Tunisie | Les Forces et les Failles | SAPERE
SAPERE · Les Forces et les Failles · Arrêté au 14 juillet 2026 · Tendance depuis 2020
🇹🇳 Tunisie
12 millions d’habitants. Le pays qui a déclenché les printemps arabes en 2011 se gouverne depuis 2021 par décrets présidentiels. Profondément intégré aux chaînes de sous-traitance industrielle européennes, il n’a plus emprunté sur les marchés obligataires internationaux depuis 2020. Sept dixièmes de ses exportations partent vers l’Union européenne.
SAPERE 2.2 · Une économie qui déplace ses risques plus qu’elle ne les résout, une démocratie qui s’est refermée sur elle-même
Sous tension structurelle
2,5/5
12,55
Pouvoir recentralisé · risques déplacés, pas résolus · presse muselée
Tendance depuis 2020 : recul net. La reprise économique post-Covid et la maîtrise sécuritaire du territoire ne compensent pas l’érosion des contre-pouvoirs engagée depuis le coup de force du 25 juillet 2021.
Ce score mesure la capacité à absorber un choc et à préserver sa liberté d’action, non le niveau de vie ni la popularité du pouvoir en place. À 2,5/5, la Tunisie se situe sous la moyenne des pays nord-africains calibrés par SAPERE : elle évite provisoirement le recours au FMI et aux marchés obligataires, mais reste structurellement dépendante de l’Europe, des transferts de la diaspora et des recettes touristiques, au prix d’une concentration croissante du pouvoir.
PIB nominal 2026
~60,4 Mds $
FMI WEO avril 2026 · environ 0,05 % du PIB mondial
PIB PPA 2026
~180 Mds $
FMI WEO octobre 2025 · environ 14,338 $ PPA par habitant (2024)
Exportations · poids mondial
~0,08 %
~20,5 Mds $ (2025) · phosphates, textile, mécanique et électrique, huile d’olive
Importations · poids mondial
~0,10 %
~27,5 Mds $ (2025) · machines, énergie, produits chimiques
En résumé

La Tunisie a retrouvé en 2025, cinq ans après le choc de la pandémie, le niveau de production qu’elle affichait avant 2020. La croissance a atteint 2,5 % sur l’année, portée par l’agriculture, le tourisme et un rebond du phosphate. L’inflation, qui avait dépassé 10 % en 2023, est redescendue sous 6 %.

Cette stabilisation se paie cher. Sans accord avec le FMI depuis que le président Kaïs Saïed a qualifié ses conditions de diktats étrangers, l’État finance son déficit directement auprès de la Banque centrale et des banques locales : la dette publique, passée de 67,8 % du PIB en 2019 à 80,6 % en 2025, aucune euro-obligation n’a été émise depuis 2020, et les réserves de change ne couvrent plus que 106 jours d’importations. La part de la dette extérieure dans l’endettement public, elle, a reculé de 73,8 % en 2018 à 57,8 % en 2024 : la Tunisie n’a pas réduit sa dette, elle a changé de créancier, troquant sa dépendance au marché international contre une dépendance domestique, plus discrète mais tout aussi contraignante.

Le verrou n’est plus seulement financier. Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, le pouvoir s’est recentralisé autour de la présidence : Parlement dissous puis reconstitué en 2022-2023 avec des pouvoirs très réduits, Constitution taillée sur mesure en 2022, opposants condamnés à de lourdes peines de prison, presse classée 137e mondiale par Reporters sans frontières. La rue le fait savoir : près de 4,800 actions collectives ont été recensées en 2025, en hausse de 83 % sur un an.

