Le monde et ses silences en juillet 2026

Des bascules, pas de manchettes. En juillet, des routes, des dépendances et des rapports de force se sont déplacés sur plusieurs continents, loin des écrans.

Ce numéro est une lecture personnelle et sélective du mois, proposée comme contrepoint à l’agenda médiatique dominant, et non comme un dossier d’enquête. Les faits sont datés et vérifiés dans la mesure du possible ; les rapprochements et les interprétations sont assumés comme tels. Les formules en exergue, en fin de chaque section, sont des lectures, pas des constats.

Anéfis n’existe sur aucune carte que la plupart des lecteurs français ouvriront jamais. Le 4 et le 5 juillet, cette bourgade du nord du Mali, à 120 kilomètres au sud de Kidal, devient pourtant le théâtre d’un événement sans précédent depuis 2012 : des jihadistes sahéliens et des indépendantistes touareg, ennemis jurés depuis quatorze ans, coordonnent leurs offensives contre la junte du général Assimi Goïta. Sur la tête de ce dernier, les jihadistes viennent de mettre un prix. Jamais un groupe armé n’avait ciblé aussi personnellement un chef d’État africain.

Ce même mois, l’attention mondiale se fixe ailleurs. Onze nuits consécutives de frappes américaines sur l’Iran, un détroit d’Ormuz devenu le seul sujet du Moyen-Orient, une finale de Coupe du monde remportée par l’Espagne le 19 juillet devant l’Argentine.

Pendant que ce fracas occupe l’espace, des équilibres se défont ailleurs, sans annonce ni couverture proportionnée. Un traité de libre-échange vieux de trente ans se retrouve reconduit de force le 1er juillet, prolongé mais désormais renégociable chaque année, sans que Washington en dise un mot. Pour la première fois de son histoire, un gouvernement israélien refuse d’appliquer une décision de sa Cour suprême. À Wolfsburg, Volkswagen voit ses ventes chinoises fondre d’un tiers. Dans la banlieue nord de Pékin, un quartier de laboratoires participe désormais à près d’un premier essai de médicament sur deux dans le monde. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, un bureau de représentation ferme ses portes et scelle un basculement diplomatique dans le Pacifique insulaire.

Ce numéro ne prétend pas rivaliser avec l’actualité d’Ormuz ou du ballon rond. Il part du principe inverse : ce que la presse française a le moins couvert ce mois-ci en dit souvent plus long que ce qu’elle a le plus couvert. Le fil qui relie le Mali, le Brésil, Changping, la Russie et les Yézidis de Sinjar n’est pas géographique. C’est qu’aucun n’a été traité à la hauteur de ce qu’il engage.

1er juillet

Le détroit d’Ormuz rouvre provisoirement, le cours du pétrole retombe à ses niveaux d’avant-guerre ; le traité de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique est reconduit de force, mais rendu renégociable chaque année.

4-5 juillet

Des jihadistes et des indépendantistes touaregs, habituellement ennemis, lancent une offensive coordonnée sur Gao, Sévaré, Anéfis et les abords de Bamako.

6-8 juillet

Sommet de l’OTAN à Ankara ; dans la nuit du 7 juillet, Washington reprend ses frappes contre l’Iran, la trêve vole en éclats.

14 juillet

Ukraine, Moldavie, Monténégro et Albanie franchissent simultanément des étapes décisives vers l’adhésion à l’Union européenne, le jour du défilé du 14-Juillet à Paris.

15 juillet

La Papouasie-Nouvelle-Guinée ferme le bureau de représentation taïwanais.

18 juillet

Embuscade de Tabrichat, au sud d’Anéfis : plus de 50 soldats maliens tués et au moins 25 prisonniers, selon le Front de libération de l’Azawad. Les supplétifs russes d’Africa Corps, qui ouvraient la route du convoi, ne font pas demi-tour.

19 juillet

L’Espagne devient championne du monde de football face à l’Argentine. Derrière le sacre, un record occulté : la première Coupe du monde à 48 équipes rapporte à la FIFA près de 15 milliards de dollars, presque le double de l’édition précédente. Son président Gianni Infantino semble enivré par ce succès et revendique déjà le soutien de plus de 200 fédérations sur 211 pour sa réélection en 2027.

23 juillet

La Banque mondiale bascule dans son scénario le plus sombre : une croissance mondiale limitée à 1,3 % en cas de prolongation de la guerre au Moyen-Orient.

25 juillet

Une nouvelle offensive douanière américaine vise une soixantaine de pays, l’Union européenne comptée comme une seule entité. Le Brésil est frappé le premier : 25 % au titre de pratiques jugées déloyales, 12,5 % pour travail forcé présumé, soit 37,5 % de surtaxe au total sur une partie de ses exportations.

29 juillet

L’Iran frappe une base américaine en Jordanie sans provocation préalable. Les États-Unis et l’Arabie saoudite ripostent conjointement en Irak : Riyad passe de sanctuaire à cobelligérante, un basculement que le royaume s’était refusé jusque-là, y compris lors de l’invasion américaine de l’Irak en 2003.

30 juillet

À Omsk, le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev contredit publiquement Vladimir Poutine sur la nature de la guerre en Ukraine, la qualifiant de conflit interétatique devant lui.

L’Afrique de juillet ne fait pas un bruit uniforme. Elle craque en quatre endroits distincts, sur quatre registres : le militaire, le sanitaire, le social, l’électoral. Mais la réduire à ses fractures serait un contresens : entre deux lignes de front, un géant industriel nigérian fait reculer une dépendance vieille d’un demi-siècle.

Le plus spectaculaire se joue au Mali.

Mali

Une alliance impensable depuis 2012

Portrait du général Assimi Goïta
Le général Assimi Goïta, chef de la junte malienne. Illustration.

