La France a les plans. Il lui manque les milliards.
Capital, silicium de pointe, marché européen : les trois maillons qui empêchent encore la French Tech de devenir une véritable chaîne de puissance.
À fin juin 2026, la French Tech n’est plus une vitrine de jeunes pousses : c’est devenu un projet d’État, doté d’objectifs chiffrés et d’un récit de souveraineté. La question n’est plus ce qu’elle produit, mais si elle peut tenir ce qu’elle promet. Cet état des lieux confronte trois plans : ce qu’elle est, ce qu’elle vise, et la distance entre les deux.
Cet outil ne classe pas les jeunes pousses selon leur visibilité médiatique. Il mesure la capacité de la French Tech à devenir une chaîne de puissance : capital, énergie, calcul, silicium, données, défense, marché européen et commande publique. Chaque onglet répond à une question. Où en est la France ? Où se situe-t-elle face aux leaders ? Quels acteurs composent l’écosystème ? La French Tech ne se mesure plus au nombre de licornes, mais à sa capacité à tenir cette chaîne de bout en bout.
Ce rang a une condition que l’énergie ne garantit pas : l’accès aux puces. Chine : quand la façade se lézarde montre ce que coûte leur privation, avec une IA chinoise enfermée dans une cage de silicium.
Huit maillons, trois fragiles
La souveraineté technologique n’est pas une addition de réussites, c’est une chaîne. Elle ne vaut que par son maillon le plus faible. Voici les huit maillons de la French Tech, du capital à la commande publique, colorés selon leur robustesse. Là où la chaîne se brise, en rouge, se loge la vraie dépendance.
Trois maillons cassent la chaîne : le capital, distancé d’un ordre de grandeur ; le silicium de pointe, que la France conçoit sans pouvoir le graver ; le marché européen, trop fragmenté. Un seul de ces maillons rompu, et toute la chaîne de souveraineté cède.
Les ambitions affichées
En six mois, l’État a empilé des objectifs chiffrés et datés d’une ampleur inédite. Le récit souverain s’incarne désormais en montants et en échéances, des centres de données à la réindustrialisation du calcul.
Attirer en France les capitaux de l’infrastructure de calcul
Montant annoncé le 9 février 2025, à la veille du Sommet pour l’action sur l’IA : ce sont des investissements privés, français et étrangers, à l’horizon 2031. Ni ligne budgétaire de l’État, ni fonds public de 109 milliards.
Viser une capacité de calcul de 1,4 gigawatt en 2030
Le cadre franco-émirati signé le 6 février 2025 prévoit jusqu’à 50 milliards d’euros. Le campus de Fouju, en Seine-et-Marne, porté par MGX, Bpifrance, Nvidia et Mistral, engage 8,5 milliards sur sa première tranche, pour une mise en service visée en 2028. L’équivalent d’un réacteur nucléaire pour un seul site.
Transformer le champion en acteur viable
Objectif d’entreprise, non engagement d’État : le revenu annuel récurrent est passé d’environ 16 millions de dollars fin 2024 à plus de 400 millions en janvier 2026. La barre du milliard mesure le passage du symbole à l’entreprise pérenne.
Reprendre la main sur le calcul de haute performance
L’État a finalisé le 31 mars 2026 l’acquisition de la totalité du capital de Bull, cédé par Atos, pour une valeur d’entreprise pouvant atteindre 404 millions d’euros. Bull annonce désormais près des trois quarts de la production des composants de sa plateforme BullSequana XH3500 localisés en Europe.
Adapter le réseau à l’électrification, pas seulement à l’IA
Le programme de RTE, gestionnaire du réseau de transport, finance la décarbonation, la réindustrialisation et les productions nouvelles. Les centres de données en sont l’un des moteurs, pas l’objet exclusif. Le financement des EPR2EPR2 Nouvelle génération de réacteurs nucléaires français, en cours de lancement. par le Livret A dit la même chose : pas de souveraineté numérique sans souveraineté énergétique.
La France a appris à fixer des objectifs de puissance. Elle n’a pas encore appris à les financer dans la durée.
Ce qui tient, ce qui cède, l’angle mort
Quatre domaines de puissance, lus selon trois registres. À gauche les forces, au centre les failles, à droite le point de bascule, ce qui desserrerait l’étau. Dessous, en bandeau, l’angle mort que le récit dominant préfère ignorer.
- Un champion nationalAvec Mistral, la France possède l’un des rares acteurs européens capables de rivaliser technologiquement avec les géants américains sur certains modèles d’intelligence artificielle, ce qu’aucun autre pays européen n’a vraiment réussi.
- Une électricité propre et abondanteL’intelligence artificielle dévore de l’électricité. Grâce à son parc nucléaire, la France en produit beaucoup, sans charbon, un atout que l’Allemagne n’a pas.
- Un soutien politique unanimeFait rare, toute la classe politique, de la gauche à la droite, s’accorde sur la nécessité de défendre cette industrie. Le sujet ne divise pas.
- L’argent, le nerf de la guerreDévelopper ces technologies exige des sommes colossales. Or les entreprises américaines lèvent cinquante à soixante fois plus de capitaux que les françaises. Un écart de moyens qui se creuse.
- Les puces de pointe, qu’on ne grave pasLa France fabrique bien des semi-conducteurs, à Crolles, en Isère. Mais pas ceux qui entraînent les intelligences artificielles : ces processeurs-là sortent presque exclusivement des usines de Taïwan et des États-Unis.
- Les serveurs, loués aux AméricainsFaute d’équivalent national à la même échelle, la plupart des entreprises françaises stockent leurs données sur les serveurs de géants américains comme Amazon ou Microsoft.
- Tenir les promesses budgétairesL’État a annoncé des plans d’investissement géants. Le tout est désormais de verser réellement cet argent, et vite, pour que les annonces deviennent des usines et des emplois.
- Acheter français quand on est l’ÉtatEn commandant ses propres outils d’intelligence artificielle à Mistral plutôt qu’aux Américains, l’État garantirait à son champion les clients que le marché ne lui assure pas encore.
- Unir les forces européennesSeule, la France ne fait pas le poids financièrement. En mettant les capitaux en commun à l’échelle de l’Europe, le continent atteindrait la taille critique pour rivaliser.
La souveraineté s’arrête à la conception. Le droit américain, par le Cloud Act, crée un risque d’accès extraterritorial aux données détenues par une entreprise soumise à ce droit, y compris lorsque l’infrastructure se trouve en Europe. C’est précisément ce que la qualification française SecNumCloud cherche à neutraliser pour les données sensibles.
Le risque a cessé d’être théorique le 12 juin 2026 : pour se conformer à des contrôles à l’exportation du département américain du Commerce, l’entreprise Anthropic a suspendu l’accès à ses deux modèles les plus avancés. Les contrôles ont été levés le 30 juin, l’accès rétabli le 1er juillet. L’épisode n’établit pas une coupure durable. Il démontre qu’une décision publique américaine peut interrompre, même brièvement, l’accès européen à une technologie critique.
- Le passage à la série, démontréHarmattan AI, première licorne française de défense, a livré 1,000 micro-drones à l’armée de Terre en janvier 2026, puis reçu en mai une commande de 5,000 unités à livrer début 2027. Son usine de l’Essonne vise 10,000 appareils par mois.
- Un fabricant protégé du rachatKNDS, fleuron de l’armement terrestre (chars, canons), est verrouillé pour empêcher son absorption par un concurrent allemand. La France garde la main sur un actif stratégique.
- Un accès autonome à l’espaceAvec la réussite de la fusée Ariane 6, l’Europe peut à nouveau envoyer seule ses satellites en orbite, sans dépendre des Américains ou des autres.
- Reproduire l’échelle sur des systèmes complexesUn micro-drone de 1,8 kilogramme n’est ni un char ni un satellite. Reste à prouver que le même changement d’échelle est possible sur des matériels lourds, avec des chaînes d’approvisionnement qui tiennent.