9 piliers de puissance SAPERE
Niveau \ Tendance depuis 2020
En baisse
= Stable
+ En hausse
Solidement ancré4,0-5,0
Résilient3,0-3,9
Sous tension2,5-2,9
Industrie et technologie 2,7Démographie et capital humain 2,5
Défense et sécurité 2,9Innovation et savoir 2,8
Fragile1,5-2,4
Économie et finance 2,4Diplomatie, influence et information 2,4Énergie et ressources 2,4Autonomie stratégique 2,2Gouvernance et institutions 2,0
En défaillance1,0-1,4
Cliquez sur un pilier pour lire le détail de sa note.
Qui tient le pays ?
Kaïs Saïed et la présidence. Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, le pouvoir s’est recentralisé sur un seul homme. Le président a gouverné par décret pendant la phase d’exception qui a suivi, puis a fait adopter en 2022 une nouvelle Constitution qui a reconstruit les institutions autour d’un exécutif dominant : un Parlement a été réélu en 2022-2023, mais avec des prérogatives très réduites face à la présidence. Le président nomme et révoque librement ses chefs de gouvernement, et le Conseil supérieur de la magistrature, dissous en 2022, a cédé la place à un conseil nommé par décret : la séparation des pouvoirs, acquis de la révolution de 2011, s’est effacée sans pour autant que les institutions cessent de fonctionner.
Centre de gravité
Présidence Kaïs Saïed, entourage restreint, chefs de gouvernement interchangeables : Sarra Zaafrani Zenzri dirige l’exécutif depuis mars 2025.
Vitesse d’exécution
Rapide sur les décisions sécuritaires et judiciaires, lente sur les réformes économiques : aucun accord n’a été signé avec le FMI depuis 2023.
Test politique
Budget 2026, mobilisation sociale croissante portée par l’UGTT, et pression internationale sur les procès politiques.
Qui tient le pays de l’extérieur ?
Une interdépendance profondément asymétrique, pas une tutelle. Tunis dépend de l’Union européenne pour ses débouchés commerciaux, son financement et sa gestion migratoire. Ce marché unique est aussi une rente géographique : proche, solvable, accessible en quelques heures de transport, il a permis à l’industrie tunisienne de s’y ancrer durablement. Mais un débouché unique reste un débouché unique : la même proximité qui fait la force du câblage automobile fait la fragilité de tout le pays le jour où Bruxelles change de politique commerciale ou migratoire. L’échange n’est pas à sens unique pour autant : l’Union européenne a besoin de la Tunisie pour contenir les flux migratoires, sécuriser certains maillons industriels et stabiliser sa rive sud, ce qui donne à Tunis un levier de négociation réel, quoique disproportionné par rapport à sa dépendance. Tunis reste par ailleurs exposée à l’Algérie pour son énergie, et de plus en plus à la Chine pour ses importations manufacturières, sans réciprocité à l’exportation.
Échelle de dépendance (● à ●●●●) : intensité globale du lien, combinant le poids commercial, la dépendance technologique, l’exposition financière et le levier politique que l’acteur peut exercer. Plus de points signifie une prise plus forte sur les marges de décision de Tunis. La France et l’Italie, présentées séparément ci-dessous, sont les deux principales composantes bilatérales de la relation avec l’Union européenne : leurs points ne s’additionnent pas à ceux de l’UE, ils en détaillent la structure.
UNION EUROPÉENNE
●●●●
Premier partenaire commercial (environ 70 % des exportations), premier bailleur et coauteur du mémorandum migratoire de 2023.
Conditionnalités migratoires et énergétiques, aide budgétaire suspendue à un hypothétique accord avec le FMI.
FRANCE
●●●
Premier investisseur étranger hors énergie, premier partenaire commercial historique, première destination des transferts de la diaspora.
Poids économique élevé, mais influence politique contestée par le discours souverainiste officiel.
ITALIE
●●●
Deuxième client et fournisseur, partenaire clé de l’interconnexion électrique ELMED et de la gestion des flux migratoires en Méditerranée.
Rome pousse activement à la réussite du mémorandum européen, quel qu’en soit le coût social.
CHINE
●●●
Premier ou deuxième fournisseur, environ 13 % des importations, investissements croissants dans le ciment et l’industrie.
Débouché quasi inexistant pour les exportations tunisiennes : déséquilibre commercial structurel.
ALGÉRIE
●●
Fournisseur d’énergie et partenaire politique privilégié du président Saïed, coopération sécuritaire sur la frontière commune.
Proximité idéologique qui pèse sur les arbitrages diplomatiques régionaux, notamment envers le Maroc.
ÉTATS-UNIS
●●
Allié majeur non-membre de l’OTAN depuis 2015, coopération militaire et antiterroriste soutenue.
Partenariat sécuritaire déconnecté du poids commercial réel, resté marginal.
GOLFE (QATAR, ÉMIRATS)
●●
Investissements ciblés, dont un mégaprojet d’hydrogène de 6 Mds $ porté par les Émirats arabes unis.
Poids croissant mais concentré sur quelques projets emblématiques.
RUSSIE
●●
Environ la moitié des importations céréalières tunisiennes, selon l’Office des céréales : blé et orge à prix préférentiels.
Dépendance alimentaire critique sur une denrée politiquement sensible, exposée aux à-coups géopolitiques.
TURQUIE
●●
Cinq drones Anka-S livrés par Ankara depuis 2021, pilotés et entretenus par des aviateurs tunisiens formés directement par le fabricant turc.
L’appareil vole sous cocarde tunisienne, mais ses munitions, ses pièces de rechange et une partie de sa maintenance restent turques : l’avion est tunisien, la laisse ne l’est pas.
La contradiction diplomatique