Deux forces se disputent le nord du Mali depuis quatorze ans : des jihadistes affiliés à Al-Qaida d’un côté, des indépendantistes touareg de l’autre. Elles s’entre-tuent depuis 2012. Elles attaquent désormais ensemble la junte du général Assimi Goïta et les Russes d’Africa Corps qui la protègent.

Les 4 et 5 juillet, leurs combattants frappent au même moment Gao, Sévaré, Anéfis et les abords de Bamako. L’armée malienne affirme avoir « vigoureusement repoussé » l’offensive.↗ Reuters et Al Jazeera font état de morts des deux côtés.↗ Les jihadistes franchissent surtout un seuil : ils mettent un prix sur la tête du colonel Goïta, ciblant un chef d’État africain de façon inédite depuis 2012.

Le 18 juillet, une embuscade à Tabrichat coûte à l’armée malienne plus de 50 tués et au moins 25 prisonniers, selon le seul Front de libération de l’Azawad, la coalition indépendantiste touareg. Bamako ne confirme pas. Mais un détail pèse plus lourd que le bilan : des combattants russes d’Africa Corps escortaient cette colonne, et ils ne sont pas intervenus pour la secourir quand elle est tombée dans le piège. On ignore s’ils n’ont pas pu ou pas voulu. Reste ceci : pour se placer sous la protection de ces mercenaires russes, Bamako avait chassé l’armée française. Ce jour-là, la protection n’a pas joué.

Nigeria

Une réussite, pour une fois, et de taille

À 60 kilomètres de Lagos, la raffinerie d’Aliko Dangote défait un paradoxe vieux de cinquante ans : premier producteur de brut du continent, le Nigeria importait l’essentiel de son essence. Ce temps est révolu. Entrée en production fin 2024, l’installation a atteint sa capacité nominale de 650,000 barils par jour dès février 2026.↗

Les autorités ont suspendu les licences d’importation de carburant. En avril, le site devenait le premier exportateur mondial de carburant aviation. Pendant que le détroit d’Ormuz se fermait, plusieurs pays africains se sont tournés vers cette raffinerie : un continent d’ordinaire décrit en victime des chocs mondiaux disposait, cette fois, de son propre amortisseur.

La réussite n’efface pas ses fragilités. Pour tourner à plein, la raffinerie a besoin d’un flot régulier de brut nigérian, acheminé par des pipelines que les groupes armés du delta du Niger sabotent régulièrement. À chaque coupure, il faut importer du pétrole étranger, plus cher : entre mai et juin, un cinquième du brut traité a ainsi dû venir de l’extérieur, réduisant d’autant les marges. Mais l’essentiel tient : pour une fois, la nouvelle du mois n’est pas un effondrement, c’est une dépendance qui recule.

Congo

Ebola franchit un seuil que personne ne célèbre

Le 9 juillet, l’Organisation mondiale de la santé recense 600 morts pour l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo.↗ Deux semaines plus tard, le bilan cumulé avec l’Ouganda dépasse le millier.↗ En quatorze jours, l’épidémie a tué presque autant que pendant tous les mois précédents. L’épidémie de 2018-2020, la plus meurtrière connue par la région, avait fait 2,300 morts en deux ans. Celle-ci tue trois fois et demie plus vite.

Ebola au Congo et en Ouganda Fig. 1
3,5 fois
Plus rapide que l’épidémie de 2018-2020, la plus meurtrière connue par la région : 1,001 morts en trois mois contre 2,300 en vingt-quatre.
2,473
Cas confirmés au Congo depuis mai 2026
18,000
Déplacés du site de Kingonze, à Bunia
90 %
Part des décès concentrés dans la seule province d’Ituri
La science avance plus vite que l’attention qu’on lui porte. Sources : Organisation mondiale de la santé, agence du médicament américaine, Université d’Oxford

À Bunia, sur le site de déplacés de Kingonze, des milliers de personnes déjà chassées par le conflit armé cumulent le risque épidémique. Le mois a pourtant vu s’enchaîner trois avancées scientifiques, à un rythme que l’attention publique n’a pas suivi.

Diagnostic
Un test moléculaire
inscrit sur la liste d’usage d’urgence de l’Organisation mondiale de la santé
Vaccin
Un premier essai clinique
lancé par l’université d’Oxford
Dépistage
Un test rapide
autorisé par l’agence du médicament américaine
Trois percées en trois semaines, contre une épidémie qui, elle, tue chaque jour un peu plus vite.
Afrique du Sud

Le mouvement qui rejoue la peur de l’étranger

Trente-deux ans après la promesse de nation arc-en-ciel de Nelson Mandela, l’Afrique du Sud affronte une nouvelle vague xénophobe portée par le mouvement Marchand March, qui avait donné jusqu’au 30 juin aux étrangers pour quitter le pays. Un chômage de 32,7 % et un écart de revenu d’environ cinq entre un foyer blanc et un foyer noir nourrissent ce climat. Le bilan provisoire fait état d’au moins quatre morts. La comparaison avec 2008, soit soixante-deux victimes, inquiète moins que la méthode : le mouvement se veut organisé, non spontané.

Compter les morts mesure mal ce genre de campagne. Il faut compter les départs : plus de 160,000 étrangers ont quitté le pays depuis fin mai. L’ultimatum n’avait pas besoin d’être exécuté pour produire son effet. Ce que nul n’évalue, c’est ce que devient une économie privée en deux mois de cette main-d’oeuvre dont dépendent l’agriculture, la construction et le commerce informel.

Algérie

Une abstention qui vaut désaveu

Le 2 juillet, les législatives algériennes enregistrent 21,24 % de participation hors diaspora, record d’abstention dans les annales du pays. Le Front de libération nationale arrive en tête avec 91 sièges sur 407, le Rassemblement national démocratique en obtient 74. La victoire est formelle, la légitimité l’est moins.

