Tunisie
La Tunisie n'a pas réduit sa dette, elle a changé de créancier : une économie qui déplace ses risques plus qu'elle ne les résout, une démocratie qui s'est refermée sur elle-même.
12 millions d'habitants, sept dixièmes des exportations tournées vers l'Europe et aucune émission obligataire internationale depuis 2020.
Le pays qui a déclenché les printemps arabes en 2011 a vu son pouvoir se recentraliser depuis 2021 autour d'une présidence dominante, finance son déficit auprès de sa propre banque centrale et participe, dans le cadre du partenariat migratoire avec l'Union européenne, au contrôle d'une frontière maritime qu'il dénonce dans ses discours.
La croissance est revenue à 2,5 % en 2025 et l'inflation est repassée sous 6 % après le pic de 2023. Mais la dette publique atteint 80,6 % du PIB contre 67,8 % en 2019, et les réserves de change ne couvrent plus que 106 jours d'importations.
Seuls la défense et l'innovation progressent depuis 2020. L'économie, la gouvernance, l'énergie et l'autonomie stratégique se dégradent ensemble. Des chantiers de redressement existent, solaire et interconnexion en tête, mais aucun n'a encore produit d'effet mesurable.
Faute d'accord avec le FMI depuis 2023, l'État emprunte à sa banque centrale et à ses banques locales. Le risque n'a pas disparu : il s'est déplacé dans le bilan des banques tunisiennes et dans le crédit refusé aux entreprises.
Ce qui entre, ce qui sort, et par où
Ce qui décrit le modèle
Où le pays tient, où il cède
Les neuf piliers en un coup d'œil · niveau et tendance depuis 2020+
IÉconomie et financeFragile et dépendant↘La croissance est revenue, mais l'État se finance désormais chez lui, faute de pouvoir emprunter ailleurs.+
IIIndustrie et technologieSous tension structurelle↘Une base industrielle utile à l'Europe, qui vit sur un capital productif de moins en moins renouvelé.+
IIIDémographie et capital humainSous tension structurelle↘Le pays forme beaucoup d'ingénieurs et les regarde partir.+
IVDiplomatie, influence et informationFragile et dépendant↘Une position géographique enviable, une capacité d'initiative qui s'est réduite au fil des procès.+
VÉnergie et ressourcesFragile et dépendant↘Le sous-sol contient du phosphate en abondance ; le gaz vient du voisin et la pluie décide du reste.+
VIDéfense et sécuritéSous tension structurelle↗Un territoire tenu, dans un voisinage qui ne l'est pas.+
VIIInnovation et savoirSous tension structurelle↗Le pays progresse dans les classements d'innovation sans convertir ce savoir en industrie.+
VIIIGouvernance et institutionsFragile et dépendant↘Les institutions fonctionnent, mais elles ne se contrôlent plus les unes les autres.+
IXAutonomie stratégiqueFragile et dépendant↘Une souveraineté proclamée dans les discours, contredite par le pain, le gaz et le carnet de commandes.+
Comprendre l'échelle de robustesse, du plus solide au plus fragile+
- Solidement ancré4,0 à 5,0 · Capacités prouvées sur la durée. Le pays absorbe les chocs sans risque de basculement.
- Résilient sous contrainte3,0 à 3,9 · Forces et faiblesses en tension, mais le système tient par ses propres moyens.
- Sous tension structurelle2,5 à 2,9 · Le pilier tient grâce à une béquille : une rente, un partenaire, un corridor. Il cède si elle cède.
- Fragile et dépendant1,5 à 2,4 · Vulnérabilité profonde. La fonction est assurée, mais sans maîtrise réelle des moyens.
- Défaillance critique1,0 à 1,4 · Risque d'effondrement de la fonction. Autorité ou capacité contestée sur l'essentiel.
L'échelle mesure la capacité à encaisser un choc, pas la richesse ni le potentiel. Le niveau de chaque pilier découle mécaniquement de son évaluation sur cinq points, selon les bornes ci-dessus.
Trois appuis, quatre fractures
Une usine utile à l'Europe
Câblage automobile, composants aéronautiques, textile technique : à deux heures de vol des capitales européennes, la Tunisie s'est rendue utile et compétitive pour des chaînes de production qui la connaissent bien.
