Vue de Malacca Malacca, une cité héritière de plusieurs siècles de dominations successives au bord du détroit.

Au carrefour des océans et des ambitions, Malacca n’est pas qu’une ville : c’est un point de bascule où se joue, depuis six siècles, la maîtrise des échanges mondiaux. De la première mondialisation maritime aux rivalités contemporaines, elle demeure une spectatrice attentive scrutant l’horizon des flux.

Il existe des lieux où l’enjeu stratégique semble parfois occulter la réalité du territoire. Malacca occupe l’un de ces points de bascule. Si le détroit entre l’océan Indien et la mer de Chine méridionale voit passer plus de 30% du transport de marchandises en valeur, la cité qui lui a donné son nom lutte aujourd’hui pour capter les bénéfices d’un flux qui ne fait que l’effleurer. Historiquement, sa centralité fut une construction audacieuse : celle d’un entrepôt régional précieux sur une route alors morcelée.

Carte de la Malaisie et localisation de Malacca

L’illusion de la centralité : la souveraineté du péage

L’histoire du Sultanat est souvent peinte comme un âge d’or éternel. Pourtant, sa suprématie fut brève : à peine un siècle (1400-1511). Chassé de ses terres sumatranes de Palembang par les forces rivales de Majapahit, le prince Parameswara ne cherche pas une simple retraite. Sa véritable intuition est de transformer une position de repli en un actif géopolitique majeur : il comprend qu’en offrant un port sécurisé au point le plus étroit du détroit, il peut forcer le monde entier à faire escale.

Ce projet sur Malacca ne survit que grâce à l’alliance avec la Chine des Ming. Pour l’Empereur Yongle (1402-1424), il est le pivot idéal de son système de tribut. Entre 1405 et 1433, les gigantesques « bateaux-trésors » de l’amiral Zheng He font de la cité leur base logistique principale, garantissant une protection militaire chinoise en échange d’une loyauté politique totale. Malacca devient un entrepôt de transit dont la force réside dans sa capacité à taxer le mouvement.

Le calendrier des vents : quand le monde se croise par nécessité

Cette rente géographique transforme alors la cité en un point de passage obligé, où la volonté des hommes s’efface devant les lois de la nature. Le chroniqueur Tomé Pires y recensait des marchands parlant plus de 40 langues (Gujaratis, Arabes, Persans, Javanais, Chinois). On ne s’arrête pas à Malacca par choix, mais par contrainte saisonnière : les moussons, ces vents qui inversent leur direction deux fois par an, imposent aux navires des mois d’attente forcée dans le port. Malacca devient ainsi la salle d’attente de l’Asie, un lieu de métissage par défaut où les textiles raffinés du Gujarat s’échangent contre les soies chinoises et les épices des Moluques.

1511 : la naissance de l’impérialisme des flux

Cependant, cette opulence accumulée au rythme des vents finit par éveiller des ambitions radicales venues de l’autre bout de l’océan. En 1511, le basculement n’est plus seulement commercial, il devient militaire et définitif.

Portrait d'Afonso de Albuquerque Afonso de Albuquerque, théoricien de la thalassocratie portugaise.

Afonso de Albuquerque jette l’ancre avec dix-huit navires et 1,200 hommes. Il écrit à son roi : « Qui tient Malacca tient Venise par la gorge. » Le siège dure un mois. Les Portugais massacrent, conquièrent, construisent la forteresse A Famosa dont les pierres rouges défieront les siècles. Mais Albuquerque ne vient pas pour coloniser un pays. Il vient capturer un monopole.

Sa stratégie s’appelle le cartaz : un sauf-conduit payant que tout navire doit acheter pour circuler dans l’océan Indien. Ce n’est pas une conquête territoriale, c’est une prise de contrôle des flux. C’est l’un des actes fondateurs de l’impérialisme moderne. Mais ce verrou portugais n’est pas qu’un comptoir militaire ; il devient un avant-poste de la foi : en 1552, le jésuite François-Xavier y meurt en route vers la Chine, confirmant le rôle de Malacca comme point de passage obligé vers l’Extrême-Orient.

Lorsque la VOC s’empare de la ville en 1641, cette fonction est vidée de sa dimension politique et religieuse pour devenir un simple outil de gestion commerciale. Le divorce final intervient en 1824 : les Britanniques privilégient Singapour, dont le port naturel en eau profonde permet d’accueillir les nouveaux navires à vapeur au tonnage croissant. Malacca cesse alors d’être une sentinelle pour devenir une simple escale.

Du déclin colonial à l’éveil national

La fin de la période coloniale ne se joue pas dans les traités, mais dans les fracas de la Seconde Guerre mondiale. En 1942, l’occupation japonaise brise le mythe de l’invincibilité britannique. À la Libération, le retour des colonisateurs est perçu comme un anachronisme.

Malacca devient alors le théâtre d’un symbole puissant : c’est ici, sur la plaine de Padang Pahlawan, que Tunku Abdul Rahman annonce en 1956 la date de l’indépendance future. Le 31 août 1957, le cri de « Merdeka ! » (Indépendance) résonne, mettant fin à 446 ans de dominations étrangères successives.

