Palantir, ou l’entreprise qui vend le sens, puis la dépendance.

Alex Karp, président-directeur général de Palantir Technologies Alex Karp
PDG, Palantir

Fondée en 2004 dans l’Amérique du 11-Septembre par Peter Thiel, Alex Karp et Joe Lonsdale, dirigée aujourd’hui par Karp depuis Denver, l’entreprise américaine Palantir ne vend ni données ni logiciel ordinaire. Elle vend la capacité à donner du sens à des informations éparpillées, puis la dépendance qui en découle. Ce glissement, légal et discret, l’a rendue indispensable à des États entiers. Le marché commence pourtant à douter du récit.

270Mds $

Capitalisation boursière, fin juin 2026, après un pic supérieur à 420 milliards fin 2025.

YAHOO FINANCE · PLTR · 26 JUIN 2026

Une entreprise plus chère que Lockheed Martin, sans en avoir jamais fabriqué une seule arme.

À son entrée en bourse, en septembre 2020, Palantir valait environ 15 milliards de dollars. Cinq ans plus tard, elle a franchi les 400 milliards, dépassant les industriels historiques de la défense. Le vertige tient au rapport entre le prix et le réel : pour une valeur boursière comparable, Lockheed Martin facture 75 milliards de dollars de matériel par an, Palantir 4,5 milliards. Seize fois moins de revenus, presque autant en bourse. Ce que le marché achetait n’était pas un bilan, mais une prophétie : le système nerveux du prochain ordre mondial.

Or la prophétie s’est fissurée. Depuis janvier 2026, le titre a perdu près de 40 % de sa valeur : une valorisation jugée déraisonnable au regard des bénéfices, des investisseurs connus pariant sur sa baisse, le reflux des valeurs liées à l’intelligence artificielle. Le paradoxe reste cruel : l’entreprise devient enfin rentable au moment où les marchés cessent de croire au conte. Reste à comprendre ce que le marché a cru acheter, et pourquoi il l’a payé si cher.

54%

Part du revenu 2025 issue des clients publics, sur un chiffre d’affaires total de 4,5 milliards de dollars.

RAPPORT ANNUEL 10-K SEC · 2025

Palantir ne vend pas des données : elle vend la capacité à leur donner du sens.

La nuance est tout. Ses plateformes, GothamGotham. Plateforme historique de Palantir, destinée aux agences de renseignement, de défense et de sécurité. Elle relie renseignement humain, images satellites, communications interceptées et bases logistiques dans une interface unique de ciblage et de planification. pour le renseignement et le militaire, FoundryFoundry. Équivalent civil de Gotham, conçu pour les administrations et les grandes entreprises. Elle agrège des données dispersées dans un système d’exploitation unique, afin de piloter une organisation à partir d’une seule représentation du réel. pour les administrations, fondent des sources qui ne se parlaient pas (fichiers, biométrie, géolocalisation, casiers, réseaux sociaux) dans un tableau de bord unique, interrogeable en temps réel. Depuis 2023, une troisième brique, AIPAIP, pour Artificial Intelligence Platform. Couche lancée en 2023 qui branche les grands modèles de langage directement dans Gotham et Foundry. Elle permet d’interroger en langage courant des masses de données autrement inaccessibles à un opérateur humain., y branche l’intelligence artificielle. L’entreprise ne livre pas la matière première : elle livre le pouvoir de relier ce qui était disjoint.

Là où l’État voyait des fichiers épars, Palantir vend un regard unique. Et un regard, cela ne se rend pas.

Concrètement, un agent ouvre l’interface, tape un nom. En quelques minutes apparaissent le portrait d’une personne, ses proches, ses véhicules, ses habitudes de déplacement. Ce qui demandait des jours de recoupement tient désormais sur un écran. Le bénéfice net de 2025, supérieur à 600 millions de dollars, dit que ce regard se paie cher, et que plus de la moitié du revenu vient des États. L’argumentaire de Karp n’est d’ailleurs pas une pure fiction commerciale : le retard des démocraties face à des adversaires qui militarisent leurs technologies est un débat réel, et l’efficacité de Palantir en Ukraine fut une démonstration, pas un slogan. La question n’est pas de nier l’utilité, mais de mesurer ce qu’on cède en échange.

2015→ 2026

Onze ans de présence à la DGSI française, d’une « solution temporaire » signée après les attentats au retrait annoncé en juin 2026.

REUTERS · BOURSORAMA · 16 JUIN 2026

Le vrai produit n’est ni Gotham ni Foundry : c’est la difficulté de s’en passer.

Une fois installée dans une administration, Palantir devient propriétaire de l’intelligibilité même des décisions. C’est ce que l’industrie du logiciel nomme le vendor lock-inVendor lock-in, ou enfermement propriétaire. Situation où un client ne peut plus quitter un fournisseur sans coût prohibitif. Ici, le verrou n’est pas seulement technique : l’administration ne sait plus lire ses propres décisions sans l’outil qui les a mises en forme. : on ne sait plus lire ses propres choix sans elle. En 2017, quand la police de New York a voulu rompre, l’entreprise a simplement rappelé qu’elle détenait la capacité d’interpréter les décisions assistées. Mais le verrou n’est pas qu’une ruse du vendeur : il prospère sur l’incurie de l’acheteur, marchés mal rédigés, réversibilité oubliée, compétences internes laissées s’atrophier. On retrouve ici la mécanique de l’inertie que nous avons décrite ailleurs : la dépendance n’est pas un piège tendu, elle est le produit d’une suite de petits renoncements, chacun raisonnable sur le moment. En France, la DGSI signe en 2015 au lendemain des attentats, en présentant l’outil comme provisoire. Le provisoire a duré onze ans, et le contrat a même été reconduit fin 2025 pour trois années de plus.

Puis le verrou a cédé, ou du moins on a décidé qu’il céderait. En juin 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu annonce que la DGSI quitte Palantir pour le français ChapsVision, au nom de l’autonomie stratégique : « Nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique. » L’entreprise américaine rétorque que son contrat reste en vigueur. Surtout, ChapsVision est un intégrateur de données, pas un éditeur de plateforme de renseignement de la trempe de Gotham. La vraie question n’est donc pas de quitter Palantir, mais de reconstruire une capacité souveraine équivalente, un tout autre chantier : on ne sort pas d’une signature, on négocie une transition de plusieurs années.

Cette dépendance n’est pas un complot tapi dans l’ombre. C’est plus banal, plus légal et infiniment plus solide : un glissement systémique. Palantir donne d’ailleurs à ce pouvoir un nom emprunté à la philosophie, l’ontologieOntologie. En philosophie, l’étude de ce qui existe. Chez Palantir, le pouvoir de décider ce qui existe pour la machine : ce qui compte comme donnée, comme menace, comme cible. Nommer les catégories, c’est déjà décider. : définir les catégories par lesquelles le réel devient lisible, c’est décider avant que personne n’ait l’impression de décider. Ce pouvoir n’est pourtant ni total ni incontesté. Il bute sur les normes d’interopérabilité, les obligations d’audit et le droit, partout où des juges indépendants, des marchés publics transparents et une société civile organisée tiennent encore : en Allemagne, une plainte constitutionnelle soutenue par 250,000 signatures conteste son déploiement ; la France de juin 2026, l’un des États les mieux installés dans la dépendance, vient de choisir d’en sortir. La dépendance n’est donc pas une fatalité, elle est le produit de choix politiques. Encore faut-il pouvoir les défaire : c’est toute la différence entre vouloir partir et savoir où aller.


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