Safran y emploie 3,000 personnes sur trois sites. L'atout est réel, mais non exclusif : le Maroc, la Turquie et l'Égypte offrent les mêmes avantages de coût et de proximité.
Une jeunesse massivement formée aux sciences
Deuxième rang mondial pour la part de diplômés en sciences et en ingénierie (une proportion, non un classement de niveau), et un écosystème de start-up parmi les vingt premiers émergents : la matière grise est la ressource la mieux dotée du pays.
Un territoire tenu dans un voisinage qui ne l'est pas
Contrairement à la Libye voisine, l'État conserve un contrôle effectif de son territoire : aucune insurrection active, zone tampon militarisée au sud-est, coopération antiterroriste soutenue.
Une dette qui ne parvient plus à emprunter dehors
Aucune euro-obligation depuis 2020, une notation Caa1 en catégorie spéculative, une dette publique au-delà de 80 % du PIB : l'État emprunte à sa propre banque centrale, et le risque migre vers le bilan des banques tunisiennes.
La justice qui juge au nom de la sûreté de l'État
Conseil supérieur de la magistrature dissous en 2022, remplacé par une instance nommée par décret. En juin 2026, Sihem Bensedrine, 75 ans, ancienne présidente de l'Instance Vérité et Dignité, a été condamnée à 25 ans de prison.
Le pouvoir a convoqué l'ambassadrice de France le 24 juillet, après deux entretiens accordés à une chaîne française par un ancien président exilé : l'isolement diplomatique se creuse au moment où la crise intérieure s'aggrave.
Le réseau lâche, et il emporte ce qui le financerait
Canicule installée depuis le 11 juillet 2026, 47 degrés à Tunis et 49 à Kairouan, et des délestages dépassant vingt-quatre heures dans la région de Bizerte, avec des conséquences en chaîne sur l'eau, les télécommunications et l'activité.
Le tourisme, 5,1 % du produit intérieur brut et 400,000 emplois selon le ministère, a été désorganisé en pleine saison. Le mécanisme est circulaire : la défaillance énergétique détruit la ressource en devises qui permettrait d'y remédier.
Fin août, la rareté de l'eau en bouteille est devenue pénurie. La colère est sortie dans la rue le 25 juillet, cinquième anniversaire du gel du Parlement, sous le slogan « Le peuple a faim, les prisons sont pleines ».
La jeunesse formée part la première
Un quart des diplômés du supérieur est au chômage et près de quatre jeunes actifs sur dix ne trouvent pas d'emploi. Le pays forme mieux qu'il n'emploie, et finance une main-d'œuvre qualifiée dont d'autres économies récoltent le rendement.
Qui tient le pays, du dedans et du dehors
À l'intérieur
Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, le pouvoir s'est recentralisé autour de Kaïs Saïed. Le président a gouverné par décret pendant la phase d'exception, puis fait adopter en 2022 une Constitution qui reconstruit les institutions autour d'un exécutif dominant. Un Parlement a été réélu en 2022-2023, avec des prérogatives très réduites.
Le président nomme et révoque librement ses chefs de gouvernement. La séparation des pouvoirs, acquis de 2011, s'est effacée sans que les institutions cessent de fonctionner.
Le paradoxe diplomatique
Kaïs Saïed revendique une souveraineté pleine et entière : refus des diktats du FMI, dénonciation de l'ingérence étrangère, discours souverainiste sur l'immigration subsaharienne.
Mais cette souveraineté repose sur une dépendance réelle. Sans le marché européen, sans l'aide budgétaire de l'Union et sans le financement domestique de la Banque centrale, l'État ne boucle plus son budget.
Le mémorandum migratoire signé avec Bruxelles en 2023 résume le paradoxe : le pays qui dénonce une recomposition démographique par la migration participe, dans le cadre du mémorandum de 2023, au contrôle des départs migratoires vers l'Union européenne, en contrepartie d'un soutien financier européen.