Kaïs Saïed revendique une souveraineté pleine et entière : refus des diktats du FMI, dénonciation d’une ingérence étrangère face aux critiques européennes sur les procès politiques, discours souverainiste sur l’immigration subsaharienne. Mais cette souveraineté affichée repose sur une dépendance réelle : sans le marché européen, qui absorbe l’essentiel des exportations, sans l’aide budgétaire de l’Union et sans le financement domestique de la Banque centrale, l’État ne boucle plus son budget.

Cette tension traverse toute la politique étrangère tunisienne. Le mémorandum migratoire signé avec Bruxelles en 2023 illustre le paradoxe : le pays qui dénonce un plan de recomposition démographique par la migration accepte, dans le même temps, de surveiller les frontières extérieures de l’Union en échange d’un financement. La Tunisie parle en souveraine et négocie en dépendante.

Commerce, IDE et position française
5 premiers clients
PaysProduitsMontantPoids
FranceTextile-habillement, câblage automobile, mécanique et électrique, huile d’olive~4,3 Mds $~21,6 %
ItalieTextile-habillement, mécanique, agroalimentaire~3,7 Mds $~18,7 %
AllemagneCâblage et composants automobiles, mécanique~2,6 Mds $~13,2 %
EspagneTextile, agroalimentaire, énergie~1,0 Md $~5,2 %
LibyeMatériaux de construction, produits alimentaires, biens de consommation~0,8 Md $~3,9 %
Données INS 2024 (via ilboursa.com), estimation en dollars au taux moyen 2024 (~3,10 TND/$). France 1er client, hors encart de position. 🇨🇳 Position Chine à l’export : hors top 15, très en retrait par rapport à son rang de 3e fournisseur : asymétrie commerciale marquée. 🇺🇸 Position États-Unis à l’export : environ 3 % des exportations (dernière estimation disponible), plateformes automobiles et produits agroalimentaires.
5 premiers fournisseurs
PaysProduitsMontantPoids
FranceÉquipements mécaniques, électriques et informatiques, textile-habillement~4,7 Mds $~18,1 %
ItalieBiens intermédiaires, équipements industriels, matières premières~4,6 Mds $~17,6 %
ChineMachines, produits électroniques, textiles~3,1 Mds $~11,7 %
AllemagneVéhicules, machines, produits chimiques~2,7 Mds $~10,5 %
TurquieTextiles, produits sidérurgiques, biens de consommation~1,4 Md $~5,5 %
Données INS 2024, estimation en dollars au même taux moyen (~3,10 TND/$), pour une comparaison directe avec le tableau des clients. France 1er fournisseur, hors encart de position. 🇺🇸 Position États-Unis à l’import : hors top 10, part modeste concentrée sur l’aéronautique, les céréales et les équipements.
IDE entrants
~1,17 Mds $
Flux 2025 (CNUCED, Rapport sur l’investissement dans le monde 2026), en hausse de 35,3 % sur un an, portée par la France et une percée tchèque dans l’énergie : l’attractivité industrielle résiste, pour l’instant, à la dérive politique.
Investisseurs
France (31,3 % des IDE hors énergie sur les neuf premiers mois de 2025), Allemagne, Italie, Pays-Bas et États-Unis ; percée tchèque dans l’énergie en 2025.
France
Premier investisseur étranger hors énergie, premier partenaire commercial historique, plus de 160,000 emplois créés cumulés dans l’industrie manufacturière tunisienne.
Quatre tendances structurelles
PIB réel
-8,8 % → +2,5 %
2020 à 2025 ; le PIB n’a retrouvé son niveau d’avant Covid qu’en 2025.
Dette publique
67,8 % → 80,6 %
2019 à 2025 (p) du PIB ; aucune euro-obligation émise depuis 2020.
Chômage des jeunes
40,8 % → 37,5 %
T1 2021 à T1 2026 ; quasi-stagnation entre 37 et 41 % sur la période ; diplômés : 24,2 % (T1 2026).
Inflation
5,6 % → 5,5 %
2020 à mai 2026 ; pic à 10,2 % en 2023.
Ce qui tient · Ce qui freine
Quatre socles retiennent le pays. Sept failles le tirent vers le bas.
4Forces7Failles
Ce qui tient
Câblage automobile, composants aéronautiques, textile technique : à deux heures de vol des grandes capitales européennes, la Tunisie s’est rendue utile à des chaînes de production qui la connaissent bien.

Safran emploie 3,000 personnes sur trois sites, Stelia Aerospace (groupe Airbus) 900 personnes à El Mghira : les grands noms de l’aéronautique mondiale ont choisi la Tunisie, pas seulement ses coûts.

Yazaki, Leoni et Coficab font tourner les usines de câblage de Bizerte et de Mateur, fournisseurs directs des constructeurs automobiles européens.

Mais cette place n’est pas acquise : le Maroc dispose d’une base automobile et aéronautique nettement plus large, et la Turquie, l’Égypte, les Balkans ou l’Europe de l’Est offrent des coûts et une proximité comparables. La Tunisie est utile et compétitive ; elle n’est pas irremplaçable.
La Tunisie occupe le deuxième rang mondial pour la part de diplômés en sciences et en ingénierie, et son écosystème de start-up figure parmi les vingt premiers du classement des écosystèmes émergents (Top 100 Emerging Ecosystems) de Startup Genome.

Cette matière grise reste la vraie richesse du pays, largement supérieure à ce que son revenu par habitant laisserait attendre.

Une diaspora installée en France, en Italie et en Allemagne a transféré environ 2,6 Mds $ en 2024, et davantage encore en 2025 : c’est elle, avec le tourisme, qui finance en devises ce que l’économie intérieure ne finance plus.

Reste à retenir les talents : ce sont eux qui, aujourd’hui, quittent le pays en premier.
Contrairement à la Libye voisine, l’État tunisien conserve un contrôle effectif de son territoire.

Statut d’allié majeur non-membre de l’OTAN depuis 2015, coopération antiterroriste soutenue avec Washington, zone tampon renforcée à la frontière libyenne : la maîtrise sécuritaire reste l’un des acquis les plus solides du pays.

Un budget de défense en hausse de 13 % pour 2026 confirme la priorité donnée à cette frontière.
Faute d’accord avec le FMI, la Tunisie finance son déficit chez elle : banques locales, Banque centrale, épargne des ménages. La part de la dette extérieure dans l’endettement public est ainsi tombée de 73,8 % en 2018 à 57,8 % en 2024.