Portrait de Tunku Abdul Rahman Tunku Abdul Rahman

Le visage aux mille reflets

Ce qui reste de Malacca aujourd’hui est un assemblage de strates. Dans la rue Jonker, la culture Peranakan témoigne d’une hybridation née d’un métissage marchand, s’exprimant à travers l’architecture des shophouses. C’est un palimpseste figé mais bien vivant. Ainsi, à quelques mètres de distance, la mosquée de Kampung Kling côtoie le temple hindou Sri Poyyatha Vinayagar Moorthi et le temple chinois Cheng Hoon Teng. Cette proximité silencieuse incarne une harmonie forgée dans la durée. Par ailleurs, les Kristang perpétuent un créole portugais vieux de 500 ans.

Mais cette sédimentation culturelle, aussi riche soit-elle, ne protège plus la cité de sa dépossession stratégique : elle est devenue une gardienne de mémoire dans un monde de flux qui ne s’arrête plus.

Le dilemme de Malacca : une vulnérabilité subie

Aujourd’hui, le détroit voit passer environ 3,500 milliards de dollars de marchandises par an. Pour Pékin, c’est le dilemme de Malacca : environ 80% des importations de pétrole de la Chine transitent par ce goulot. Mais stratégiquement, la cité de Malacca n’a aucun mot à dire. L’US Navy patrouille, Pékin construit, l’Indonésie s’inquiète. Malacca, elle, regarde passer les escadres comme elle regardait passer les jonques de Zheng He : sans pouvoir, sans voix. Toute tentative de s’extraire de cette vulnérabilité bute ici sur une contradiction majeure : on ne décrète pas un centre névralgique par la seule volonté d’un État, si puissant soit-il.

La mélancolie des polders vides

En découvrant ces deux derniers jours Malacca, le contraste à mes yeux est saisissant. L’accueil est chaleureux, la nourriture exceptionnelle. Dans les petits restaurants de la rue Jonker, on vous sert des laksa aux épices complexes, des chicken rice balls hérités des cuisines Peranakan. Il existe ici une hospitalité sincère qui semble ignorer les tourmentes géopolitiques au large.

Mais sortez du trajet touristique : sur des terres gagnées sur la mer, les polders de Melaka Gateway s’étendent de constructions inachevées, lugubres. Ce projet de hub géant, conçu comme une pièce maîtresse des Nouvelles routes de la soie, s’est fracassé sur des réalités contractuelles et politiques. Son annulation en 2020 marque un signal fort sur la difficulté d’opérer des méga-projets dans un contexte d’incertitude institutionnelle.

De retour, en centre-ville, derrière les façades repeintes pour les 17 millions de touristes annuels, l’entretien fait défaut. Le label UNESCO ressemble parfois à un vernis posé sur une structure sociale qui s’effrite, une muséification qui masque l’incapacité de la ville à se moderniser réellement après la période coloniale.

Et si le récit devenait une stratégie ?

Six siècles après Parameswara, Malacca pourrait inventer une troisième voie. Ni port géant comme Singapour. Ni musée fossilisé. Mais quelque chose de neuf : un lieu qui pense les détroits plutôt que de les subir.

Zanzibar, Galle, Surabaya, Aden : tous ces ports déchus attendent un récit commun. Malacca pourrait en être l’amorce, s’inspirant de la manière dont Venise, Amsterdam, Istanbul ou Lisbonne ont su transmuter leurs empires maritimes disparus en une autorité symbolique universelle. Non plus en contrôlant les routes, mais en écrivant leur mémoire.

Encore faut-il qu’un acteur politique accepte de penser cette reconquête symbolique. La géographie ne se négocie pas. Mais le sens, lui, s’invente. Et parfois, c’est là que tout recommence.

Ce qu’il faut retenir

01

Malacca doit tout à sa position, presque rien à son territoire

La ville n’a jamais été puissante par ses ressources ou son industrie, mais par sa situation au point le plus étroit du détroit. Sa richesse venait du monde qui passait devant elle.

02

La géographie crée des carrefours, pas des puissances durables

Tant que les routes maritimes dépendaient des vents, Malacca était indispensable. L’arrivée de la vapeur et des ports en eau profonde a déplacé la centralité vers Singapour.

03

Les empires ont utilisé Malacca comme un pur outil

Ming, Portugais, Hollandais ou Britanniques : tous en ont fait un instrument logistique. La ville est toujours restée un lieu de passage, jamais un centre de décision propre.

04

Le “dilemme de Malacca” est un enjeu sino-américain

Aujourd’hui, ce sont les approvisionnements chinois qui dépendent du détroit. Malacca reste la spectatrice d’un affrontement stratégique qui la dépasse totalement.

05

Le commerce mondial n’irrigue plus l’économie locale

Des milliers de milliards transitent chaque année au large sans profiter à la ville. L’échec de Melaka Gateway illustre l’incapacité à transformer le transit en prospérité.

06

La course aux hubs logistiques est définitivement perdue

Face à Singapour, Malacca ne peut rivaliser ni en profondeur de port, ni en finance. Vouloir imiter le modèle des infrastructures géantes est désormais une erreur stratégique.

07

Sa seule ressource stratégique est désormais sa mémoire

En devenant un lieu qui pense les détroits et les empires de l’ombre, Malacca peut redevenir un pôle d’influence narrative et symbolique majeur.

Pour en savoir plus

Le détroit de Malacca comme espace d’échanges interrégionaux et zone d’intégration culturelle.
OpenEdition Books


En savoir plus sur SAPERE

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur SAPERE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture