Un indice géopolitique annuel de stabilité internationale.
Cinq indicateurs structurants, un tous les deux mois. Chacun mesure une dimension du risque systémique mondial : militaire, économique, énergétique, technologique, sociétale. Ensemble, ils composent la note annuelle du Thermomètre du Monde.
ressources critiques
Pendant trente ans, le monde a cru que les ressources étaient un problème de prix. En juin 2026, cette certitude ne s’est pas effondrée. Elle s’est durcie. Le danger n’est pas la pénurie : c’est la contrainte. L’accès aux ressources devient conditionnel aux détroits, aux assurances, aux raffineries, aux décisions des États.
Trois mécanismes se renforcent mutuellement. Le détroit d’Ormuz concentre en 39 kilomètres d’eau un cinquième du pétrole mondial et une part comparable du GNL qatari : quand il se tend, les assureurs reculent, les armateurs réorientent, les stocks s’érodent. Les engrais transmettent ce choc aux champs : l’urée se fabrique à partir de gaz naturel, et une hausse de 40 % des prix agricoles construit lentement les crises sociales de demain. Le raffinage chinois, enfin, transforme une avance industrielle invisible en levier géopolitique : contrôler la transformation des terres rares et du graphite vaut plus que de posséder les mines. C’est l’addition de ces trois mécanismes, moins deux verrous encore actifs, qui place l’indicateur à 3,8 / 5.
Deux verrous tiennent encore : la substitution GNL reste techniquement possible et les stocks stratégiques OCDE se maintiennent deux jours au-dessus du seuil critique. C’est pourquoi le Thermomètre s’arrête à 3,8 / 5 et non à 4 : le marché fonctionne encore, mais il ne fonctionne plus comme avant.
La bataille pour les veines du monde
Pendant trente ans, le monde a cru que les ressources étaient un problème de prix. Le pétrole pouvait monter, descendre. Le gaz pouvait se négocier. Les métaux pouvaient se commander à six mois. Les marchés absorbaient les chocs. En juin 2026, cette certitude ne s’est pas effondrée. Elle s’est durcie. Le danger n’est pas la pénurie : c’est la contrainte. Conditionnel aux détroits. Conditionnel aux assurances. Conditionnel aux raffineries. Conditionnel aux contrats. Conditionnel aux décisions des États.
- Quatre dimensions franchissent le seuil du niveau 4
- Deux verrous tiennent encore, mais au bord
- Le tableau mesure la contrainte à l’intérieur du système
Quatre signaux au rouge. Deux verrous encore actifs.
Le passage au niveau 4 plein exigerait que les deux verrous cèdent simultanément. En juin 2026, ils tiennent, mais d’une marge que les prochains mois pourraient effacer.
| Dimension | Indicateur clé | Seuil niveau 4 | Statut · Juin 2026 |
|---|---|---|---|
| Routes maritimes | Part du pétrole et du GNL mondiaux transitant par un détroit sous tension | > 20 % des flux mondiaux d’hydrocarbures exposés à un risque de coupure | ✓~21 % pétrole + 20 % GNL via Ormuz↗ |
| Engrais | Transmission du choc énergétique à la sécurité alimentaire via gaz, urée, phosphates | Hausse des prix des engrais azotés > 30 % sur 12 mois consécutifs | ✓Prévision +35 à 40 % urée 2026↗ |
| Raffinage critique | Concentration de la transformation des minéraux de transition dans un seul pays | Part d’un seul pays > 60 % du raffinage mondial d’au moins 2 minéraux stratégiques | ✓Chine > 60 % terres rares, > 70 % graphite↗ |
| Assurances maritimes | Capacité du marché assurantiel à couvrir les cargaisons énergétiques en zone de tension | Hausse des primes > 300 % sur les routes du Golfe | ✓Primes ×3 à ×10, T1 2026↗ |
| Substitution GNL | Capacités alternatives crédibles à court terme pour les importateurs dépendants | Délai de substitution < 90 jours pour > 50 % des volumes exposés | ○Substitution possible mais chère, délai réel de 6 à 18 mois |
| Stocks stratégiques | Réserves pétrolières OCDE par rapport à la consommation courante | < 60 jours d’autonomie en réserves stratégiques cumulées | ○~62 jours OCDE fin 2025↗ : au seuil, non franchi |
Ce que les marchés ne montrent plus clairement.
Quand le prix du pétrole baisse un mois, les médias annoncent la détente. Ces six chiffres décrivent la structure, pas l’humeur des marchés.
Une bouteille sur cinq passe par 39 kilomètres d’eau.
Entre l’Iran et Oman, un détroit de 39 kilomètres conditionne le quart de l’approvisionnement pétrolier mondial et une part comparable du GNL qatari. Quand Ormuz se tend, ce ne sont pas seulement les prix à la pompe qui réagissent. Ce sont les banques centrales, les armateurs, les assureurs, les ports asiatiques et les usines européennes.
Les oléoducs de contournement existent : Abqaiq-Yanbu vers la mer Rouge, IPSA vers le golfe d’Aqaba. Mais leur capacité maximale ne couvre pas l’intégralité des flux habituels. Le reste doit attendre, payer plus cher, ou ne pas passer.
Certains assureurs ont cessé de couvrir.
Au premier trimestre 2026, les primes d’assurance maritime sur les routes du Golfe ont été multipliées par trois à dix selon les segments. Plusieurs assureurs ont restreint ou suspendu leurs couvertures. Les cargaisons continuent de partir, mais à un coût qui rend certains flux économiquement non viables pour les petits opérateurs et les pays importateurs à faibles revenus.
Ce chiffre ne mesure pas une crise ponctuelle. Il mesure le prix que le marché attribue au risque structurel.
La mine n’est pas le cœur du pouvoir. La raffinerie l’est.
Pékin ne contrôle pas toutes les ressources du monde. Ce n’est pas nécessaire. La puissance se joue dans la transformation : séparation, raffinage, composants intermédiaires, aimants permanents, anodes, cathodes, batteries. La Chine contrôle plus de 60 % du raffinage mondial des terres rares et plus de 70 % du graphite de batterie.
Un porte-avions se voit. Une raffinerie de terres rares ne se voit pas. Pourtant, l’une peut dépendre de l’autre d’une façon que ni les discours sur la souveraineté ni les stratégies industrielles adoptées ces trois dernières années ne compensent encore.
Le choc énergétique entre dans les champs.
L’urée, premier engrais azoté mondial, se fabrique à partir de gaz naturel. Quand le gaz monte, l’urée suit. Quand l’urée monte de 40 %, les agriculteurs réduisent les doses. Quand les doses baissent, les rendements fléchissent. Quand les rendements fléchissent dans un pays importateur, le prix du pain monte. Quand le pain monte dans un État fragile, la rue s’agite.
Ce mécanisme de transmission ne fait pas la une des journaux. Il construit les crises qui la feront dans douze ou dix-huit mois.
Deux jours au-dessus du seuil. Ce n’est pas la sécurité.
Le seuil de vulnérabilité fixé par l’AIE est de 60 jours de consommation en réserves stratégiques. L’OCDE se situe à 62 jours fin 2025. C’est la marge minimale, pas la sécurité. Tout choc prolongé au-delà de deux mois de perturbation ramènerait les économies avancées sous le plancher de l’AIE.
La dépendance a changé de matière. Pas de nature.
La concentration des ressources nécessaires à la transition énergétique reproduit, à l’échelle des minéraux critiques, la géopolitique pétrolière du siècle passé. L’Australie, le Chili, la Chine pour le lithium. La RDC pour le cobalt. Quelques pays tiennent les clés des ressources dont les autres ont décidé d’avoir besoin pour décarboner leurs économies.
Un prix élevé n’est pas une rupture. Une dépendance n’est pas une pénurie. Mais lorsque les routes, les assurances, les engrais et le raffinage se tendent en même temps, le système change de régime.
Ormuz, les engrais, le raffinage. Une même contrainte, plusieurs visages.
Ces dimensions ne sont pas indépendantes. Elles se renforcent mutuellement : c’est précisément cela qui justifie la note, et non la somme d’alertes séparées. La dernière, l’hélium, montre jusqu’où la contrainte remonte la chaîne, du gaz jusqu’à la puce.
Ormuz : une vanne, pas seulement un détroit.
Le détroit d’Ormuz ne transporte pas du pétrole. Il conditionne l’accès mondial à une fraction critique de l’énergie liquide, du GNL qatari, des engrais, du soufre, des produits pétrochimiques. Quand Ormuz se tend, les marchés pétroliers réagissent d’abord. Puis les assureurs. Puis les armateurs. Puis les usines. Puis les banques centrales. Un détroit suffit parfois à contredire trente ans de discours sur la fluidité du commerce mondial.
SAPERE a consacré une série entière à cette crise, à ses acteurs et à ses scénarios. Nous ne la rejouons pas ici. Ce que mesure le Thermomètre, c’est sa pression résiduelle sur le système des ressources : ce qui reste tendu quand les caméras sont parties.
Surtout, Ormuz n’est pas seul. Le système mondial repose sur une poignée de passages étroits, et près de 80 % du commerce en volume voyage par la mer↗. Fermer l’un déplace la pression sur les autres, sans jamais la faire disparaître.
Quand la mer Rouge se ferme, les cargaisons contournent l’Afrique par le Cap de Bonne-Espérance : deux semaines de mer en plus, des assurances plus chères, des navires immobilisés plus longtemps. La route existe. Elle coûte. Voilà la conditionnalité faite géographie.
Les engrais : la faim par ricochet.
Le choc énergétique ne s’arrête pas aux stations-service. Il entre dans les champs. Les engrais azotés dépendent du gaz naturel. L’urée concentre à elle seule la moitié du commerce mondial d’engrais azotés. Le soufre conditionne les superphosphates. Les phosphates se concentrent dans trois pays : Maroc, Chine, Russie. La potasse dépend d’un nombre encore plus réduit de producteurs.
Ce mécanisme de transmission est lent, silencieux, socialement explosif. Il ne fait pas la une des journaux. Il construit lentement les conditions des crises qui la feront dans douze ou dix-huit mois. Le Thermomètre ne prédit pas la famine. Il mesure la transmission. Et la transmission, en juin 2026, est clairement engagée.
Le raffinage est la souveraineté réelle.
L’erreur occidentale a été de regarder le sous-sol. La Chine a regardé la chaîne. La puissance ne se joue plus seulement dans l’extraction : elle se joue dans la séparation, le raffinage, la transformation, les composants intermédiaires, les aimants permanents, les anodes, les cathodes, les batteries. Pékin contrôle plus de 60 % du raffinage mondial des terres rares↗, plus de 70 % du graphite traité pour les batteries.
Le sous-sol sans industrie n’est qu’une promesse. Le raffinage est la souveraineté réelle. Et cette souveraineté s’est construite en vingt ans, sans bruit, sans déclaration, pendant que l’Occident externalisait sa transformation industrielle.
Un gaz rare décide qui fabrique les puces.
Personne ne pense à l’hélium en parlant de souveraineté. C’est un tort. Sans lui, pas de gravure des semi-conducteurs les plus fins, pas d’imagerie médicale par résonance. Or près d’un tiers de l’hélium mondial sort d’un seul site, le complexe qatari de Ras Laffan↗. La Corée du Sud, qui fabrique les deux tiers des puces mémoire de la planète, en achète 64,7 % à ce seul fournisseur↗.
Le jour où Ras Laffan a été frappé, le prix de l’hélium a bondi de 40 % et au-delà en quelques jours. La cascade est presque invisible et pourtant implacable : du gaz vers le naphta, du naphta vers les solvants ultra-purs, des solvants vers les résines qui gravent le silicium. Une molécule discrète tenait au bout de la chaîne ce que nous appelons l’économie de la connaissance. Et l’hélium ne se stocke pas comme le pétrole : refroidi à l’extrême, il s’évapore des conteneurs immobilisés. Le retard, ici, n’est pas un coût. C’est une perte sèche.
La discussion publique sous-estime les corridors terrestres : le corridor transcaspien (Azerbaïdjan vers la Turquie), le corridor du Moyen-Orient (Émirats vers Israël), les connexions ferroviaires chinoises vers l’Asie centrale. Leurs capacités sont inférieures et leurs coûts supérieurs, mais ce sont ces alternatives imparfaites qui expliquent pourquoi le Thermomètre reste à 3,8 et non à 4 plein : le système dispose encore de sorties de secours, même coûteuses, même lentes.
Ni la plus exposée, ni la moins vulnérable.
La France entre dans cet indicateur avec une position singulière en Europe : son électrification nucléaire lui confère une protection structurelle que la plupart de ses voisins n’ont pas. Elle partage en revanche les dépendances du continent sur les minéraux critiques et les engrais.
Dépendance aux minéraux critiques raffinés
Comme le reste de l’Europe, la France ne possède pas de capacité significative de raffinage des terres rares, du graphite ou des matériaux de batterie. Le Critical Raw Materials Act↗ fixe des objectifs pour 2030, mais les délais réels d’ouverture de mines et d’usines dépassent généralement dix ans.
Exposition alimentaire indirecte
Grand exportateur agricole, la France dépend néanmoins d’engrais importés : urée russe, phosphates marocains, potasse biélorusse et canadienne. Une hausse de 35 à 40 % des engrais azotés réduit les marges agricoles et crée une pression budgétaire sur les aides sectorielles.
Le Thermomètre peut baisser. Il peut monter.
Il ne suffit pas que les prix baissent quelques semaines. Il faut que la contrainte recule dans la structure : capacités, contrats, stocks et routes, pas seulement les cours à terme.
Les ressources n’ont jamais été neutres. Elles l’ont seulement paru.
Quatre-vingts ans d’allers-retours entre abondance et contrainte. Chaque cycle a ses matières premières, ses détroits, ses illusions propres.
Ce qui change en 2026 par rapport aux chocs de 1973 : la dépendance n’est plus seulement pétrolière. Elle est désormais minérale, chimique, alimentaire et numérique à la fois. C’est cette superposition de contraintes simultanées qui justifie la note.
Si Ormuz se normalise durablement, si les capacités européennes de raffinage se mettent en service, si les contrats GNL de substitution couvrent plus de 50 % des volumes exposés, alors l’indicateur revient vers 3 / 5 d’ici 2028. Ce scénario suppose trois ressources plus rares que le lithium : le temps, la confiance, la constance.
Si un choc prolongé sur Ormuz ou les terres rares déclenche une rupture partielle, si les États imposent des priorités d’approvisionnement, si certains secteurs rationnent leur production, alors l’indicateur bascule vers 4 à 5 / 5. Ce ne serait pas l’effondrement mondial. Ce serait une économie de pénurie ciblée.
Le commerce avait promis l’interdépendance heureuse. La sécurité impose l’interdépendance conditionnelle. Le monde ne manque pas encore. Il devient conditionnel.
Agence internationale de l’énergie, World Energy Outlook 2025 · Oil Market Report T4 2025 · Rapport minéraux critiques 2024. Banque mondiale, Commodity Markets Outlook, avril 2026. Lloyd’s Market Association, War Risk Zones T1 2026. OCDE / AIE, réserves stratégiques pétrolières, T4 2025. United States Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2025. Commission européenne, Critical Raw Materials Act, mars 2024. Hinrich Foundation, Major maritime chokepoints in global trade, 2024. Rhodium Group, China and the Future of Global Supply Chains, 2025.
Similaire
En savoir plus sur SAPERE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.