Législatives algériennes du 2 juillet
79 % d’abstention
Quatre électeurs sur cinq sont restés chez eux 21,24 % de votants
~9 %
Inflation annuelle
380
Dinars le kilo de poulet, environ 2,50 euros
×2
Prix des fruits et légumes en quelques années
On boude les urnes quand on compte déjà ses dinars au marché.

Car l’abstention recouvre autre chose que du désintérêt politique : à l’approche d’un été de mariages et de fêtes, la vie chère pèse loin devant le vote. Le silence des urnes est d’abord celui d’un pays occupé à joindre les deux bouts.

Le mois réserve pourtant une avancée réelle. Le 28 juillet, l’Assemblée élit à sa présidence Khalida Boufedeche : pour la première fois depuis 1962, une femme préside une chambre du Parlement algérien. Le plafond de verre a cédé. Mais cette première se produit à l’instant où les femmes désertent l’hémicycle : 23 élues sur 407, à peine 5,6 %, contre 118 en 2017 du temps des quotas, supprimés depuis. Une femme accède au sommet au moment où les femmes disparaissent de la base. Victoire et recul dans le même scrutin.

Reste ce qui donne au scrutin son vrai relief : l’Algérie est le deuxième fournisseur de gaz de l’Union par gazoduc, et redevenait en mai le premier fournisseur de l’Espagne. Le jour même du vote, Sonatrach livrait à l’Allemagne, jadis premier client du gaz russe, sa toute première cargaison de gaz liquéfié.↗ Une abstention record à Alger n’est pas un simple fait divers maghrébin : c’est un signal de fragilité chez un pays dont dépend une part du chauffage européen de l’hiver prochain.

Une junte assiégée, une épidémie qui bat des records, un pays qui ferme ses portes, un scrutin déserté : la même question posée quatre fois, celle du consentement à gouverner. Et pourtant, entre ces failles, une raffinerie nigériane rappelle qu’un continent peut aussi, sans bruit, cesser de dépendre.

L’envers du récit : ce que la diplomatie affichée ne change pas

Un an après l’accord de paix signé à Washington entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, le 27 juin 2025, un rapport à paraître du groupe d’experts de l’ONU constate que les forces rwandaises et la rébellion du M23 qu’elles soutiennent n’ont opéré que des « concessions stratégiques » limitées. Les effectifs rwandais estimés dans l’est congolais, entre 8,000 et 10,000 au Sud-Kivu et entre 6,000 et 8,000 au Nord-Kivu, comme les 30,000 combattants revendiqués par cette rébellion, n’ont pratiquement pas bougé.

En Amérique, juillet ne fait pas de fracas, et c’est bien le problème : sous une surface calme, un traité continental vieux de trente ans se retrouve reconduit de force et fragilisé, une investiture se prépare dans une base militaire, et un septième pays bascule vers la droite dure en dix-huit mois. Aucune de ces bascules n’a eu droit à son gros titre. Prises ensemble, elles redessinent pourtant le continent.

Amérique du Nord

Un traité de trente ans mis sous tutelle, sans un mot

Le 1er juillet 2026, le traité de libre-échange qui lie les États-Unis, le Canada et le Mexique arrivait à son point de renouvellement. On l’appelait l’Alena, il a changé de nom en 2020. Washington refuse de le reconduire pour seize ans dans sa forme actuelle, malgré l’accord du Canada et du Mexique pour cette prolongation. À la place, l’administration américaine impose un mécanisme de révision annuelle : le traité survit, prolongé de fait jusqu’en 2036, mais il devient renégociable chaque année, au gré des rapports de force. Donald Trump qualifiait pourtant cet accord, en son temps, de « plus juste et bénéfique » jamais négocié. La bascule s’est faite sans cérémonie ni communiqué commun : non pas la fin d’un traité, mais sa mise sous tutelle, et une brèche que la Chine pourrait combler en Amérique du Nord.

Ottawa et Mexico contestent la manoeuvre. La clause de révision annuelle, présentée par Washington comme une simple vigilance, transforme dans les faits un traité continental en instrument révisable au gré des rapports de force. Aucun des trois gouvernements n’a organisé de conférence de presse commune pour l’annoncer.

Mais là où Washington laisse filer, Ottawa avance. Le premier ministre canadien Mark Carney confirme le lancement d’un oléoduc reliant les sables bitumineux de l’Alberta à la côte Pacifique, pour écouler le pétrole canadien vers l’Asie et réduire la dépendance envers un voisin devenu imprévisible. Le Canada ne commente pas la fin du traité. Il agit.

Le mois se charge ensuite de préciser ce que vaut la parole donnée. Le 27 juillet, Ottawa annule l’inauguration commune d’un pont frontalier après l’entrée en vigueur de droits de douane de 50 % sur les produits canadiens. Cinquante contre douze et demi pour l’Union européenne : l’allié le plus proche des États-Unis, celui avec lequel ils partagent la plus longue frontière terrestre du monde, se retrouve taxé quatre fois plus lourdement qu’un partenaire situé à un océan de là. La proximité n’y vaut aucune faveur.

La même logique de prélèvement se lit plus au sud. Le 3 janvier, une opération militaire américaine frappait Caracas et capturait le président Nicolas Maduro, transféré à New York pour y être jugé pour narcotrafic : la plus lourde intervention des États-Unis en Amérique latine depuis le Panama de 1989. Dans la foulée, Washington a placé les recettes du pétrole vénézuélien sur des comptes qu’il contrôle, captant plus de 13 milliards de dollars depuis le début de l’année. Cet argent devait, disait-on, revenir au peuple vénézuélien : Caracas dit n’en avoir reçu qu’un seul versement de 300 millions, soit 2,3 % du total. Le silence, ici, n’est plus celui des journaux, c’est celui d’une administration que nul n’oblige à rendre des comptes.