La Tunisie parle en souveraine et négocie en dépendante.
| Levier | Acteur | Emprise | Ce qu'il contrôle |
|---|---|---|---|
| Débouché des exportations | Union européenne | ●●●● | Environ 70 % des exportations, le premier guichet d'aide budgétaire et le mémorandum migratoire de 2023 : les conditionnalités migratoires et énergétiques passent par là. |
| Investissement et transferts | France | ●●● | Premier investisseur étranger hors énergie, premier partenaire commercial historique et première destination de la diaspora : un poids économique élevé, que le discours souverainiste conteste sans le réduire. |
| Électricité et migration | Italie | ●●● | Deuxième client et fournisseur, partenaire de l'interconnexion ELMED et cheville ouvrière du dispositif migratoire méditerranéen. |
| Fournitures industrielles | Chine | ●●● | Premier fournisseur national avec 12,9 % des importations en 2025, devant l'Italie et la France, et des investissements croissants dans le ciment et l'industrie, pour un débouché quasi inexistant en sens inverse. |
| Gaz et courant | Algérie | ●● | Environ les trois quarts du gaz consommé en Tunisie, et le gaz assure 92 % de la production électrique : la proximité politique entre Tunis et Alger se lit d'abord sur le compteur. |
| Le pain | Russie | ●● | Environ la moitié des importations céréalières selon l'Office des céréales : une dépendance alimentaire sur la denrée la plus politique qui soit. |
| Surveillance du ciel | Turquie | ●● | Cinq drones Anka-S livrés depuis 2021. L'appareil vole sous cocarde tunisienne, mais ses munitions, ses pièces et une partie de sa maintenance restent turques. |
Ce que la géographie impose
Ce qui changerait la donne
Un accord est signé avec le Fonds monétaire international
L'impasse financière se romprait et l'accès aux financements extérieurs se rouvrirait, au prix de conditions que le pouvoir refuse depuis 2023.
Une nouvelle émission obligataire internationale aboutit
Le retour sur les marchés marquerait la fin de l'isolement financier entamé en 2020, et desserrerait l'étau du financement domestique.
Les concessions solaires sortent réellement de terre
Les 598 mégawatts approuvés en 2026 commenceraient à réduire une facture énergétique qui absorbe près de 9 % du budget de l'État.
Des opposants emprisonnés sont libérés
Un geste d'apaisement politique desserrerait la pression sociale qui monte depuis 2025, et rouvrirait le dialogue avec les bailleurs européens.
Le chômage des diplômés continue de grimper
Au-delà des 24,2 % atteints début 2026, la fracture entre la jeunesse formée et le marché du travail deviendrait difficile à contenir.
Le bassin minier retrouve une paix sociale durable
Le pari d'un quintuplement de la production de phosphate d'ici 2030 suppose à Gafsa un accord que les grèves de mai 2026 n'ont pas permis.
À cinq ans · 2026-2031
L'accord rouvre les vannes
Un accord avec le FMI débloque un financement extérieur, les concessions solaires entrent en production, le phosphate se rapproche de 8 millions de tonnes annuelles et la croissance se stabilise autour de 3 %. La pression sociale se desserre par des gestes d'ouverture politique.
Le risque continue de se déplacer
Sans accord ni rupture, l'État finance son déficit chez lui, la dette poursuit sa montée et les banques locales s'en chargent.
La croissance reste faible, le chômage des diplômés élevé, l'énergie chère et le pouvoir sans contrepoids : le pays fonctionne, en transférant chaque année un peu plus de son risque extérieur vers son propre système financier.
La monétisation rencontre la rue
Aucun accord n'est trouvé et la Banque centrale continue de monétiser un déficit croissant.
Une nouvelle vague de contestation sociale confronte un pouvoir de plus en plus isolé, et la notation souveraine se dégrade d'un cran supplémentaire, vers un niveau équivalent à CCC.
Le profil le plus plat des six pays nord-africains calibrés
Une amplitude faible n’est pas une bonne nouvelle. Elle dit qu’aucun pilier ne tire les autres vers le haut et qu’aucun ne menace de céder d’un coup : le pays n’a ni levier ni brèche. C’est le profil qui encaisse le mieux les chocs courts et le moins bien la durée, parce que rien n’y produit d’avance et que tout y consomme du temps.
La Tunisie n’a pas résolu ses risques, elle les a déplacés. La part extérieure de sa dette a reculé sans que l’endettement recule : l’État a changé de créancier, et ce créancier est son propre système bancaire, banque centrale comprise.
Deux mécanismes s’additionnent alors, l’exposition des banques au risque souverain et le financement monétaire du déficit. Ni le niveau de la dette ni celui des réserves ne les montre.
