Des États dépassés par la vitesse des crises.
« Chacun de ces États ajuste à sa manière. Aucun n’ajuste à la vitesse où la pression monte. »
Bangladesh, Sri Lanka, Népal. Trois pays, plus de 220 millions d’habitants alignés entre deux colosses, l’Inde et la Chine, et ouverts sur l’océan Indien. Leur richesse cumulée tient dans moins de 450 milliards de dollars, l’équivalent d’une économie européenne moyenne. Ce n’est pas un bloc. Un arc de territoires traversés par des forces extérieures qu’ils ne contrôlent pas. Le Pakistan n’est pas couvert ici. Il est le miroir de ce que les trois autres risquent de devenir.
Leur point commun n’est pas d’être pauvres. C’est d’être lents face à des chocs qui, eux, ne le sont pas. Les factures arrivent plus vite que les réformes. L’énergie coûte, la dette étouffe, la jeunesse pousse ; rien ne suit. Ces retards ne sont pas des délais. Ce sont des trajectoires où chaque année perdue coûte deux fois plus cher à corriger.
Inde : Marché et corridor de transit (et régulation de l’eau)
Golfe : Employeur de la diaspora
Pakistan : Intermédiaire régional ambigu
La contrainte qui commande toutes les autres.
14 jours C’est la réserve de diesel du Bangladesh au 25 mars 2026, quand l’Agence internationale de l’énergie (AIE) préconise un stock stratégique de 90 jours, soit 6 fois moins que la norme. Source : Bangladesh Petroleum Corporation (BPC), données publiées par The Daily Star.Quand le pétrole manque, tout s’arrête en même temps. En mars 2026, le détroit d’Ormuz s’est refermé : 130 navires par jour ramenés à 6 en l’espace d’une semaine. Pour le Bangladesh, trois coups ont frappé simultanément. Les prix ont flambé et les usines ont ralenti : 55 % de l’électricité du pays repose sur du gaz et du fioul achetés à l’étranger, et chaque dollar de plus sur le baril disparaît directement dans les marges des ateliers textiles. Le Bangladesh est le premier fournisseur textile de l’Union européenne, avec 21 milliards d’euros d’exportations en 2025 et 81 % de ses recettes d’exportation tirées du seul secteur textile. La directive européenne sur le devoir de vigilance (CSDDD), qui entre en vigueur en 2027, exigera des normes que ces usines ne peuvent pas atteindre sans électricité stable, qu’elles ne peuvent pas financer sans réduire leur dette. Le commerce ne crée pas la crise. Il la referme. Et dans les rues de Dhaka, capitale du Bangladesh, des files d’attente se sont formées aux pompes à essence, qui ont commencé à rationner.
De son côté, le Sri Lanka a imposé la semaine de travail à quatre jours. Au Pakistan, des stations-service ont été attaquées, des dépôts pillés. Le même choc, trois pays, trois manières de plier. Dans les trois cas, l’État a répondu trop tard. Ou pas du tout.
Il y a une deuxième forme de vulnérabilité, moins visible que les réserves pétrolières. Elle est contractuelle. Le 22 avril 2026, une panne à l’usine Adani Power a plongé le Bangladesh dans un déficit de 2,500 mégawatts en quelques heures. Adani fournissait à lui seul près d’un sixième de l’électricité du pays. Trois semaines plus tôt, Dhaka avait saisi la justice internationale : le contrat, jugé anormalement surévalué, avait été signé sous la précédente direction. La dépendance au carburant importé et la dépendance à un acteur étranger privé ne se gèrent pas avec les mêmes outils. Et elles arrivent en même temps.
Trois manières d’encaisser la même dépendance.
92 % C’est la part de la dette extérieure sri-lankaise renégociée en moins de trois ans sous tutelle du FMI. (Source : Trésor public sri-lankais, janvier 2025 ; FMI, Article IV 2023.)Une dette qu’on ne peut pas rembourser, c’est une prison dorée : elle absorbe tous les revenus et ne laisse rien pour construire ce qui permettrait d’en sortir. Le Sri Lanka en a fait l’expérience au sens littéral. Il a renégocié 92 % de ce qu’il devait à l’étranger en moins de trois ans, sous la surveillance du FMI. C’est vite pour un État en faillite. Mais ce que Pékin, premier créancier bilatéral du pays avec 7,4 milliards de dollars de prêts, a exigé en retour, à commencer par le port de Hambantota, reste dans l’ombre. Colombo a retrouvé de l’air. Il n’a pas retrouvé toutes ses clés.
Dhaka a emprunté la même route depuis la chute de Sheikh Hasina en 2024, Première ministre évincée après quinze ans au pouvoir, : chaque infrastructure signée avec Pékin ajoute une dette de plus, et une dépendance de plus. Le Pakistan, lui, illustre jusqu’où ce chemin peut mener. Son secteur électrique porte 8,6 milliards de dollars de dettes accumulées (Source : Arab News / FMI, mars 2025) : des centrales qui ne produisent pas assez, des contrats qui ne peuvent pas être renégociés, et un État qui paie des intérêts à la place d’investir dans de nouvelles capacités. Un serpent qui se mord la queue.
Le Népal a pris le même chemin, mais par une porte plus étroite. En 2016, Katmandou a signé avec la China Eximbank un prêt de 216 millions de dollars pour construire un aéroport international à Pokhara, deuxième ville du pays. L’aéroport a ouvert en janvier 2023. Aucun vol international régulier n’y atterrit. Les remboursements ont commencé cette année. Le Népal a demandé à Pékin de transformer le prêt en cadeau. Pékin réfléchit encore.
Ce mouvement vers Pékin n’est plus une décision. C’est une habitude. Et chaque nouveau contrat, signé sans publicité, sans débat, rend la prochaine correction un peu plus coûteuse, sur des infrastructures qui dureront trente ans.
La contrainte physique qu’on ne peut ni financer ni négocier.
Déc. 2026 C’est l’échéance du traité de partage des eaux du Gange entre l’Inde et le Bangladesh, signé en 1996. À six mois de l’expiration, rien n’est encore signé. Sans accord, le Bangladesh entre en crise hydrique dès la saison sèche 2027.L’eau est la seule contrainte de ce dossier qu’on ne peut pas financer, restructurer ou contourner. Elle est physique. Elle est réversible sur des décennies, pas sur des cycles budgétaires.
La Chine construit en ce moment le plus grand barrage du monde sur le Brahmapoutre, au Tibet. Quand il sera opérationnel, la dépendance du Bangladesh ne sera plus seulement financière. Elle sera physique et permanente. L’argent que la Chine prête aujourd’hui finance des infrastructures qui dépendent d’une eau que l’Inde contrôle en aval, et que la Chine commencera bientôt à réguler en amont.
C’est le troisième levier. Il ne figure dans aucun rapport de la Banque mondiale. Il n’apparaît dans aucune clause de restructuration de dette. Il ne se voit pas dans les graphiques du prix du baril. Mais c’est le seul dont l’effet, une fois déclenché, ne se négocie pas.
La compensation touche à ses limites.
44 % Primo-votants au Bangladesh le 12 février 2026. Une génération qui n’a connu que la promesse d’un emploi qui ne vient pas.
PM 2009-2024, évincée
PM depuis fév. 2026
La démographie ne déclenche pas les crises. Elle les rend impossibles à absorber. Ces primo-votants ont eu une réponse. Cinq jours après le scrutin, Tarique Rahman, fils de l’ancienne Première ministre Khaleda Zia et héritier du Parti nationaliste bangladais, est rentré de Londres. Des années d’exil, une condamnation par contumace, un retour improbable. Il est aujourd’hui Premier ministre. L’Awami League a été exclue des élections.
Pour un électeur de 20 ans, cela signifie une chose simple : le parti au pouvoir depuis sa naissance vient de tomber, et c’est le fils d’une ancienne cheffe d’État, condamné par la justice, qui revient le remplacer. Une page se tourne. Aucune des contraintes décrites dans cet article n’a changé.
Au Népal, la même pression a pris une autre forme. Six mois après une révolte qui a fait 70 morts, c’est un rappeur qui prête serment comme Premier ministre.
Balen Shah, 38 ans, investi le 28 mars 2026. Le chômage des jeunes dépasse 20 %. Ce n’est pas un accident de scrutin. C’est ce que produit une structure qui n’a pas de place pour ceux qu’elle a formés.
PM Népal, mars 2026
Le Népal a aussi choisi la fuite organisée. Chaque année, les Népalais partis travailler au Qatar, aux Émirats ou en Malaisie envoient chez eux plus de 11 milliards de dollars, soit 26,2 % du PIB du pays selon la Banque mondiale (2024). Cet argent finance l’éducation privée et l’immobilier. La pression sociale baisse. Mais le problème reste entier : ce sont des emplois à l’étranger qui tiennent le Népal à flot, pas une économie productive sur place. Et quand le Golfe tousse, comme lors du choc d’Ormuz, tout le modèle vacille en même temps.
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Des équilibres décidés ailleurs.
4 C’est le nombre de puissances extérieures qui dessinent les marges de manoeuvre de ces États sans qu’ils puissent peser sur aucune. Aucun de ces États ne contrôle la source de ses devises, de son énergie ou de sa sécurité.Leur défense non plus. Le Bangladesh consacre moins de 1,5 % de son PIB à son armée. Le Népal n’a pas d’alliance militaire. Le Sri Lanka sort à peine d’une décennie de reconstruction post-guerre civile. Ces trois pays n’ont ni la capacité ni la posture pour peser sur les équilibres qui les entourent. Ce qui se décide à Delhi, Pékin, Riyad ou Washington s’applique ici sans négociation possible.
Elle contrôle le Gange. Le traité de partage avec le Bangladesh expire en décembre 2026 : et rien n’est encore signé.
Signature rapide, pas de conditions politiques, clauses opaques. Chaque contrat rend le suivant plus difficile à refuser.
Sri Lanka : les virements couvrent 80 % du déficit commercial.
Népal : plus d’un quart de toute la richesse produite arrive de l’étranger.
Et paradoxalement : médiateur entre Washington et Téhéran depuis 1979. Il déborde d’un côté, stabilise de l’autre.
Ce dernier rôle est plus compliqué qu’il n’y paraît. En 2026, Islamabad s’est imposé comme l’intermédiaire entre Washington et Téhéran. Washington lui a confié la gestion de ses relations avec Téhéran depuis la rupture diplomatique de 1979. À l’est, vers l’Inde et le Bangladesh, il est une source de tensions : frontières poreuses, flux de réfugiés, rivalités historiques non résolues. À l’ouest, vers l’Iran et les États-Unis, il est un intermédiaire indispensable : son ambassade gère les intérêts iraniens à Washington depuis 1979. Les États de la région savent lire cette ambivalence. Les capitales occidentales, moins.
Depuis l’été 2024, Dhaka s’est rapproché de Pékin et d’Ankara. Non par conviction, mais par défaut, car la Chine met sur la table ce que les bailleurs occidentaux ne proposent pas : des délais et une signature rapide. Colombo a parcouru le même chemin. Katmandou, coincé entre l’Inde et la Chine, reste le cas le plus désarmé.
Paris légifère à Bruxelles sans déployer à Dhaka.
La directive européenne sur le devoir de vigilance entre en vigueur en 2027. Elle s’appliquera à toutes les entreprises qui s’approvisionnent au Bangladesh, Decathlon, Carrefour, et des centaines d’autres. En théorie, elles devront s’assurer que leurs fournisseurs respectent les droits humains et les normes environnementales. En pratique, les 270 usines certifiées LEED qu’elles utiliseront en 2027 tourneront à l’électricité fossile importée, dans un pays qui aura peut-être encore du carburant rationné. La directive voit ce qu’elle peut certifier. Elle ne voit pas ce qu’elle ne mesure pas. Et ce qu’elle ne mesure pas, c’est exactement ce qui fragilise le modèle.
Les intérêts français sont pourtant là, concrets, mesurables. Le Bangladesh habille l’Europe : Decathlon, Carrefour, des centaines d’autres marques s’approvisionnent ici. Le Bangladesh est aujourd’hui le premier fournisseur textile de l’Union européenne. Et TotalEnergies fait tourner la centrale gazière de Bibiyana, qui alimente une bonne partie du pays en électricité. On est déjà dedans. On n’a pas de politique.
Le choix de fond n’a pas été tranché. Première option : maintenir la médiation indienne, le chemin le moins coûteux diplomatiquement, mais qui aligne la France sur une lecture indienne en tension avec Dhaka et Katmandou. Seconde option : bâtir des relations directes, indépendamment de l’axe indien.
Il faut choisir. Paris ne l’a pas fait. Chaque semestre qui passe, l’espace disponible pour une entrée directe se réduit.
Sources : données clés
Énergie
Agence internationale de l’énergie (AIE) – Oil Market Report, mai 2026 : réserves stratégiques, norme 90 jours Al Jazeera, 12 mai 2026 – Réserves pétrolières Pakistan (5-7 jours) et Bangladesh (23-30 jours) déclarées par des officiels IEEFA, mai 2026 – Transition énergétique Bangladesh : dépendance au gaz et au fioul, coût des subventions LNG 2026Dette et finances publiques
Trésor public sri-lankais, janvier 2025 – Restructuration de la dette : 92 % de la dette externe renégociée FMI – Rapport Sri Lanka 2023 (Article IV) : réserves de change à 1,9 Mds$ fin 2022, programme EFF 2,9 Mds$ Arab News / FMI, 2025 – Dette circulaire secteur électrique Pakistan : 8,6 Mds$ (Rs 2,4 trillions) fin mars 2025 FMI – Pakistan Country Report 2025 (EFF) : dette circulaire, réformes secteur électriqueCommerce et textile
USDA / Bangladesh Bank, novembre 2024 – Part du textile dans les exportations : 81 % des recettes (exercice 2023-24)Réserves de change Bangladesh
Xinhua / Bangladesh Bank, janvier 2026 – Réserves brutes : 33,2 Mds$ (BPM6 : 28,5 Mds$) fin décembre 2025 ; pic historique de 48 Mds$ en août 2021Démographie et remises
Banque mondiale Open Data – Remises Népal : 26,2 % du PIB (2024) Banque mondiale – South Asia Development Update (janvier 2026) : marché du travail, chômage des jeunes Banque asiatique de développement – Asian Development Outlook 2026 (avril 2026) : croissance régionale révisée à 4,7 %Les cinq forces qui recomposent le sous-continent : les mécanismes essentiels à retenir.
Bangladesh, Sri Lanka, Népal : trois pays pris entre quatre puissances extérieures (Inde, Chine, Golfe, Pakistan) sans contrôler ni leurs devises, ni leur énergie, ni leur sécurité. Chaque crise accélère. Chaque réponse arrive en retard.
14 jours de réserve de diesel au Bangladesh au pic du choc d’Ormuz (25 mars 2026). Le Pakistan : 5 à 7 jours. Aucun de ces États ne dispose des stocks stratégiques pour absorber un deuxième choc. 55 % de l’électricité bangladaise repose sur du gaz et du fioul achetés à l’étranger.
Sri Lanka a renégocié 92 % de sa dette extérieure sous tutelle du FMI, mais ce que Pékin a exigé en retour reste dans l’ombre. Bangladesh et Népal empruntent à la Chine faute d’alternatives. Chaque contrat rend le suivant plus difficile à refuser. Pakistan : 8,6 milliards de dette circulaire dans le seul secteur électrique.
44 % de primo-votants au Bangladesh en février 2026. Chômage des jeunes en hausse depuis sept ans. Au Népal, les travailleurs expatriés envoient l’équivalent d’un tiers du PIB depuis le Golfe et l’Asie. Le Sri Lanka sort à peine d’une guerre civile. Aucun gouvernement ne peut se permettre de donner la vraie réponse.
La Chine construit le plus grand barrage du monde sur le Brahmapoutre, au Tibet. Le fleuve descend vers le Bangladesh. Le traité de partage des eaux du Gange entre l’Inde et le Bangladesh expire en décembre 2026. À six mois de l’échéance, rien n’est signé. Sans accord, le Bangladesh entre en crise hydrique dès la saison sèche 2027.
Le Bangladesh est le premier fournisseur textile de l’UE (Decathlon, Carrefour). TotalEnergies exploite la centrale gazière de Bibiyana. La directive CSDDD entre en vigueur en 2027 et s’appliquera à ces chaînes d’approvisionnement. La France est déjà dedans. Elle n’a pas de politique.
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