Colombie

Une investiture sous protection militaire

Portrait d'Abelardo de la Espriella
Abelardo de la Espriella, président élu de Colombie. Illustration.

Élu de justesse le 21 juin, avec 49,7 % des voix contre 48,7 % pour le candidat de gauche Ivan Cepeda, l’avocat d’extrême droite Abelardo de la Espriella prépare son investiture, prévue le 7 août, au sein d’une base militaire plutôt que devant le Congrès. Il annonce une guerre totale contre 28 groupes armés distincts et une offensive judiciaire contre le président sortant Gustavo Petro, sur fond de déficit public avoisinant 6,4 % du PIB. Plusieurs généraux ont déjà été limogés en amont de la passation.

Prêter serment dans une caserne, et non devant les élus du Congrès, ce n’est pas un détail protocolaire. C’est choisir pour témoins des officiers plutôt que des parlementaires, adresser aux généraux, dont plusieurs viennent d’être limogés, un message que nul discours n’aurait dit aussi clairement : le pouvoir s’adossera à l’armée avant de s’adosser aux urnes. Dans un pays qui a mis des décennies à sortir de la violence politique, le lieu de la cérémonie vaut programme.

Amérique latine

Le septième domino tombe au Pérou, le huitième part dans l’autre sens

L’élection de Keiko Fujimori au Pérou, avec 50,13 % des voix, en fait la septième dirigeante proche ou alignée sur Donald Trump à accéder au pouvoir en Amérique latine depuis janvier 2025, après l’Équateur, la Bolivie et le Chili notamment. Chaque scrutin a été couvert isolément par la presse occidentale. Additionnés, ils dessinent une bascule continentale que personne, à ce jour, ne semble avoir nommée comme telle.

Amérique latine, l’effet domino Fig. 2
Sept dirigeants proches ou alignés sur Donald Trump élus en dix-huit mois. Le huitième mouvement du mois, au Brésil, va dans le sens inverse.
Honduras Costa Rica Colombie Équateur Pérou Bolivie Chili Six premières bascules Pérou, la septième (juillet 2026) Schéma indicatif, positions approximatives
50,13 %
Score de Keiko Fujimori au Pérou
37,5 %
Droits cumulés frappant le Brésil, qui se tourne vers Pékin
171 / 169
Milliards de dollars d’exportations agricoles, États-Unis contre Brésil
On a raconté sept élections séparées. On a manqué la vague qui les portait toutes. Sources : résultats officiels nationaux, presse économique

Le mois s’achève pourtant sur un mouvement contraire, et c’est peut-être le plus instructif. Le 25 juillet, une directive présidentielle américaine porte à 37,5 % les droits cumulés frappant les produits brésiliens, la Maison-Blanche déclarant ne plus considérer Brasilia comme un allié. Cinq jours plus tard, Lula et Xi Jinping conviennent d’accélérer les négociations d’un accord commercial entre la Chine et le Mercosur. Or le Brésil avait, des années durant, mené la résistance à cet accord au sein même du bloc.

Le geste diplomatique arrive tard, car la bascule est déjà consommée. Le Brésil a discrètement dépassé les États-Unis comme premier exportateur agricole de la planète : son soja les avait devancés dès 2017, son maïs a suivi en 2023. Cet essor n’est pas né des droits de douane, mais de décennies d’investissement et d’un climat qui autorise deux récoltes par an. Ce que la pression américaine a fait, c’est l’accélérer : premier importateur mondial de produits agricoles américains, Pékin s’est tourné vers Brasilia à mesure que les taxes s’accumulaient. Un sénateur de l’Arkansas s’en alarmait publiquement le 20 juillet.

Le même levier produit donc deux effets opposés. La pression tarifaire aligne l’Équateur et le Pérou ; elle précipite en revanche une bascule agricole qui se préparait de longue date. Un domino ne tombe pas toujours du côté où on l’a poussé.

Un traité reconduit sans un mot mais vidé de sa garantie, une investiture derrière des blindés, un continent qui glisse à droite pendant que le Brésil roule vers Pékin. Ici, on ne renverse pas la table, on en change les pieds un à un, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus la même.

En Asie, juillet déplace des lignes sans qu’aucune ne franchisse le seuil de crise. Quatre mouvements, un même registre. Une industrie prend la tête d’un secteur mondial sans vendre un produit sous son nom. Un corridor ferroviaire absorbe ce qu’un détroit ne laisse plus passer. Un État surendetté choisit son créancier. Une île ferme une porte à Taïwan. Aucun ne ressemble à une rupture.

Chine

Elle ne vend pas de médicaments, elle vend le droit d’en fabriquer

À Changping, dans la banlieue nord de Pékin, trois usines d’État produisaient autrefois du verre, des bouteilles thermos et des jantes automobiles. Le quartier compte aujourd’hui treize instituts nationaux de recherche et près d’un millier de start-up. En 2025, la Chine a réalisé 47 % des tout premiers essais de médicaments dans le monde, ceux que les spécialistes appellent la phase I, contre 25 % pour les États-Unis. C’est la marche où se décide ce qui existera dans dix ans. Un essai sur deux s’y fait désormais en Chine.

Et pourtant les biotechs chinoises ne cherchent pas à vendre leurs traitements à l’étranger. Elles mènent la recherche jusqu’à la phase I, puis cèdent la licence à un groupe occidental qui prend le relais. AstraZeneca, Roche et quelques autres géants signent accord sur accord pour s’offrir ces molécules encore au berceau. En une seule année, ces cessions ont atteint près de dix fois leur niveau de 2021.