Le diagnostic est falsifiable. Le premier fait qui commencerait à démentir la trajectoire centrale ne serait pas un accord annoncé avec un bailleur : ce serait une émission obligataire souscrite sur les marchés internationaux, la première depuis 2020. Le jour où quelqu’un d’autre que les banques tunisiennes accepte de porter ce risque.
Rien de tout cela ne s’effondre ; tout continue de s’user.
Méthodologie et sources+
Comment lire cette page. Les neuf piliers sont placés sur l'échelle de robustesse SAPERE à cinq niveaux, de « Solidement ancré » à « Défaillance critique » : voir la légende sous les piliers. Cette échelle mesure la capacité à encaisser un choc, pas la richesse ni le potentiel.
Les flèches indiquent la trajectoire observée depuis 2020, établie pilier par pilier et cohérente avec le diagnostic d'ensemble. Les quatre premiers chiffres clés situent la taille de l'économie ; les trois suivants décrivent son régime financier.
La note globale est la somme pondérée des neuf piliers, notés chacun sur cinq. Quatre pèsent 13,5 %, quatre pèsent 9 %, l'autonomie stratégique 10 %. Seule la somme est arrondie au dixième, et c'est la note affichée qui détermine le niveau sur l'échelle.
Un pilier bien noté n'est pas un pilier riche : c'est un pilier qui tient sans béquille. Une rente, un partenaire unique, un corridor sont des béquilles, et la note baisse quand la fonction en dépend.
Ce que mesure l'emprise. Dans la table des leviers, les points vont de ● à ●●●● et notent la capacité d'un acteur à contraindre une décision tunisienne, non le volume des échanges.
Un gros client sans levier politique pèse moins qu'un fournisseur unique sur une denrée sensible.
Données arrêtées au 15 septembre 2026, révisé le même jour. La fenêtre a été portée du 14 juillet au 15 septembre : cette fiche est la première de la série et ses données s'arrêtaient deux mois avant celles des autres pays d'Afrique du Nord. Ce qui entre est l'été tunisien, coupures, tourisme atteint, pénurie d'eau en bouteille et convocation de l'ambassadrice de France.
Aucune note ne bouge. Ces faits aggravent l'énergie, l'économie et la gouvernance sans qu'un mouvement soit décidé ici ; le réexamen, s'il a lieu, se fera ensemble.
La Tunisie a retrouvé en 2025, cinq ans après le choc de la pandémie, le niveau de production qu’elle affichait avant 2020. La croissance a atteint 2,5 % sur l’année, portée par l’agriculture, le tourisme et un rebond du phosphate. L’inflation, qui avait dépassé 10 % en 2023, est redescendue sous 6 %.
Cette stabilisation se paie cher. Sans accord avec le FMI depuis que le président Kaïs Saïed a qualifié ses conditions de diktats étrangers, l’État finance son déficit directement auprès de la Banque centrale et des banques locales : la dette publique, passée de 67,8 % du PIB en 2019 à 80,6 % en 2025, aucune euro-obligation n’a été émise depuis 2020, et les réserves de change ne couvrent plus que 106 jours d’importations. La part de la dette extérieure dans l’endettement public, elle, a reculé de 73,8 % en 2018 à 57,8 % en 2024 : la Tunisie n’a pas réduit sa dette, elle a changé de créancier, troquant sa dépendance au marché international contre une dépendance domestique, plus discrète mais tout aussi contraignante.
Le verrou n’est plus seulement financier. Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, le pouvoir s’est recentralisé autour de la présidence : Parlement dissous puis reconstitué en 2022-2023 avec des pouvoirs très réduits, Constitution taillée sur mesure en 2022, opposants condamnés à de lourdes peines de prison, presse classée 137e mondiale par Reporters sans frontières. La rue le fait savoir : près de 4,800 actions collectives ont été recensées en 2025, en hausse de 83 % sur un an.
Kaïs Saïed revendique une souveraineté pleine et entière : refus des diktats du FMI, dénonciation d’une ingérence étrangère face aux critiques européennes sur les procès politiques, discours souverainiste sur l’immigration subsaharienne. Mais cette souveraineté affichée repose sur une dépendance réelle : sans le marché européen, qui absorbe l’essentiel des exportations, sans l’aide budgétaire de l’Union et sans le financement domestique de la Banque centrale, l’État ne boucle plus son budget.
