Comores : quatre étoiles égales, un pouvoir qui ne l’est pas
L’emblème national donne à chaque île une étoile égale. La Constitution, elle, avait promis à chacune un tour au pouvoir. Une seule des deux promesses est encore tenue.
Origine de l’emblème
Version de 2016
Quatre bandes, quatre étoiles, une île de trop
L’emblème national de l’Union des Comores est un sceau circulaire vert : un croissant chargé de quatre étoiles, un soleil derrière, deux rameaux d’olivier en bordure, le nom du pays en français et en arabe, la devise « Unité, Solidarité, Développement » en bas. Les mêmes quatre étoiles figurent, colorées cette fois, sur le drapeau national. Une égalité graphique parfaite entre quatre îles. Le pays que ces symboles représentent n’a jamais réussi à en faire une égalité politique.
Quatre bandes, quatre lectures
L’emblème comorien associe un croissant à quatre étoiles, un soleil, deux rameaux d’olivier et une devise. Chaque étoile représente une île de l’archipel, comme sur le drapeau national dont l’emblème reprend le motif. Ni la grille du corps, verticale, ni la grille des quartiers, héraldique, ne s’y appliquent : c’est une grille insulaire, une carte par île représentée, plus une carte sur le croissant et la devise qui les unissent.
Ce texte ne prétend pas faire de l’emblème une preuve, mais l’utiliser comme une scène symbolique où se lit, par contraste, la difficulté comorienne à transformer une égalité de représentation en une égalité de pouvoir réel.
Grande Comore : l’île où la tournante s’est figée
L’étoile bleue, sur le drapeau, représente Ngazidja, la Grande Comore, où siège la capitale Moroni. C’est là qu’a toujours été concentré l’essentiel du pouvoir central depuis l’indépendance de 1975, marquée par plusieurs coups d’État, dont celui qui porte l’actuel président Azali Assoumani au pouvoir le 30 avril 1999.
Les accords de Fomboni de 2001 avaient instauré une présidence tournante entre les trois îles, un mandat de cinq ans par île. En 2018, un référendum constitutionnel porté par Azali Assoumani a étendu ce mandat à dix ans et remis les compteurs à zéro : la réforme a neutralisé la mécanique de rotation instaurée en 2001 et prolongé politiquement l’avantage institutionnel de la Grande Comore sur le pouvoir central.
Anjouan : la crise la plus grave, la promesse la plus ancienne
L’étoile rouge, sur le drapeau, représente Nzwani, Anjouan, dont la sécession ouverte en août 1997 a déclenché une première crise, résolue par les accords de Fomboni de 2001 et la réintégration de l’île dans l’Union. Une seconde crise a suivi, distincte : le président d’Anjouan Mohamed Bacar, réélu en 2007 dans un scrutin jugé illégal par l’Union des Comores et l’Union africaine, s’est maintenu par la force jusqu’à une intervention militaire conjointe en mars 2008. Les deux épisodes réunis forment la crise politique la plus grave de l’histoire comorienne indépendante.
En décembre 2025, la plateforme politique anjouanaise FIDIA a publiquement revendiqué le respect de cette promesse pour 2029, tandis que des représentants mohéliens réunis à Fomboni réclamaient de leur côté celle, plus ancienne encore, de 2026. Un même texte fondateur, deux îles qui attendent toujours qu’il s’applique à elles.
Mohéli : la plus petite île, le tour le plus ancien promis
L’étoile jaune, sur le drapeau, représente Mwali, Mohéli, la plus petite des trois îles indépendantes, qui n’a placé qu’un seul président à la tête de l’Union depuis 2001. Selon le calendrier initial de la tournante, 2026 devait être son année.
La réforme de 2018 en a décidé autrement. Le président mohélien sortant, Ikililou Dhoinine, a publiquement dénoncé une concentration des pouvoirs à Moroni qui, selon lui, empêche l’île de se développer. Sur l’emblème comme sur le drapeau, l’étoile de Mohéli a exactement la même taille que les trois autres. Dans les institutions réelles, Mohéli reste la plus petite voix des quatre.