Premiers essais de médicaments, 2025 Fig. 3
47 / 25
Part chinoise contre part américaine des tout premiers essais de médicaments dans le monde. La marche où se décide ce qui existera dans dix ans a changé de continent.
138
Milliards de dollars d’accords de licence en 2025, dix fois le niveau de 2021
18,5
Milliards, montant possible d’un seul accord entre AstraZeneca et un laboratoire chinois
1,2
Milliard de dollars versé d’avance par AstraZeneca pour huit projets chinois
La molécule sortira sous un nom occidental. C’est tout l’intérêt de la manoeuvre. Sources : Evaluate, Le Temps, données d’entreprises

Le mécanisme est plus intéressant que le volume. Un pays qui vendrait des médicaments apparaîtrait dans les statistiques commerciales, sur les étals des pharmacies, dans les débats sur la souveraineté sanitaire. Un pays qui vend des licences n’apparaît nulle part : la molécule sortira sous un nom suisse, danois ou britannique, comme un cargo navigue sous pavillon de complaisance. La montée en puissance est réelle, la trace est invisible. C’est probablement pour cela qu’elle n’est pas couverte.

Reste à savoir d’où vient cette poussée. D’un réservoir de cerveaux, pour l’essentiel : la Chine forme environ 5 millions de diplômés en sciences chaque année, de quoi alimenter sans fin ses laboratoires. Le versant américain, lui, se dégrade au même moment : la deuxième administration Trump a licencié des milliers de scientifiques et remplacé l’évaluation par les pairs par des nominations politiques, affaiblissant ces mêmes institutions publiques qui faisaient la valeur du marché où se vendent les licences chinoises.

Un même secteur, un même mois, deux trajectoires que tout oppose. Pendant que la Chine investit, l’Amérique de Trump saborde sa science.
Corridors

Le rail reprend ce que la mer ne porte plus

Le trafic ferroviaire de marchandises entre la Chine et l’Europe via la Russie a bondi de près de 50 % cette année. Sur le seul mois de mars, les volumes passent de 21,000 à 31,000 conteneurs par rapport à mars 2025. La cause est connue : le blocage d’Ormuz, les menaces houthies en mer Rouge, et une arithmétique qui ne se discute pas. Douze à quinze jours par le rail transeurasien contre quarante à quarante-cinq par la mer, désormais contrainte de contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance.

Ce corridor traverse le Kazakhstan, la Russie et la Biélorussie. Autrement dit, chaque conteneur détourné du détroit renforce le rôle de transit de Moscou au moment précis où l’Europe s’emploie à réduire sa dépendance russe. Les sanctions interdisent les biens à double usage, pas les flux logistiques ordinaires. L’essentiel de ce trafic est du commerce électronique, colis de Shein et d’AliExpress. Ce n’est donc pas une manoeuvre stratégique qui reconstruit la route continentale. C’est un achat en ligne, répété quelques millions de fois.

Un blocage de détroit ne supprime pas le commerce. Il le déplace. Et le déplacement crée des dépendances que personne n’a votées.

Pakistan

Dix milliards, et un guichet qui change

Le 21 juillet, Islamabad demande dix milliards de dollars. Pas au Fonds monétaire international, à Washington. Le pays sort à peine d’un défaut évité de justesse en 2023 grâce au Fonds, et vient de rembourser 3,5 milliards aux Émirats, aussitôt compensés par un renflouement saoudien. Mais cette fois, Islamabad estime avoir gagné un droit à récompense : il a servi de médiateur dans le conflit avec l’Iran, et vient présenter la note.

Le geste paraît technique, il ne l’est pas. Le Fonds prête contre des conditions écrites, publiées, que tout le monde peut lire et opposer. Un État, lui, prête contre ce qu’il veut, et le tarif se négocie en coulisse : le Pakistan a promis de rénover un hôtel new-yorkais détenu par sa compagnie aérienne, d’ouvrir ses mines de cuivre aux investisseurs américains, et signé un accord de paiement avec la société de cryptomonnaie liée à la famille Trump. Changer de guichet, c’est troquer un contrat public contre un arrangement privé, sans qu’aucune règle ait été abolie.

Le fret montre une route qui contourne un obstacle physique, le Pakistan une règle qui contourne un obstacle institutionnel. Dans les deux cas, l’architecture officielle, la carte maritime d’un côté, le cadre du Fonds monétaire de l’autre, reste debout sur le papier pendant que les flux, eux, la contournent déjà.

Pacifique insulaire

La Papouasie-Nouvelle-Guinée choisit son camp

Le 15 juillet, Port-Moresby ferme sans préavis le bureau de représentation économique de Taïwan sur son sol, au nom de la politique d’une seule Chine. Le ministre papou assure que les deux pays n’avaient « quasiment aucun lien économique », mais la suite le dément aussitôt : Taïwan importe du gaz de Papouasie, et doit dès lors réévaluer un de ses corridors d’approvisionnement. Riche en gaz, en or et en cuivre, la Papouasie a fait un calcul simple : pour une économie avide de capitaux, Pékin pèse plus lourd que Taipei. En choisissant son camp, elle envoie aux autres micro-États du Pacifique un signal que ni Washington ni Canberra n’ont, à ce jour, publiquement commenté.

Une industrie prend la tête sans mettre son nom dessus, un rail absorbe ce qu’un détroit refuse, un État change de guichet, une île ferme une porte. L’Asie-Pacifique ne change pas de cap. Elle change d’itinéraire, et l’itinéraire pèse ensuite sur le cap.

L’envers du récit : ce que les coques transportent en attendant

Depuis la fermeture du détroit le 28 février, près de 2,000 navires sont immobilisés dans le golfe Arabo-Persique et le golfe d’Oman. Sous la ligne de flottaison, les organismes marins colonisent les coques. Les scientifiques estiment que dix jours d’immobilité suffisent pour que cela devienne un problème. Cela fait cinq mois.

Un article paru le 22 juillet dans Biological Invasions alerte sur le risque d’une crise biologique dans l’ensemble des océans. Les précédents donnent l’échelle : la fermeture du canal de Suez en 2021 avait duré six jours ; à Baltimore en 2024, une douzaine de navires sont restés bloqués sept à huit semaines. Le détroit rouvrira, les navires lèveront l’ancre, et chacun emportera quelques passagers clandestins vers Rotterdam, Singapour ou Le Cap.

L’Europe de juillet ne se résume pas au sommet de l’OTAN à Ankara ni aux livraisons de missiles Patriot promises à l’Ukraine. Quatre mouvements plus silencieux méritent d’être nommés : une Russie qui craque de l’intérieur, un élargissement européen qui franchit une étape historique sans célébration, un géant industriel allemand qui vacille, et un pays qui découvre que le risque naturel le plus coûteux de son territoire n’a jamais eu de saison médiatique.

Russie

Le contrat social qui se fissure

Lors d’un entretien télévisé le 28 juin, Vladimir Poutine concède l’existence de pénuries de carburant tout en les qualifiant de non critiques. Plus de 75 % des régions russes sont touchées. Le politologue russe en exil Alexandre Baounov documente, dans Meduza, la rupture d’un contrat social tacite en vigueur depuis 2022 : l’acceptation de la guerre en échange de la préservation du quotidien. Ce contrat se serait défait au printemps 2026, au moment de la première coupe budgétaire russe en une décennie. Des élections législatives sont prévues en septembre.

L’économiste Vladislav Inozemtsev développe, dans Le Grand Continent, le concept de smertonomika, l’économie de la mort : après le rejet de la mobilisation impopulaire de 2022, le Kremlin aurait remplacé la contrainte collective par l’achat individualisé des vies, avec des indemnités de décès pouvant atteindre vingt à trente années de salaire civil, et des soldes d’engagement plusieurs fois supérieures aux revenus régionaux.↗ Un pacte politique qui se défait, un mécanisme économique qui prend le relais : reste un troisième signe, le plus visible, et le moins commenté.

Depuis 2023, un tiers des 700 plaques commémoratives dédiées aux victimes des répressions staliniennes ont été retirées des façades de Moscou, malgré une loi de 1991 sur la réhabilitation des victimes toujours en vigueur. Un pays qui efface la mémoire de ses propres morts d’hier prépare le terrain à ne pas compter ceux d’aujourd’hui. C’est l’image qui reste du mois russe : non pas un chiffre, mais un mur nu.

La Russie de l’intérieur Fig. 4
75 %
Part des régions russes touchées par les pénuries de carburant, selon l’aveu de Vladimir Poutine le 28 juin 2026.
1,618
Jours de guerre au 31 juillet 2026, depuis le 24 février 2022
30 ans
Indemnité de décès maximale évoquée (smertonomika)
~233
Plaques mémorielles retirées à Moscou depuis 2023 (un tiers de 700)
Le front recule, l’arrière craque. La presse documente le premier, rarement le second. Sources : Meduza, Le Grand Continent, Memorial
Union européenne

Un Super Mardi que personne n’a célébré

Le 14 juillet, jour du défilé militaire parisien, quatre pays candidats, l’Ukraine, la Moldavie, le Monténégro et l’Albanie, ouvrent le même jour un premier chapitre de leurs négociations d’adhésion, celui de la politique étrangère et de la sécurité. Bruxelles baptise la journée « Super Mardi » de l’élargissement. La commissaire Marta Kos la qualifie d’historique.↗

Le mot n’est pas usurpé. Jamais depuis 2002, à la veille du grand élargissement à dix pays de l’Est, l’Union n’avait négocié de front avec autant de candidats le même jour. Le processus, longtemps enlisé, a redémarré sous le choc de la guerre en Ukraine, une fois le veto hongrois levé un mois plus tôt. Et c’est peut-être là le fait le plus notable du mois européen : pendant que la Russie se fissure de l’intérieur, l’Union, elle, s’agrandit. Le même continent se défait d’un côté et se construit de l’autre. Ce mouvement d’expansion, pourtant, n’a tenu la une d’aucun grand journal, éclipsé en France par le défilé du même jour. Une étape que l’on disait historique s’est jouée dans une indifférence presque totale.

Allemagne

Volkswagen, ou l’aveu d’un déclin industriel

Les projections de suppressions d’emplois ont occupé la couverture du mois, entre 50,000 selon un calcul théorique du président du directoire Oliver Blume, jusqu’à 100,000 redoutés par le syndicat IG Metall, et 120,000 avancés par le quotidien Bild. Ces fourchettes disent surtout l’incertitude. Les chiffres constatés, eux, ne varient pas.

Le 27 juillet, Volkswagen abaisse sa prévision annuelle après une chute de 31,6 % de ses ventes en Chine, marché où le groupe régnait sans partage il y a dix ans. La cause tient en une donnée que la presse française cite rarement : 500 nouveaux modèles ont été lancés en Chine en six mois. Aucun constructeur européen ne renouvelle une gamme à cette cadence. Chez Porsche, filiale du groupe, 5,000 postes supplémentaires sont supprimés, portant le total à 9,000 en un an, et Cellforce, sa filiale spécialisée dans les batteries haute performance, ferme. Ce dernier point mérite d’être posé nettement : au moment où l’Europe fait de la batterie un pilier de sa souveraineté industrielle, l’un de ses rares spécialistes haut de gamme disparaît sans que le mot souveraineté ne soit prononcé.

Volkswagen n’est pas un cas isolé : à l’échelle du continent, les équipementiers sont pris entre des constructeurs qui rapatrient leurs marges et une concurrence chinoise qui gagne du terrain. Aucun sommet européen n’a encore traité le sujet comme une urgence industrielle à part entière.