Cette tension traverse toute la politique étrangère tunisienne. Le mémorandum migratoire signé avec Bruxelles en 2023 illustre le paradoxe : le pays qui dénonce un plan de recomposition démographique par la migration participe, dans le cadre du mémorandum de 2023, au contrôle des départs migratoires vers l’Union européenne, en contrepartie d’un soutien financier européen. La Tunisie parle en souveraine et négocie en dépendante.
| Pays | Produits | Montant | Poids |
|---|---|---|---|
| France | Textile-habillement, câblage automobile, mécanique et électrique, huile d’olive | ~14,8 Mds TND | ~23,3 % |
| Italie | Textile-habillement, mécanique, agroalimentaire | ~10,6 Mds TND | ~16,6 % |
| Allemagne | Câblage et composants automobiles, mécanique | ~9,2 Mds TND | ~14,4 % |
| Espagne | Textile, agroalimentaire, énergie | ~3,2 Mds TND | ~5,0 % |
| Libye | Matériaux de construction, produits alimentaires, biens de consommation | ~2,5 Mds TND | ~3,9 % |
| Pays | Produits | Montant | Poids |
|---|---|---|---|
| Chine | Machines, produits électroniques, textiles | ~11,0 Mds TND | ~12,9 % |
| Italie | Biens intermédiaires, équipements industriels, matières premières | ~9,9 Mds TND | ~11,6 % |
| France | Équipements mécaniques, électriques et informatiques, textile-habillement | ~9,3 Mds TND | ~10,9 % |
| Allemagne | Véhicules, machines, produits chimiques | ~6,6 Mds TND | ~7,7 % |
| Algérie | Gaz naturel et hydrocarbures | ~6,5 Mds TND | ~7,6 % |
Safran emploie 3,000 personnes sur trois sites, Stelia Aerospace (groupe Airbus) 900 personnes à El Mghira : les grands noms de l’aéronautique mondiale ont choisi la Tunisie, pas seulement ses coûts.
Yazaki, Leoni et Coficab font tourner les usines de câblage de Bizerte et de Mateur, fournisseurs directs des constructeurs automobiles européens.
Mais cette place n’est pas acquise : le Maroc dispose d’une base automobile et aéronautique nettement plus large, et la Turquie, l’Égypte, les Balkans ou l’Europe de l’Est offrent des coûts et une proximité comparables. La Tunisie est utile et compétitive ; elle n’est pas irremplaçable.
Cette matière grise reste la vraie richesse du pays, largement supérieure à ce que son revenu par habitant laisserait attendre.
Une diaspora installée en France, en Italie et en Allemagne a transféré environ 2,6 Mds $ en 2024, et davantage encore en 2025 : c’est elle, avec le tourisme, qui finance en devises ce que l’économie intérieure ne finance plus.
Reste à retenir les talents : ce sont eux qui, aujourd’hui, quittent le pays en premier.
Statut d’allié majeur non-membre de l’OTAN depuis 2015, coopération antiterroriste soutenue avec Washington, zone tampon renforcée à la frontière libyenne : la maîtrise sécuritaire reste l’un des acquis les plus solides du pays.
Un budget de défense en hausse de 13 % pour 2026 confirme la priorité donnée à cette frontière.
Ce déplacement n’efface pas le risque, il le change de nature : éviction du crédit aux entreprises, exposition croissante des banques à la dette souveraine, pression monétaire latente.
Un choix qui a évité, jusqu’ici, le scénario du défaut, mais à un coût qui s’alourdit chaque année qu’il se prolonge.
En juin 2026, la justice tunisienne a condamné Sihem Bensedrine, 75 ans, ex-présidente de l’Instance Vérité et Dignité, à 25 ans de prison, et confirmé en appel la peine de 8 ans de Saadia Mosbah, présidente de l’association antiraciste Mnemty arrêtée après avoir critiqué le discours présidentiel de 2023 sur le ’grand remplacement’.
Le même mois, la restitution des biens spoliés sous Ben Ali restait bloquée depuis 2019, sans le moindre chiffrage du trésor saisi : la justice transitionnelle née de la révolution de 2011 est aujourd’hui punie par ceux-là mêmes qu’elle devait juger.
