaine de Bandung.
1945-1947 :
Décolonisations pionnières : Indonésie (1945), Inde et Pakistan (1947), Birmanie et Ceylan (1948). L’Asie du Sud devient le premier laboratoire d’États anciennement colonisés. Ce sont eux qui convoqueront Bandung huit ans plus tard.
Juin 1954 :
Nehru et Zhou Enlai signent à Pékin un accord comprenant les Cinq Principes de la coexistence pacifique (Panchsheel). Ces cinq principes serviront de matrice directe aux dix principes de Bandung.
28 avril – 2 mai 1954 :
Conférence de Colombo : Inde, Pakistan, Indonésie, Birmanie, Ceylan se réunissent. Premier embryon d’action collective asiatique sur les paix indochinoise et palestinienne. C’est là que naît l’idée d’une grande conférence afro-asiatique.
Décembre 1954 :
Conférence préparatoire de Bogor (Indonésie). Les cinq invitants arrêtent la liste des 25 pays à convoquer. La Chine populaire est incluse, l’URSS et Israël sont exclus. La géographie même du tiers-monde se dessine ici.
11 avril 1955 :
Explosion en vol du Kashmir Princess, l’avion loué par la délégation chinoise. Attentat des services taïwanais visant Zhou Enlai, qui a changé d’itinéraire au dernier moment et en réchappe. Rappel brutal que Bandung n’est pas hors de la guerre froide.
18-24 avril 1955 :
Conférence afro-asiatique au Gedung Merdeka de Bandung, Indonésie. Six jours de débats. Divergences béantes entre pro-occidentaux (Pakistan, Turquie, Philippines), neutralistes (Inde, Égypte, Indonésie) et communistes (Chine, Vietnam du Nord). Zhou Enlai impose une figure de modération inattendue.
24 avril 1955 :
Adoption du communiqué final et des dix principes de la Dasasila Bandung. Aucune ligne commune sur la guerre froide, mais une grammaire diplomatique en place. « L’esprit de Bandung » naît moins d’un accord de fond que d’un compromis de langage.
30 septembre 1955 :
Inscription de la question algérienne à l’ordre du jour de l’Assemblée générale de l’ONU, obtenue par quatorze pays du groupe afro-asiatique. Cinq mois après Bandung, première démonstration opérationnelle de la grammaire nouvelle : une lutte anticoloniale devient un dossier international, contre la volonté française.
Juillet 1956 :
Rencontre de Brioni (Yougoslavie) entre Tito, Nasser et Nehru. Embryon d’un mouvement plus structuré que Bandung, mais qui en hérite la grammaire. Le non-alignement devient européo-asiatico-africain et se dote d’un noyau dur.
1-6 septembre 1961 :
Conférence de Belgrade : fondation officielle du Mouvement des non-alignés, réunissant 25 pays. Le Mouvement s’institutionnalise là où Bandung n’avait fourni qu’un texte. Sa doctrine reprend mot pour mot les dix principes de 1955.
15 juin 1964 :
Création à Genève du Groupe des 77, coalition des pays en développement dans le système onusien, lors de la première CNUCED. Nouveau démembrement institutionnel de la matrice de Bandung, cette fois sur les enjeux économiques.
25 octobre 1971 :
Résolution 2758 de l’Assemblée générale de l’ONU : la République populaire de Chine récupère le siège chinois, jusque-là tenu par Taïwan, et devient membre permanent du Conseil de sécurité. Seize ans après Bandung, la reconnaissance onusienne rattrape la reconnaissance afro-asiatique obtenue en 1955.
Septembre 1973 – mai 1974 :
Conférence des non-alignés d’Alger, puis adoption à l’Assemblée générale de l’ONU du Nouvel ordre économique international. Tentative de prolonger la grammaire politique de Bandung en programme économique concret. L’offensive échouera dans les années 1980.
1991 :
Effondrement de l’URSS. La bipolarité qui donnait son sens au « non-alignement » disparaît. Paradoxalement, la grammaire de Bandung survit à la disparition du cadre qui l’avait fait naître.
2006-2024 :
Montée en puissance des BRIC (2006), puis BRICS (2010 avec l’Afrique du Sud), puis BRICS+ (2024 avec Égypte, Éthiopie, Iran, Émirats). Coalition hétérogène sans unité politique réelle, mais qui mobilise le lexique de Bandung pour revendiquer un monde multipolaire.
Janvier 2024 :
L’Afrique du Sud saisit la Cour internationale de justice contre Israël pour génocide à Gaza. L’argumentaire diplomatique s’appuie explicitement sur la solidarité anticoloniale héritée de Bandung. La langue forgée en 1955 continue d’opérer 69 ans plus tard.
6 janvier 2025 :
L’Indonésie, pays hôte de Bandung en 1955, devient officiellement le 10ᵉ membre des BRICS, sous la présidence Prabowo. Soixante-dix ans après avoir convoqué le premier sommet d’un Sud se refusant aux blocs, le pays rejoint le bloc qui réactive sa propre grammaire. Bouclage historique.
Pour aller plus loin
Christopher J. Lee (dir.), Making a World After Empire: The Bandung Moment and Its Political Afterlives, Ohio University Press, 2010. L’ouvrage collectif de référence en langue anglaise. Il déplace le récit en montrant Bandung comme un « moment » diplomatique et rhétorique, pas un point de départ linéaire du tiers-monde.
Vijay Prashad, The Darker Nations: A People’s History of the Third World, The New Press, 2007. La meilleure histoire de long cours du projet tiers-mondiste depuis Bandung jusqu’à son essoufflement. Couronné par le Muzaffar Ahmad Book Prize. Traduction française disponible.
Richard Wright, Bandoeng, 1.500.000.000 d’hommes, Calmann-Lévy, 1955 (trad. Hélène Claireau). Le récit de Bandung par l’écrivain afro-américain qui y assista en journaliste. Témoignage irremplaçable, à la fois littéraire et politique, sur ce que signifiait alors l’irruption d’une voix des « peuples de couleur ».
Oliver Stuenkel, The BRICS and the Future of Global Order, Lexington Books, 2ᵉ éd. 2020. Miroir contemporain : comment les coalitions émergentes du XXIᵉ siècle réactivent la grammaire de Bandung sans en partager l’ancrage anticolonial originel. Lecture qui prolonge implicitement la thèse de l’article.
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