France

Cinq cents milliards sous les maisons

Une fissure apparaît au-dessus d’une fenêtre. Elle s’élargit l’été, se referme un peu l’hiver, revient plus large l’année suivante. Sous la maison, le sol argileux gonfle quand il pleut et se rétracte quand il sèche. Il travaille lentement, et il emporte les fondations avec lui. Les assureurs ont un nom pour cela, le retrait-gonflement des argiles, et la Caisse centrale de réassurance en chiffre le coût à 500 milliards d’euros.

Rapporté au coût des indemnisations, aucun autre risque naturel ne pèse aussi lourd en France. Et celui-là n’a pas de saison, pas d’images, pas de colonnes de fumée. Les inondations ont leur automne, les incendies leur été. L’argile, elle, travaille toute l’année.

Pendant ce temps, le mégafeu girondin occupait les chaînes en continu. Parti le 22 juillet près de Bordeaux, il a ravagé quelque 42,000 hectares et contraint près de 220,000 personnes à évacuer, le plus vaste feu de forêt qu’ait connu la France depuis 1949. Il a menacé au passage des sites industriels sensibles, dont ceux qui fabriquent les propulseurs du missile M51, composante océanique de la dissuasion nucléaire française. Le feu a fait la une ; cette menace-là, presque pas. L’exposition des sites de la dissuasion aux aléas climatiques relève pourtant de la doctrine de défense autant que de la sécurité civile.

Deux silences, donc, de nature opposée : l’un porte sur un risque que personne ne regarde, l’autre se loge à l’intérieur du sujet le plus regardé du mois.

Un pays qui rationne son carburant sans le dire, quatre candidats qui avancent vers l’Union sans tambour, un constructeur qui perd un tiers de son marché chinois, cinq cents milliards de fissures sans caméra. L’Europe ne bouge jamais d’un bloc. Elle bouge par fissures, au sens propre comme au figuré.

L’envers du récit : ce que l’OTAN a repoussé pendant dix-neuf ans

Pour la première fois en dix-neuf ans, le Groupe des plans nucléaires de l’OTAN sort officiellement du silence. Personne n’explique pourquoi ce silence a duré si longtemps, ni pourquoi il cesse maintenant. Le silence lui-même est le message : une alliance ne rouvre pas ce dossier-là par hasard, ni sans que quelque chose, dans l’ordre nucléaire, ait bougé.

De cette région, la presse française parle chaque jour. Cette section ne redira donc rien de la guerre, de ses frappes ni de son détroit : ces récits-là occupent déjà toute la place. Elle s’arrête à ce qui se joue à côté, et que la saturation recouvre : trois dossiers moins attendus, où se joue à chaque fois une question de justice différée ou un basculement qu’aucune caméra n’a suivi.

Israël

Deux décisions de justice, deux refus d’appliquer

Avant les législatives fixées au 27 octobre, les premières depuis l’attaque du Hamas d’octobre 2023, le gouvernement de Benyamin Netanyahou informe, en juillet, la Cour suprême qu’il refuse de se conformer à sa décision du 17 juin sur la composition du conseil de la deuxième autorité de l’audiovisuel. C’est la première fois de l’histoire d’Israël qu’un gouvernement en exercice refuse ouvertement d’obéir à ses juges. La coalition la plus à droite de l’histoire du pays a par ailleurs survécu jusqu’au terme légal de son mandat, une première en cinquante-trois ans.

Un refus isolé serait un incident. Le même mois en révèle un second. Depuis plus de deux ans, Israël ferme ses prisons aux délégués du Comité international de la Croix-Rouge, malgré une décision de justice qui l’y contraint. Le Comité ne peut donc pas exercer le mandat de visite qui fonde son existence depuis 1863, situation exceptionnelle pour une démocratie.

Deux décisions de justice, deux refus de les appliquer, un seul mois. La séquence se déploie à neuf semaines d’un scrutin où l’ex-général Gadi Eisenkot, dont le fils Gal et deux neveux ont été tués à Gaza, talonne le premier ministre : 24 sièges contre 23 au Likoud, selon l’institut Kan.↗

Kurdes

Un an après le désarmement, la paix reste à écrire

À Jérusalem, une décision qu’on refuse d’appliquer ; plus au nord, c’est une paix qu’on peine à faire tenir. Il y a un an, une guerre de quarante ans s’achevait presque sans témoins. En février 2025, depuis l’île-prison d’Imrali où il est détenu depuis 1999, Abdullah Öcalan, fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan, appelait ses combattants à déposer les armes. Le PKK actait sa dissolution le 12 mai, puis le 11 juillet 2025, une trentaine de guérilleros brûlaient leurs fusils lors d’une cérémonie dans le nord de l’Irak. Quatre décennies de lutte armée contre l’État turc, plus de 40,000 morts, refermées par un feu de camp que peu de rédactions ont jugé digne d’une manchette.

Un an plus tard, le processus reste suspendu à ce qui n’a pas eu lieu. Ankara réclame un désarmement complet et vérifiable avant toute réforme ; le mouvement kurde exige d’abord des garanties, la libération d’Öcalan, un retour à la vie politique. Chacun attend que l’autre bouge. Et la paix turque ne règle rien pour les Kurdes de Syrie : les Forces démocratiques syriennes se sont déclarées « non concernées » par le désarmement, alors même que la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024, a fait vaciller l’équilibre du nord-est syrien.

Ces forces kurdes syriennes se retrouvent ainsi privées en quelques mois d’un allié hostile mais prévisible, le régime Assad, et d’un adversaire historique désormais engagé dans la désescalade, la guérilla turque. L’autonomie acquise de haute lutte doit se renégocier presque entièrement, dans une région où plus personne ne joue le rôle qu’on lui connaissait.