La séparation des pouvoirs, acquis de la révolution de 2011, n’a plus grand-chose d’effectif.
La dette publique dépasse désormais 80 % du PIB, contre 67,8 % en 2019, et l’État emprunte directement auprès de sa propre Banque centrale.
Ce financement domestique évince le crédit aux entreprises privées, qui peinent d’autant plus à investir.
La fécondité, tombée à 1,54 enfant par femme, ne suffit plus à renouveler la population active, tandis que la part des plus de 60 ans a triplé depuis 1966.
Le pays forme des ingénieurs pour des entreprises allemandes ou françaises qui finissent souvent par les recruter, chez elles ou en Tunisie même.
Le textile recule, les phosphates restent erratiques d’un trimestre à l’autre, et l’économie informelle continuerait de peser plus de la moitié du PIB.
Sans investissement, la sophistication industrielle héritée des années 2000 s’érode plus qu’elle ne se renouvelle.
Les concessions solaires approuvées en 2026 promettent une capacité d’environ 598 mégawatts, mais elles restent à construire.
La transition énergétique tunisienne reste, pour l’essentiel, à concrétiser.
Le décret-loi 54 sur les fausses informations sert de fondement à des poursuites contre des journalistes, dont certains sont détenus depuis plus de deux ans.
La rue le ressent : près de 4,800 actions collectives ont été recensées en 2025, en hausse de 83 % sur un an.
Le blé tendre, base du pain subventionné, est importé à 95 % faute de surfaces cultivées suffisantes : une dépendance propre à cette seule céréale. Sur l’ensemble des besoins céréaliers du pays, blé dur et orge compris, la bonne récolte 2025 n’en couvre encore qu’environ 65 % : la dépendance recule un peu, elle ne disparaît pas.
Le pain a un poids politique que la Tunisie a payé cher en 1984 : une rupture d’approvisionnement ne serait pas seulement une crise alimentaire.
Rupture du dialogue social avec l’UGTT.
Choc sur les prix de l’énergie importée.
Ralentissement du tourisme européen.
Durcissement de la crise migratoire avec l’Union européenne.
Instabilité accrue à la frontière libyenne.
Nouvelle vague de procès politiques.
Investissements étrangers en hausse de 35 % en 2025.
Tourisme et diaspora : entrées combinées record de 16,86 Mds TND en 2025.
Interconnexion électrique ELMED avec l’Italie.
Rebond des exportations de phosphates.
Entrée dans le top 80 de l’indice mondial de l’innovation.
Notation Moody’s stabilisée à Caa1.
I · Économie et finance
Tourisme et transferts de la diaspora résilients.
Inflation redescendue sous 6 % après le pic de 2023.
Aucun accès aux marchés obligataires internationaux depuis 2020.
Déficit financé directement par la Banque centrale, une monétisation qui évince le crédit aux entreprises et expose les banques à un risque de concentration sur la dette souveraine.
Aucun accord avec le FMI depuis 2023.
Le tourisme, 5,1 % du produit intérieur brut et 400,000 emplois selon le ministère, a été désorganisé en pleine saison 2026 par ces mêmes coupures. Le mécanisme est circulaire et documenté ailleurs, à Cuba notamment : la défaillance énergétique détruit la ressource en devises qui permettrait d'y remédier.
II · Industrie et technologie
Rebond des exportations de phosphates en 2025 (+15 %).
Position géographique à deux heures de vol de l'Europe.
Concurrence croissante de pays offrant les mêmes avantages de coût et de proximité (Maroc, Turquie, Égypte).
Production de phosphate toujours loin du record de 2010.
Économie informelle qui représenterait, selon une estimation de 2018, plus de la moitié du PIB.
III · Démographie et capital humain
Espérance de vie stable à 76,5 ans.
Transition démographique achevée en moins de quarante ans.
Chômage des diplômés reparti à la hausse, à 24,2 % au premier trimestre 2026, en hausse de 1,7 point sur un seul trimestre.
Fécondité tombée à 1,54 enfant par femme.
Vieillissement rapide : la part des plus de 60 ans a triplé depuis 1966.
Émigration qualifiée persistante, qui prive le pays du capital humain qu'il a formé.