- Une doctrine écrite, pas encore éprouvéeLa France s’est dotée d’une agence dédiée, l’AMIAD, et son comité d’éthique de la défense a publié en janvier 2025 neuf principes et douze recommandations qui maintiennent la responsabilité humaine. Le cadre existe ; il n’a pas encore subi l’épreuve du combat réel.
- Une industrie soumise aux aléas diplomatiquesVendre des armes dépend des relations entre États. Un revirement politique à l’étranger peut faire perdre un contrat du jour au lendemain.
- Des commandes garanties sur plusieurs annéesLa loi qui fixe le budget des armées promet des dépenses massives et régulières. Si ces commandes sont fermes et durables, les entreprises peuvent investir sans crainte.
- Faire ses preuves sur le terrain ukrainienL’Ukraine est devenue le grand banc d’essai mondial. Un matériel qui y fonctionne gagne en crédibilité et se vend ensuite partout.
- Rassembler la filièreEn protégeant KNDS et en regroupant les acteurs dispersés, la France atteindrait la taille nécessaire pour rivaliser avec les grands groupes étrangers.
L’Ukraine n’est plus un terrain d’essai gratuit : devenue prescriptrice, elle fait payer ses tests et rejette les prototypes défaillants, renchérissant l’accès au seul lieu de validation réel.
- Des investissements massifs annoncésDe grands fonds internationaux promettent des dizaines de milliards pour construire en France les immenses centres de calcul qu’exige l’intelligence artificielle.
- Une pépite quantique protégéeL’État a bloqué le rachat d’une entreprise française de pointe en informatique quantique, pour éviter qu’une technologie d’avenir ne passe sous contrôle étranger.
- Un processeur européen, enfinAvec Rhea1, sorti d’usine en 2026, puis Rhea2 destiné au futur supercalculateur Alice Recoque, l’Europe conçoit ses propres processeurs de calcul. Première brique d’une indépendance encore lointaine.
- Beaucoup d’argent, peu d’emploisCes centres de calcul coûtent des fortunes mais emploient très peu de personnes une fois construits. Le retour pour le pays est moins évident qu’il n’y paraît.
- Des infrastructures financées de l’étrangerCe sont souvent des capitaux étrangers qui paient ces équipements critiques. Or qui finance peut, demain, décider.
- Une facture électrique qui grimpeCes centres consomment aujourd’hui près de 10 térawattheures par an, environ 2 % de l’électricité française. RTE en attend 15 à 20 en 2030, puis 23 à 28 en 2035 : le triplement se joue vers 2035, pas 2030.
- Construire les réacteurs nucléairesEn finançant les nouveaux réacteurs (par l’épargne des Français, via le Livret A) et en modernisant le réseau électrique, la France pourrait alimenter ses centres de calcul sans renier le climat.
- Monter en gamme sur les pucesLa France grave déjà des composants à Crolles, où STMicroelectronics et GlobalFoundries ont engagé près de 7,5 milliards d’euros. L’enjeu est de passer de ces puces industrielles aux processeurs de calcul les plus fins, que seule l’Asie produit aujourd’hui.
- Poser des conditions aux investisseurs étrangersAccepter les capitaux étrangers, mais en échange de garanties de contrôle, pour que la France ne perde pas la main sur ses installations stratégiques.
L’impact géopolitique de financeurs étrangers sur des infrastructures critiques est peu discuté : qui finance un centre de données peut, à terme, peser sur qui le contrôle et qui peut le couper.
- Un État qui investitÀ travers la banque publique Bpifrance et le plan France 2030, l’État met des milliards au service des entreprises prometteuses, là où les investisseurs privés hésitent.
- Une avance dans les médicaments du futurLa France progresse vraiment dans les biomédicaments, ces traitements issus du vivant, et relève ses objectifs de production sur son sol.
- Un moyen de paiement européenAvec Wero, l’Europe bâtit son propre système de paiement pour ne plus dépendre uniquement des cartes américaines Visa et Mastercard.
- L’industrie verte écrasée par les prix chinoisIncapables de s’aligner sur les tarifs asiatiques, des entreprises prometteuses s’effondrent : Carbon a été liquidée, Verkor recadrée. Les panneaux solaires et batteries français peinent à exister.
- Les pépites qui meurent faute d’argentEntre l’invention et la commercialisation, il faut beaucoup de capitaux pendant des années. Faute de les trouver, beaucoup de jeunes entreprises très innovantes font faillite.
- Une dépendance aux aides publiquesTrop d’entreprises ne survivent que grâce aux subventions. Quand l’aide s’arrête, elles disparaissent. Un modèle fragile, qui ne tient pas seul sur le marché.
- Privilégier le produit européenEn faisant acheter européen par les administrations, et en taxant les importations très polluantes, le continent protégerait ses industries face aux prix asiatiques.
- Investir sur le temps longL’industrie lourde a besoin d’argent qui ne réclame pas de rendement immédiat. C’est ce capital patient que les outils publics peuvent apporter, là où les fonds privés sont trop pressés.
- Généraliser le paiement européenEn déployant largement Wero, l’Europe desserrerait l’emprise des deux géants américains qui dominent aujourd’hui le paiement par carte.
Le capital-risque est inadapté aux actifs industriels lourds, et le produit européen n’est toléré qu’à moins de vingt pour cent de surcoût face à l’Asie : passer de la start-up nation à la nation d’infrastructures.
Ce que le récit officiel oublie
Cinq signaux, absents du discours dominant, qui disent la dépendance derrière la souveraineté affichée
Bionyra lève des fonds, mais achète à l’étranger
Cette entreprise française de biotechnologies réussit la plus grosse levée de fonds de son secteur, 143 millions d’euros, mais les molécules qu’elle utilise viennent de Chine et des États-Unis. La souveraineté est dans le discours, la dépendance dans les faits.
L’hécatombe des pépites bordelaises
Tehtris, spécialiste de la cybersécurité, avait pourtant réuni 64 millions d’euros en 2020 et 2022 : elle cesse ses paiements et licencie. Delfox vacille. Ces entreprises de très haute technologie ne meurent pas d’un mauvais produit, mais d’un financement qui s’arrête en cours de route, avant qu’elles aient atteint la rentabilité.
L’industrie verte française s’effondre
Incapables de vendre aussi bon marché que leurs concurrents chinois, les jeunes entreprises françaises des batteries et de l’énergie propre tombent les unes après les autres : Carbon liquidée faute d’avoir réuni 1,7 milliard d’euros, Verkor en grande difficulté, Everwatt en faillite. L’argent investi dans ce secteur a chuté de 41 % en 2025.
L’innovation sociale, première sacrifiée
Linkee, qui distribue plus de 3 millions de repas à des personnes démunies en 2024, se heurte aux coupes budgétaires de l’État. Quand l’argent public se raréfie, les entreprises qui mettent la technologie au service d’une cause sociale sont les premières à tomber.
L’Ukraine, de terrain d’essai à prescripteur
Devenue la référence mondiale du drone de combat, l’Ukraine ne laisse plus les industriels occidentaux tester gratuitement : elle valide, elle rejette, elle fait payer. Un matériel non éprouvé sur son front perd en crédibilité. La technologie de défense a trouvé son juge de paix, et il n’est pas en Occident.
La distance entre la promesse et le réel
Pour chaque ambition, la même question : qu’est-ce qui sépare l’objectif de sa matérialisation ? La barre mesure la part du chemin restant à parcourir, du plus proche au plus lointain.
Qui paie, et avec quel argent ?
La contrainte budgétaire ne menace pas ces projets de la même manière. Certains reposent directement sur l’État, d’autres sur des capitaux privés et étrangers. La question est donc double : l’État peut-il financer ses propres briques, et peut-il garder assez de contrôle stratégique sur celles que d’autres financent ?
Les ambitions, additionnées
Ordres de grandeur des engagements annoncés, sur des horizons variables
La France n’est pas seule dans cet étau. Les États-Unis en 2026 décrivait le même chez le premier investisseur technologique du monde : là-bas aussi, les intérêts de la dette dépassent le budget de la défense. Le titan a simplement plus de place pour l’ignorer.
Une large part de ces montants repose sur des capitaux privés et étrangers, MGX, SoftBank, Brookfield, fonds souverains, dont le fléchage précis n’est pas public. Le récit souverain se finance ainsi, pour partie, par la dépendance même qu’il prétend réduire.
Ces montants ne sont pas de même nature et ne s’additionnent pas : les 109 milliards sont des investissements privés annoncés, les 100 milliards un programme d’investissement de RTE approuvé chaque année par le régulateur, les 50 milliards un cadre bilatéral dont 8,5 sont engagés. Ils valent comme ordres de grandeur, non comme lignes budgétaires.
Les échéances qui trancheront
Ce tableau de bord est une photographie de juin 2026. Voici les rendez-vous qui le feront vieillir : d’un côté les échéances de contexte, de l’autre les dates auxquelles SAPERE réexaminera ses propres thèses sur la French Tech, à la lumière de ce que la veille aura accumulé.
La défense, seul terrain où le retard se comble
Dans un écosystème distancé sur le capital, un secteur échappe à la règle : la défense. C’est le seul domaine où la commande publique peut compenser la faiblesse du capital-risque, et où la French Tech a une chance de devenir un acteur de puissance, pas seulement un fournisseur.
La séquence est nette. HarmattanHarmattan AI Première licorne française de défense, drones de combat à intelligence artificielle, soutenue par Dassault. a livré 1,000 micro-drones à l’armée de Terre en janvier 2026, puis reçu en mai une commande de 5,000 unités ; Alta AresAlta Ares Jeune entreprise française de défense, solutions validées dans le cadre de l’OTAN. voit ses solutions validées par l’OTAN ; le verrou KNDSKNDS Champion franco-allemand de l’armement terrestre ; le « verrou » désigne sa résistance à une absorption par l’allemand Rheinmetall. protège un champion terrestre franco-allemand. Là où le capital civil manque, l’argent public de l’armement coule, porté par une trajectoire de cinquante milliards par an. Le passage du prototype à la série est acquis sur le micro-drone. Il reste à le démontrer sur des systèmes complexes.
Mais un acteur a changé la donne, et le récit français le mentionne sans en tirer les conséquences : l’Ukraine. Devenue la première puissance mondiale du drone de combat, Kiev n’est plus le terrain d’essai gratuit des industriels occidentaux. Elle fait désormais payer ses tests, rejette les prototypes défaillants, et impose son standard de validation : un matériel non éprouvé sur le front ukrainien perd en crédibilité. L’Ukraine est passée de laboratoire à prescripteur, et de partenaire à concurrent. La French Tech militaire doit désormais composer avec un allié devenu juge de paix du marché.
Six décisions à trancher
Cet état des lieux ouvre six chantiers stratégiques. Chacun est une question de décision, où se joue un écart entre une ambition affichée et la capacité réelle de la French Tech.
À fin juin 2026, la French Tech sait enfin ce qu’elle veut devenir. Il lui reste à prouver qu’elle en a les moyens.
La bonne élève d’Europe, distancée d’un ordre de grandeur
Sans point de comparaison, les chiffres français ne disent rien. Confrontés aux États-Unis, à la Chine, au Royaume-Uni et à l’Asie industrielle, ils révèlent une position singulière : la France domine son voisinage européen sur plusieurs plans, mais reste séparée des deux géants par au moins un ordre de grandeur.
L’investissement, le fossé qui ne se comble pas
C’est l’écart le plus brutal. Sur le capital-risque comme sur les plans publics, la France joue dans une division inférieure à celle des États-Unis, et derrière le Royaume-Uni en Europe.
La France a su attirer le plus gros engagement d’Europe. Elle n’a pas encore montré qu’elle savait le financer elle-même.
La puissance de calcul, où la France existe enfin
C’est le terrain où elle figure le mieux. Grâce à son électricité décarbonée, la France apparaît dans les estimations de capacité de calcul installée, loin derrière les leaders mais devant la Chine, bridée par son accès aux puces. Ces classements dépendent beaucoup de ce que l’on compte : matériel installé, puissance réservée ou capacité réellement commercialisée.
La pointe, le verrou que personne ne tient sauf Taïwan
Ici, la France n’est pas seule à dépendre : l’Europe entière, et même les États-Unis, sont suspendus à Taïwan. La France produit des semi-conducteurs, à Crolles, mais pas les puces logiques de pointe. La différence avec les autres est qu’ils construisent une alternative sur ce segment critique.
Ce qui protège Taïwan expose la France : Guerre ou blocus à Taïwan : qui perd quoi dans le monde fait de la dépendance mondiale aux puces taïwanaises une dissuasion. Vue de Paris, la même dépendance est une vulnérabilité.
La production de modèles, l’autre fossé
Au-delà du capital, c’est la capacité à produire des modèles de référence qui sépare les puissances. L’Europe entière en produit moins que la seule Chine, et bien moins que les États-Unis.
Où se situe vraiment la France, maillon par maillon
Le tableau d’ensemble : pour chaque maillon, qui domine, et à quelle distance se trouve la France. La position varie fortement d’un domaine à l’autre.
La France n’est nulle part la première, jamais la dernière. Elle est la meilleure des puissances moyennes, mais cela ne suffit pas quand les deux géants jouent dans une autre division. La question n’est pas de rattraper les États-Unis, impossible à court terme. Elle est de ne pas décrocher davantage.
Les visages de la French Tech
Les trente-cinq licornes technologiques françaises à la mi-2026, regroupées par secteur et classées par valorisation décroissante. Pour chacune, son activité en une ligne et sa valorisation estimée.
Les 35 licornes françaises
Panorama des licornes françaises à la mi-2026, regroupées par secteur. Pour chacune, son activité en une ligne et sa valorisation estimée. Chaque secteur affiche sa valorisation cumulée, qui mesure son poids relatif. L’intelligence artificielle, le logiciel et la finance numérique dominent, mais la diversité est réelle, de la défense à la santé.
Le décompte exact des licornes françaises varie selon les sources, de vingt-neuf à trente-six, car ces entreprises non cotées sont difficiles à valoriser et certaines se situent à la frontière du milliard. La liste ci-dessous en retient trente-cinq, périmètre resserré sur les seules entreprises technologiques. Certaines licornes parfois comptabilisées en sont écartées : soit parce qu’elles ont perdu le statut en entrant en Bourse ou en déménageant leur siège, comme OVHcloud ou Kyriba, soit parce que leur cœur de métier n’est pas la technologie elle-même, comme le réseau immobilier iAD.
Le chiffre cumulé par secteur est une valorisation, non un chiffre d’affaires. Le chiffre d’affaires de ces sociétés n’est pas public, alors que leur valorisation est régulièrement estimée lors des levées de fonds. Ces valorisations s’expriment en devises mixtes selon les sources, euros ou dollars, additionnées ici à leur valeur faciale. Le total vaut donc comme ordre de grandeur du poids relatif d’un secteur, non comme une somme monétaire exacte.
Ce décompte n’est pas comparable aux cibles officielles. Bpifrance, dans sa stratégie publiée début 2026, retient encore vingt-cinq licornes françaises et vise cent à l’horizon 2030 : un périmètre plus strict que celui retenu ici. Le nombre de licornes mesure une attractivité, pas une souveraineté.
L’écosystème est dense et divers. Mais la densité ne suffit pas à faire souveraineté : trente-cinq licornes ne tiennent pas une chaîne de puissance.
Comprendre les termes du dossier
Tout ce qui, dans ce dossier, peut sembler obscur, expliqué en une phrase claire. Les entrées sont classées par ordre alphabétique.
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