Yézidis

Douze ans, deux mille disparus, aucun tribunal

Le génocide yézidi perpétré par l’organisation État islamique à Sinjar a commencé en août 2014. Douze ans plus tard, les familles n’ont toujours aucune nouvelle d’au moins 2,000 femmes et enfants. Le projet de tribunal international en Irak n’a jamais abouti, et seule une poignée de cas a été jugée, en Belgique ou en Allemagne. L’Unitad, organisme créé par les Nations unies pour rassembler les preuves du génocide et identifier les restes des victimes, a vu son mandat interrompu par l’Irak il y a deux ans.

Nadia Murad, survivante et Prix Nobel de la paix 2018, résume ces douze années d’une phrase : elles se battent encore pour ne pas être réduites à des témoignages, à des pièces à conviction. Une survivante installée en Allemagne dit sa peur de croiser d’anciens membres de Daech revenus en Europe, et le sentiment que certains d’entre eux circulent plus librement qu’elle.

Trois dossiers apparaissent ainsi dans une même région, de nature pourtant distincte : deux de justice différée, un de basculement sans témoin. Pour les deux premiers, deux refus relèvent d’Israël, celui de la Cour suprême et celui du mandat de la Croix-Rouge, un troisième de l’Irak, qui laisse le génocide yézidi sans juridiction. Il serait faux de les additionner. Le dernier dossier, la sortie de guerre kurde, n’est pas une affaire de justice mais de recomposition régionale. Ce que les trois ont en commun n’est ni un acteur ni un thème, c’est une époque : aucun ne relève de la guerre en cours, et c’est peut-être pour cela qu’aucun n’a été regardé.

Ce qui reste sans effet Fig. 5
2 ans
Durée pendant laquelle la Croix-Rouge n’a pu visiter les prisons israéliennes, malgré une décision de justice qui l’y autorise.
17 juin
Décision de la Cour suprême israélienne que le gouvernement refuse d’exécuter
12 ans
Sans tribunal pour le génocide yézidi, l’Irak ayant interrompu le mandat d’enquête de l’ONU
2,000
Yézidis toujours disparus, douze ans après le génocide
Trois instruments de justice, deux États, aucune conséquence. Sources : Haaretz, institut Kan, Le Temps, Nations unies
Une Cour suprême défiée deux fois, deux mille disparus sans tribunal, un peuple entier qui renégocie son avenir sans qu’un micro ne s’y attarde. Ce ne sont pas des silences par accident. Ce sont des silences par saturation.

L’envers du récit : ce que les Émirats anticipent déjà

Les Émirats arabes unis font savoir, discrètement, qu’ils ne veulent plus que leur partenariat stratégique avec Israël dépende de la seule personne de Benyamin Netanyahou. La nuance dit tout : à Abou Dhabi, on prépare déjà l’après. Pendant que la presse occidentale traite le premier ministre israélien comme un interlocuteur permanent, ceux qui misent réellement sur la région comptent, eux, en régimes et non en hommes. Le silence des chancelleries du Golfe est un pari sur sa sortie.

Juillet 2026 n’a pas connu une crise unique mais une série de déplacements simultanés, sur plusieurs continents, dont aucun n’a occupé seul l’espace qu’il méritait. Un protecteur qui ne secourt pas son protégé au Sahel. Un traité continental nord-américain reconduit de force, sous une forme qui le laisse renégociable chaque année. Une industrie pharmaceutique chinoise qui prend la tête d’un secteur sans y mettre son nom. Un contrat social russe qui se fissure loin des caméras. Une décision de justice qu’un gouvernement israélien refuse d’appliquer. Le fil qui relie ces sujets n’est pas géographique. Il tient à la place que chacun a occupée dans l’agenda du mois, et à celle qu’il aurait pu occuper.

Trois formes de silence traversent ce numéro. Le silence institutionnel d’abord : treize milliards de dollars vénézuéliens perçus sans comptabilité publique, un mandat d’enquête sur un génocide interrompu, une décision de justice qu’un gouvernement refuse d’appliquer. Le silence volontaire des États ensuite : une clause de révision annuelle qui vide un traité continental de sa stabilité sans le dénoncer, une reconduction imposée présentée comme une simple vigilance. Le silence par saturation enfin, dont ce mois offre une variante retorse : non pas ce qu’un sujet dominant efface, mais ce qu’il recouvre en son sein. Les propulseurs du M51 menacés par un feu que toutes les chaînes filmaient. Les coques de deux mille navires qui se couvrent d’organismes marins pendant qu’on commente le cours du baril.

Cette hiérarchisation reste, comme chaque mois, assumée et discutable. D’autres auraient choisi d’autres sujets, d’autres zones, d’autres pondérations. Ce numéro n’a pas vocation à dire ce qui compte vraiment, seulement à proposer un contrepoint à ce qui a le plus compté dans l’agenda français, et à laisser le lecteur juge de la suite.

Un villageois d’Anéfis ne sait toujours pas, fin juillet, qui contrôlera sa route dans un mois. Une famille de Bunia vit derrière des panneaux « Ebola tue », dans un camp qu’elle n’a pas choisi. Un ouvrier de Wolfsburg attend, sans date, de savoir s’il fera partie du prochain plan. Et à Gaza, depuis le cessez-le-feu d’octobre 2025, l’Unicef a recensé la mort de plus de cent enfants, environ un par jour, un décompte qui n’ouvre plus aucune édition.↗ L’agence onusienne relève elle-même que la trêve a fait disparaître ces enfants de l’actualité.

Rien de tout cela n’a tenu la une.

Tout cela, pourtant, a changé quelque chose.

Reste à savoir combien de temps un monde peut basculer sans qu’on s’en aperçoive.

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