Ce déplacement n’efface pas le risque, il le change de nature : éviction du crédit aux entreprises, exposition croissante des banques à la dette souveraine, pression monétaire latente.

Un choix qui a évité, jusqu’ici, le scénario du défaut, mais à un coût qui s’alourdit chaque année qu’il se prolonge.
Ce qui freine
Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, le Conseil supérieur de la magistrature a été dissous et remplacé par une instance nommée par décret.

En juin 2026, la justice tunisienne a condamné Sihem Bensedrine, 75 ans, ex-présidente de l’Instance Vérité et Dignité, à 25 ans de prison, et confirmé en appel la peine de 8 ans de Saadia Mosbah, présidente de l’association antiraciste Mnemty arrêtée après avoir critiqué le discours présidentiel de 2023 sur le ’grand remplacement’.

Le même mois, la restitution des biens spoliés sous Ben Ali restait bloquée depuis 2019, sans le moindre chiffrage du trésor saisi : la justice transitionnelle née de la révolution de 2011 est aujourd’hui punie par ceux-là mêmes qu’elle devait juger.

La séparation des pouvoirs, acquis de la révolution de 2011, n’a plus grand-chose d’effectif.
Aucune euro-obligation n’a été émise depuis 2020 : les marchés internationaux restent fermés à un pays noté Caa1 par Moody’s, en catégorie spéculative.

La dette publique dépasse désormais 80 % du PIB, contre 67,8 % en 2019, et l’État emprunte directement auprès de sa propre Banque centrale.

Ce financement domestique évince le crédit aux entreprises privées, qui peinent d’autant plus à investir.
Un quart des diplômés de l’enseignement supérieur est au chômage, et près de quatre jeunes actifs sur dix ne trouvent pas d’emploi.

La fécondité, tombée à 1,54 enfant par femme, ne suffit plus à renouveler la population active, tandis que la part des plus de 60 ans a triplé depuis 1966.

Le pays forme des ingénieurs pour des entreprises allemandes ou françaises qui finissent souvent par les recruter, chez elles ou en Tunisie même.
Le taux d’investissement s’est effondré, passant de 26 % du PIB en 2012 à 11,2 % en 2024.

Le textile recule, les phosphates restent erratiques d’un trimestre à l’autre, et l’économie informelle continuerait de peser plus de la moitié du PIB.

Sans investissement, la sophistication industrielle héritée des années 2000 s’érode plus qu’elle ne se renouvelle.
Le déficit énergétique a atteint 6,3 millions de tonnes équivalent pétrole en 2025, et les subventions à l’énergie ont bondi de 550 millions de dinars en 2011 à plus de 7,112 millions en 2025, soit près de 9 % du budget de l’État.

Les concessions solaires approuvées en 2026 promettent une capacité d’environ 598 mégawatts, mais elles restent à construire.

La transition énergétique tunisienne reste, pour l’essentiel, à concrétiser.
La Tunisie a perdu dix-neuf places en deux ans dans le classement de Reporters sans frontières, glissant de la 118e position en 2024 à la 137e en 2026.

Le décret-loi 54 sur les fausses informations sert de fondement à des poursuites contre des journalistes, dont certains sont détenus depuis plus de deux ans.

La rue le ressent : près de 4,800 actions collectives ont été recensées en 2025, en hausse de 83 % sur un an.
Environ la moitié des importations céréalières tunisiennes (en volume, toutes céréales confondues) provenaient de Russie au début de 2025, a précisé le 17 mars 2025 Salwa Ben Hadid Zouari, PDG de l’Office des céréales : une proportion qui peut varier fortement d’un appel d’offres à l’autre, mais qui traduit une dépendance structurelle plus qu’un pic ponctuel, la Russie figurant années après années parmi les tout premiers fournisseurs aux côtés de l’Union européenne.

Le blé tendre, base du pain subventionné, est importé à 95 % faute de surfaces cultivées suffisantes : une dépendance propre à cette seule céréale. Sur l’ensemble des besoins céréaliers du pays, blé dur et orge compris, la bonne récolte 2025 n’en couvre encore qu’environ 65 % : la dépendance recule un peu, elle ne disparaît pas.

Le pain a un poids politique que la Tunisie a payé cher en 1984 : une rupture d’approvisionnement ne serait pas seulement une crise alimentaire.
À surveiller · signaux positifs
Risques
Nouvelle dégradation de la notation souveraine.

Rupture du dialogue social avec l’UGTT.

Choc sur les prix de l’énergie importée.

Ralentissement du tourisme européen.

Durcissement de la crise migratoire avec l’Union européenne.

Instabilité accrue à la frontière libyenne.

Nouvelle vague de procès politiques.
Signaux positifs
Inflation redescendue sous 6 %.

Investissements étrangers en hausse de 35 % en 2025.

Tourisme et diaspora : entrées combinées record de 16,86 Mds TND en 2025.

Interconnexion électrique ELMED avec l’Italie.

Rebond des exportations de phosphates.

Entrée dans le top 80 de l’indice mondial de l’innovation.

Notation Moody’s stabilisée à Caa1.
Effets de voisinage
Libye
Frontière sud-est sous tension permanente : trafics d’armes, migration irrégulière, vide sécuritaire à l’ouest libyen qui oblige Tunis à maintenir une zone tampon militarisée jusqu’en août 2026.
Algérie
Fournisseur d’énergie et partenaire diplomatique de premier plan sous Kaïs Saïed, dans un attelage qui pèse sur les rapports de la Tunisie avec le Maroc.
Italie
Rive nord immédiate, premier point d’entrée des migrations irrégulières tunisiennes et subsahariennes, coauteur du mémorandum migratoire avec l’Union européenne.
UMA
Union du Maghreb arabe en sommeil depuis les années 1990, paralysée par la rivalité algéro-marocaine : la Tunisie ne peut s’appuyer sur aucune intégration régionale structurée.
Choc externe actif
Les droits de douane américains de 25 % imposés en 2025 pénalisent les rares filières tunisiennes exportatrices vers les États-Unis, tandis que la volatilité des prix de l’énergie liée aux tensions régionales alourdit une facture énergétique déjà structurellement déficitaire. Le tourisme et les transferts de la diaspora, eux, résistent. Le bilan reste défavorable : coût énergétique immédiat, bénéfice commercial hypothétique.
Les dynamiques structurelles
Pouvoir personnel et stabilité de façade
La concentration du pouvoir autour de Kaïs Saïed simplifie la décision, mais supprime les soupapes qui absorbaient autrefois les crises. Ce qui donne au système son apparence de stabilité, l’absence de contre-pouvoirs, prive aussi le pays d’exutoire quand la colère sociale monte.
Dette domestique, dépendance renouvelée
En finançant son déficit chez elle plutôt qu’au FMI, la Tunisie a gagné une souveraineté apparente. Mais la dette a simplement changé de créancier : elle est passée des marchés internationaux à la Banque centrale et aux banques locales, qui financent d’autant moins les entreprises.
Mémorandum migratoire et souveraineté
Le discours présidentiel dénonce un complot migratoire tout en signant, avec Bruxelles, un accord qui délègue à la Tunisie la surveillance des frontières extérieures de l’Union. La rhétorique souverainiste et la pratique de la dépendance avancent côte à côte.
Le phosphate, la rente qui revient
Après une décennie de grèves et de production en berne, le phosphate rebondit. Mais le pari d’un quintuplement de la production d’ici 2030 suppose une paix sociale à Gafsa que le pouvoir n’a pas encore obtenue : une grève sur les primes a de nouveau paralysé Métlaoui, Mdhilla, Redeyef et Moularès en mai 2026, preuve que la contestation sociale documentée ailleurs dans cette fiche traverse aussi le bassin minier.
Jeunesse qualifiée, économie qui n’absorbe pas
Le pays continue de former des ingénieurs, mais son économie de sous-traitance et de rente ne crée pas assez d’emplois qualifiés pour les retenir. Chaque diplômé qui part est une dépense éducative publique qui finit par profiter à l’économie d’un autre pays.
Presse muselée, contestation reportée dans la rue
En fermant l’espace médiatique, le pouvoir a cru fermer le débat. Il l’a seulement déplacé : privée de relais éditorial, la contestation se recompose directement dans la rue, où les actions collectives ont bondi de 83 % en 2025.
Ce qui changerait la donne
Les événements qui, s’ils se produisaient, feraient basculer le diagnostic, dans un sens ou dans l’autre.
Un accord est signé avec le FMI
Cela romprait l’impasse financière actuelle et rouvrirait l’accès aux marchés internationaux.
Des opposants emprisonnés sont libérés
Un geste d’apaisement politique desserrerait la pression sociale qui monte depuis 2025.
Le chômage des diplômés continue de grimper
La fracture entre la jeunesse formée et le marché du travail deviendrait difficile à contenir.
Les concessions solaires sortent réellement de terre
La Tunisie commencerait à desserrer sa dépendance énergétique plutôt que de l’aggraver.
Une nouvelle émission obligataire internationale aboutit
Le retour sur les marchés marquerait la fin de l’isolement financier entamé en 2020.
Scénarios à cinq ans · 2026-2031
Scénario favorable
Un accord avec le FMI débloque un financement extérieur, les concessions solaires entrent en production, le phosphate se rapproche de 8 millions de tonnes annuelles, et la croissance se stabilise autour de 3 %. La pression sociale se desserre par des gestes d’ouverture politique.
Scénario défavorable
Aucun accord n’est trouvé, la Banque centrale continue de monétiser un déficit croissant, une nouvelle vague de contestation sociale confronte un pouvoir de plus en plus isolé, et la notation souveraine se dégrade à nouveau vers la catégorie CCC.
Comment lire le score
Le score mesure la capacité à absorber un choc, non la richesse ou la politique du pouvoir en place. Une variation de 0,1 point exige un changement documenté sur au moins un pilier pondéré.
Échelle
4,0-5,0 : solidement ancré. 3,0-3,9 : résilient. 2,5-2,9 : sous tension. 1,5-2,4 : fragile. 1,0-1,4 : en défaillance.
Pondérations et arrondi
P01, P02, P06 et P08 : 13,5 %. P03, P04, P05 et P07 : 9 %. P09 : 10 %. Total : 100 %. Les notes des neuf piliers sont des appréciations qualitatives posées directement au dixième (aucune valeur intermédiaire en centièmes). Le score global est la somme pondérée de ces notes : 2,479, arrondi au dixième (arrondi arithmétique, 0,05 au dixième supérieur) pour donner 2,5/5. Seul le score global fait l’objet d’un arrondi ; sa valeur non arrondie ne figure que dans la méthodologie.
Pilier IX · Autonomie stratégique — méthode de calcul. P09 = 2,2/5. A fiscal = 2 : recours croissant au financement direct de la Banque centrale pour couvrir le déficit. B exportations = 2 : base sectorielle nominalement diversifiée (textile, mécanique et électrique, agroalimentaire, phosphates), mais concentrée à plus de 70 % sur un seul marché, l’Union européenne. C sécurité = 2 : territoire contrôlé, mais appareil de défense dépendant d’équipements et de renseignement étrangers. D réserves et financement = 2 : réserves limitées à 106 jours d’importations, aucun accès aux marchés obligataires internationaux depuis 2020. E décisionnel = 3 : refus assumé des conditions du FMI, une autonomie politique réelle mais achetée au prix d’une marge financière réduite, et contrainte par le mémorandum migratoire avec l’Union européenne. Moyenne : (2 + 2 + 2 + 2 + 3) / 5 = 2,2, retenue comme note finale sans plafonnement nécessaire.

En savoir plus sur SAPERE

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur SAPERE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture