Rwanda : le cercle et ce qui le franchit

Le 31 décembre 2001, un pays remplace d’un seul geste son drapeau, son hymne et son sceau. L’arc et la flèche du sceau précédent n’y figurent plus. À leur place, deux boucliers.

Origine du sceau

31 décembre 2001

Sceau de la République du Rwanda : cordage vert en cercle noué à la base, soleil, sorgho, caféier, panier, roue dentée bleue et deux boucliers

Un cercle fermé par un nœud

Le Rwanda se représente comme un cercle tenu ensemble ; son histoire militaire, elle, franchit les frontières.

Restitution vectorielle de l’emblème, conforme à la description de l’article 9 de la Constitution. Le fichier utilisé est une reconstitution de contributeurs, non un document officiel rwandais.

Repères • Comment lire ce sceau Méthode

Un cercle se lit autrement qu’un blason

Beaucoup de blasons européens s’organisent autour d’un écu posé sur un sol, coiffé d’un ornement et tenu par des figures. Cette architecture donne des places, et les places ont un sens : ce qui coiffe, ce qui occupe le champ, ce qui porte.

Le sceau rwandais n’a rien de tout cela. C’est un cercle. Le soleil y occupe le haut, le panier le centre, la devise le pied : la composition n’est donc pas plate. Mais aucun élément n’en porte un autre, et rien ne fait office de sol. Il se lit donc aussi en tournant autour, en six temps : le cordage qui l’entoure, ce qu’il contient, les deux boucliers, le soleil, la devise, puis ce qui n’y figure pas. Madagascar imposait déjà ce détour.

Un mot sur la méthode. Deux textes de loi sont comparés ici, avec leurs dessins : celui de 1962 et celui d’aujourd’hui. Ce que voulaient ceux qui ont dessiné, personne ne l’a écrit. Autant ne pas l’inventer.

Reste la question que pose ce cercle : que choisit-il de contenir, et qu’est-ce qui le traverse sans y figurer ? Du café qui part, une armée qui est sortie.

L’Anneau · Le contour Périmètre

Le cordage : délimiter et tenir ensemble

La Constitution dit : une corde verte en cercle, avec un nœudNœud symétrique figuré à la base du cordage. Le texte constitutionnel le mentionne sans en préciser le type ni la signification. de même couleur vers le bas. Rien de plus. Ce cordage fait tout le contour de l’emblème, et il n’a aucun équivalent dans le sceau précédent, où l’ensemble était encadré par deux drapeaux nationaux placés en vis-à-vis.

Le cadre a donc changé de nature. Un drapeau se porte, se déploie, se plante ailleurs : c’est un objet de représentation, fait pour être vu de loin et de préférence par d’autres. Un cordage noué ne se porte pas. Il délimite et il tient ensemble, les deux à la fois, et l’on aurait tort de ne retenir que la clôture. Les drapeaux mettaient la nation en représentation ; le cordage la délimite et la tient ensemble.

Ce que ce cercle enclôt est une communauté sans divisions figurées, et ce silence-là n’a rien d’anodin. Le Rwanda a longtemps été décrit par trois groupes, Hutu, Tutsi et Twa, dont l’administration coloniale belge avait fait des catégories inscrites sur les papiers d’identité. Ces papiers ont servi à trier les victimes pendant le génocide perpétré contre les Tutsi, en 1994. La mention a été retirée des cartes en 1995.

La Constitution actuelle nomme ce génocide dès son préambule, se donne pour principe d’éradiquer les divisions fondées sur l’ethnie, et interdit aux formations politiques de s’identifier à une race, une ethnie, une tribu, un lignage ou une région. Le cercle ne montre donc pas une population qui n’aurait pas de distinctions : il montre un État qui les a retirées de son langage officiel et en a fait un principe de droit. Que cette politique répare une blessure ou qu’elle empêche de nommer, la question est débattue, et elle ne se tranche pas dans un blason.

Le Dedans · Inventaire Économie

Une économie représentée sans ses circulations

Au centre du cercle, un agasekePanier de vannerie rwandais au couvercle conique, tressé le plus souvent par des femmes. Objet de don et de prestige, il accompagne les mariages et les réconciliations. Sa valeur est sociale avant d’être utilitaire., flanqué à gauche d’une tige de sorgho, à droite d’un caféier, le tout posé sur une roue dentée bleue.

Le contraste avec 1962 saute aux yeux. Le sceau d’alors montrait une houe et une serpette, outils dont la forme renvoie directement au geste humain. Celui-ci montre une roue dentée, pièce d’un mécanisme impersonnel. L’image du travail n’est plus celle de l’outil manié, mais celle du mécanisme.

Mais ces objets ne disent que la production. Le café est une culture d’exportation, et rien dans le cercle ne montre où il va. L’économie est représentée depuis l’intérieur, sans ses débouchés. Ce n’est pas un mensonge, c’est un cadrage.

Les Boucliers · Force Défense

Les boucliers : la force qu’on ne nomme plus

En 1962, la Constitution montrait un arc et une flèche, et disait ce qu’ils signifiaient : la défense des libertés démocratiques. Elle expliquait de la même façon que la colombe et l’olivier représentaient la paix, la houe et la serpette le travail. Chaque symbole était accompagné de sa signification dans le texte constitutionnel.

Aujourd’hui, la Constitution énumère : le soleil avec ses rayons, le sorgho et un caféier, un panier, une roue dentée de couleur bleue et deux boucliersBoucliers d’intore, du nom des danseurs guerriers de la cour royale rwandaise. Tressés en vannerie, ils servaient aussi, dans leur grand format, à couvrir les tambours royaux lors des sorties publiques., l’un à droite, l’autre à gauche. Et rien de plus : pas un mot sur ce que ces objets veulent dire.

Deux changements ont donc eu lieu en même temps. L’arc et la flèche, qui servent à frapper à distance, ont laissé la place à des boucliers, qui servent à encaisser un coup. Et la Constitution, qui disait autrefois à quoi ces objets renvoyaient, ne le dit plus. Des commentaires ultérieurs ont lu dans ces boucliers un signe de protection ; le texte, lui, se contente de les poser là. Pourquoi il a cessé d’expliquer, on l’ignore : prudence politique, changement de style juridique, volonté de laisser les symboles ouverts à plusieurs lectures. Le fait est établi, l’intention ne l’est pas.

Le Soleil · Refondation Rupture

2001 : changer les signes pour changer le récit

Le soleil et ses rayons occupent le haut du cercle. Il ne figurait pas dans le sceau précédent. Le nouvel hymne, présenté le même jour, entre en vigueur le lendemain ; le drapeau porte la signature d’Alphonse Kirimobenecyo.

La rupture porte sur le répertoire figuré, et là elle est totale. De la colombe, de l’olivier, de la houe, de la serpette, de l’arc, de la flèche et des deux drapeaux encadrants, il ne reste rien. Les thèmes politiques, eux, ne s’effacent pas tous : la paix, le travail et la défense demeurent, sous d’autres figures. Un État renouvelle rarement d’un seul coup l’intégralité de ses images ; il en corrige un détail, il en ajoute une pièce, il laisse le vieux dessin vieillir.

Sceau rwandais de 1962 : deux drapeaux rouge, jaune et vert encadrant un écu blanc, une colombe tenant un rameau au sommet, un arc, une flèche, une houe et une serpette au centre, et la devise Liberté, Coopération, Progrès.
1962 – 2001. Colombe et rameau, arc et flèche, houe et serpette, encadrés de deux drapeaux. Devise : Liberté, Coopération, Progrès.
Sceau rwandais depuis 2001 : cordage vert en cercle noué à la base, soleil, sorgho, caféier, panier et deux boucliers.
Depuis 2001. Soleil, sorgho, caféier, panier, roue dentée, deux boucliers. Devise : Unité, Travail, Patriotisme.

Restitutions vectorielles, d’après les descriptions constitutionnelles. Aucun motif figuré n’est repris d’un sceau à l’autre.

Comparez au Soudan, dont le sceau de 1986 n’a pas bougé d’un trait après la sécession de 2011, quand le pays a perdu un tiers de son territoire. Deux façons opposées de traiter une rupture historique : l’un a tout changé, l’autre n’a rien touché.

La Parole · Devise Lexique

Ce que trois mots ont remplacé

Sous le nœud, en lettres noires sur fond jaune, trois mots de kinyarwandaLangue bantoue parlée par la quasi-totalité des Rwandais, ce qui est rare en Afrique. Langue nationale depuis 1962, elle partage aujourd’hui le statut de langue officielle avec l’anglais, le français et le swahili. : Ubumwe, Umurimo, Gukunda Igihugu. Unité, Travail, Patriotisme.

La devise précédente, portée à l’identique par les Constitutions de 1962, de 1978 et de 1991, disait : Liberté, Coopération, Progrès. À ces trois mots en succèdent trois autres, sans qu’on puisse les apparier un à un. Ce qui est observable, c’est une disparition : Coopération s’en va sans revenir sous une autre forme.

Unité suppose des parties à réunir, Patriotisme un lien entre un citoyen et son pays : ces mots-là ne sont pas sans relation. Coopération, lui, était le seul à pouvoir désigner un partenaire extérieur. Un indice, pas une démonstration : bien des États ont recentré leur devise sans rien changer à leur diplomatie.

Hors grille · Les absences Projection

Ce que le cercle ne contient pas

Pas de carte, pas de frontière, pas de voisin. Ces absences sont banales : un emblème n’a aucune obligation de montrer sa géographie. Une absence retient davantage l’attention, parce qu’elle répond aux boucliers. Dans ce cercle, aucune arme de portée, aucune figure de projection.

Or la sortie des frontières existe, sous deux formes qu’il ne faut pas confondre : deux guerres dans le Congo voisin, en 1996 et en 1998, engagées alors que des responsables du génocide et des soldats de l’ancienne armée se trouvaient de l’autre côté de la frontière, puis des contingents fournis à des opérations internationales. Le sceau n’en montre rien. La Constitution non plus : son article 160 institue une armée de métier et renvoie à une loi le soin d’en définir la mission. Silencieuse, donc, ce qui n’est pas la même chose que défensive.

L’armée, elle, écrit bien le mot « offensives » en présentant sa force aérienne. Mais ce couple de mots appartient au vocabulaire de presque toutes les doctrines aériennes du monde : il ne prouve rien. Reste un écart, et il suffit à faire question : un sceau qui ne montre que ce qui arrête, des textes qui se taisent, une histoire où l’armée est sortie des frontières. Que représente un État qui choisit de ne pas se peindre en train d’agir au loin ? La Centrafrique, qui importe une part de sa sécurité, ne se le demande pas dans les mêmes termes.

Synthèse SAPERE : un autoportrait tourné vers le dedans

Dans le sceau né de cette refonte, l’arc et la flèche ont cédé la place à deux boucliers, et le texte qui les installe ne dit plus, comme il le faisait autrefois, ce que ces objets veulent dire.

Un sceau ne gouverne pas, il rend lisible. Rien n’oblige à voir une dissimulation dans celui-ci : un pays sorti d’une rupture aussi profonde que celle de 1994 a d’excellentes raisons de se peindre en unité, en travail et en reconstruction, et c’est peut-être toute l’explication.

Le Rwanda se représente comme un cercle tenu ensemble ; son histoire militaire, elle, franchit les frontières.

Chronologie

Trois régimes de symboles se succèdent. Le deuxième tient trente-neuf ans sans qu’on en change une ligne.

1920 1962 2001 2026 Registre monarchique tambour et coiffe Sceau de 1962 expliqué, 39 ans Sceau de 2001 muet, depuis 25 ans
  1. 1920 – 1962

    Sous mandat puis tutelle belge, dans l’ensemble Ruanda-UrundiTerritoire administré par la Belgique de 1919 à 1962, d’abord sous mandat de la Société des Nations puis sous tutelle des Nations unies. Il réunissait les actuels Rwanda et Burundi et fut géré depuis le Congo belge., l’insigne des chefs porte le tambour royal et la coiffe du souverain. Le registre officiel est monarchique.

  2. 1961

    La monarchie est abolie. Le tambour Kalinga, emblème royal, disparaît du sceau et ne reparaîtra pas.

  3. 24 novembre 1962

    La Constitution de la République rwandaise fixe un sceau à trois couples d’idéogrammes, chacun assorti de sa signification : la colombe et l’olivier pour la paix, la houe et la serpette pour le travail, l’arc et la flèche pour la défense des libertés démocratiques. Devise : Liberté, Coopération, Progrès.

  4. 1978 et 1991

    Les Constitutions suivantes reprennent la description mot pour mot, significations comprises. Le sceau traverse trois Constitutions sans bouger.

  5. Avril – juillet 1994

    Génocide perpétré contre les Tutsi. En une centaine de jours, les estimations vont de 800,000 à un million de morts ; le préambule de la Constitution rwandaise retient plus de 1,000,000 de victimes. Le Front patriotique rwandais prend le contrôle du pays au terme de la période.

  6. 1995

    La mention « ethnie », portée par les papiers d’identité depuis l’administration belge, est retirée des cartes.

  7. 1996 – 1997, puis 1998 – 2003

    Deux guerres successives dans le Congo voisin. Elles sont engagées dans un contexte marqué par la présence, de l’autre côté de la frontière, de responsables du génocide et de soldats de l’ancienne armée rwandaise, réfugiés parmi les camps de réfugiés hutu. La seconde guerre s’étend à toute la région.

  8. 31 décembre 2001

    Présentation simultanée d’un nouveau drapeau, d’un nouveau sceau et d’un nouvel hymne.

  9. 1er janvier 2002

    L’hymne entre en vigueur : « Rwanda Nziza », le Beau Rwanda, remplace « Rwanda Rwacu », Notre Rwanda, chanté depuis l’indépendance.

  10. 26 mai 2003

    La nouvelle Constitution décrit le sceau élément par élément, sans expliquer aucun idéogramme. La description est aujourd’hui portée par l’article 9.

  11. 2008

    La loi n° 34/2008 fixe le régime des symboles nationaux et leurs conditions d’usage.


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