Mayotte : la seule île de l’emblème que l’Union ne gouverne pas
L’étoile blanche, sur le drapeau, représente Mahoré, Mayotte, dont la population a voté en décembre 1974 pour rester française quand le reste de l’archipel choisissait l’indépendance, un choix confirmé par un second scrutin en février 1976, avant que l’île ne devienne département français en 2011. L’Union des Comores continue de la revendiquer, et l’inscrit sur son drapeau comme sur son emblème comme sa quatrième composante. C’est la contradiction la plus visible de l’emblème : une étoile égale aux trois autres, pour une île que Moroni ne gouverne pas.
Le président Azali Assoumani a par ailleurs refusé, en 2025, d’accueillir les Comoriens que la France expulse depuis Mayotte, tout en continuant de réclamer son intégration à l’Union. Cette revendication s’appuie sur plusieurs résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies, adoptées jusqu’en 1995, qui ont contesté la validité des référendums français de 1974 et 1976 et réaffirmé la souveraineté comorienne sur l’ensemble de l’archipel, résolutions restées sans effet sur le statut réel de l’île.
Le croissant et la devise : trois mots, trois promesses tenues à moitié
Au centre de l’emblème, un croissant blanc portant les quatre étoiles, un soleil rayonnant derrière lui : le même motif que celui inscrit dans le triangle vert du drapeau national, mais ici entouré de deux rameaux d’olivier, du nom du pays en français et en arabe, et de la devise « Unité, Solidarité, Développement » inscrite en bordure. Le croissant symbolise l’islam sunnite, religion officielle pratiquée par la quasi-totalité de la population des quatre îles, y compris Mayotte. C’est, structurellement, l’élément le moins disputé entre les îles.
Cette devise résume, sans le vouloir, l’écart que cet article décrit. L’unité s’arrête là où la tournante s’est figée. La solidarité entre îles reste à démontrer, quand l’une d’elles concentre le pouvoir depuis un quart de siècle. Le développement, enfin, reste inégal d’une île à l’autre : un plan de rattrapage économique promis à Mohéli dès 2011 est resté en grande partie lettre morte, l’île restant la moins équipée des trois.
Synthèse SAPERE : quatre étoiles égales, un pouvoir qui ne l’est pas
L’emblème comorien est, sur le papier, l’un des plus égalitaires de la série : quatre étoiles de même taille dans le même croissant, aucune hiérarchie visuelle entre les îles qu’elles représentent. C’est un choix de composition rare, presque une déclaration d’intention, que le drapeau national reprend à l’identique en y ajoutant la couleur.
La Constitution de 2001 avait pris cette déclaration au sérieux, en organisant une présidence tournante entre les trois îles indépendantes. La réforme de 2018 a neutralisé cette mécanique au bénéfice de la Grande Comore, repoussant à 2029 au plus tôt le tour d’Anjouan, et laissant en suspens celui de Mohéli, promis pour 2026. La quatrième étoile, celle de Mayotte, pose une question différente mais parente : peut-on inscrire une île sur son emblème national quand on ne la gouverne pas ?
Un emblème national peut-il continuer de dire l’égalité entre quatre îles quand la Constitution qui devait l’organiser a été réécrite au bénéfice du pouvoir installé sur l’une d’elles ?
Repères d’évolution
1975
Indépendance de l’archipel ; Mayotte choisit par référendum de rester française.
1997-2008
Sécession d’Anjouan, crise la plus grave de l’histoire comorienne indépendante.
1999
Coup d’État qui porte Azali Assoumani au pouvoir pour la première fois.
2001
Accords de Fomboni : nouvelle Constitution instaurant la présidence tournante entre les trois îles indépendantes.
Décembre 2001
Adoption du drapeau actuel à quatre bandes et quatre étoiles, dont l’emblème national reprend le motif central.
2016
Adoption de la version actuelle de l’emblème national, celle représentée dans cet article.
2018
Référendum constitutionnel portant le mandat présidentiel de cinq à dix ans par île et remettant à zéro le calendrier de la présidence tournante ; fermeture de la Cour constitutionnelle et de la Cour anticorruption.
14 janvier 2024
Réélection d’Azali Assoumani avec 62,97 % des voix, dans un scrutin précédé du limogeage de la magistrate chargée du suivi électoral et contesté par l’opposition.
Décembre 2025
Représentants politiques mohéliens et anjouanais réclament publiquement, séparément, le respect de la tournante pour 2026 et 2029.
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