IV · Diplomatie, influence et information
Levier de négociation migratoire avec l'Union européenne.
Statut d'allié majeur non-membre de l'OTAN depuis 2015.
Presse classée 137e mondiale par RSF, en recul de dix-neuf places en deux ans.
Union du Maghreb arabe en sommeil depuis les années 1990.
Rhétorique souverainiste en décalage avec la dépendance réelle.
Le pouvoir a convoqué l'ambassadrice de France le 24 juillet 2026, à la suite de deux entretiens accordés à une chaîne française par un ancien président exilé et condamné en 2024 : un isolement diplomatique qui se creuse au moment où la crise intérieure s'aggrave.
V · Énergie et ressources
Interconnexion électrique ELMED avec l'Italie en développement.
Réserves de phosphate parmi les plus importantes au monde.
Ressources en eau au voisinage de 500 m³ par habitant et par an, seuil que la convention internationale nomme pénurie absolue et que la stratégie nationale Eau 2050 pose comme cible à ne pas franchir.
Barrages remplis à 58 % au 31 mars 2026, après trois années consécutives sous la barre des 20 %.
Dépendance au gaz algérien pour une part substantielle de l'approvisionnement électrique.
Subventions énergétiques proches de 9 % du budget de l'État.
Renouvelables encore marginaux dans le mix électrique.
L'été 2026 a converti cette dépendance en défaillance : canicule installée depuis le 11 juillet, 47 degrés à Tunis et 49 à Kairouan, et des délestages atteignant plus de vingt-quatre heures dans la région de Bizerte, avec des conséquences en chaîne sur l'approvisionnement en eau, les télécommunications et l'ensemble de l'activité.
VI · Défense et sécurité
Statut d'allié majeur non-membre de l'OTAN depuis 2015.
Zone tampon renforcée à la frontière libyenne.
Capacités de projection réduites, sécurité maritime limitée.
Instabilité persistante en Libye voisine, frontière durablement exposée.
La menace jihadiste continue de transiter par la diaspora et la migration irrégulière : un ressortissant tunisien a été mis en examen à Paris en mai 2026 pour un projet d’attentat contre le Louvre.
La hausse de 13 % du budget 2026 absorbe en partie l'inflation et la masse salariale, sans prouver à elle seule un gain de capacité opérationnelle.
VII · Innovation et savoir
Écosystème de start-up dans le top 20 des écosystèmes émergents (Startup Genome).
17e rang mondial pour les articles scientifiques et techniques rapportés au PIB en parité de pouvoir d'achat (indice mondial de l'innovation) : un ratio, non un volume.
Les diplômés qualifiés émigrent avant même d'irriguer l'écosystème local.
Accès au financement difficile pour les entreprises innovantes, capital-risque dépendant de l'État.
Dépôts de brevets et transformation de la recherche en produits commerciaux restent limités.
VIII · Gouvernance et institutions
Société civile et UGTT toujours actifs malgré les pressions.
Un Parlement existe depuis les élections de 2022-2023, même si ses pouvoirs sont très réduits par la Constitution de 2022.
Sihem Bensedrine (25 ans) et Saadia Mosbah (8 ans) condamnées en juin 2026, figures de la société civile et de la justice transitionnelle post-2011.
Restitution des biens spoliés sous Ben Ali bloquée depuis 2019, sans chiffrage officiel.
Presse et société civile sous pression croissante.
Actions collectives en hausse de 83 % en 2025.
La colère est sortie dans la rue : manifestation du 25 juillet 2026 à Tunis, jour de la fête de la République et cinquième anniversaire du gel du Parlement, sous le slogan « Le peuple a faim, les prisons sont pleines », après des heurts à Ettadhamen. Fin août, la rareté de l'eau en bouteille est devenue pénurie, ce qui suppose que l'eau du réseau n'est plus jugée consommable ou disponible.
IX · Autonomie stratégique
Coopération sécuritaire autonome avec plusieurs partenaires.
Base d'exportation sectoriellement diversifiée.
Aucun accès aux marchés obligataires internationaux depuis 2020.
Dépendance croissante au marché européen, source de 70 % des exportations.
Environ la moitié des importations céréalières provient d'un seul fournisseur, la Russie.
Dépendance aux équipements et technologies chinois pour l'industrie et aux équipements militaires étrangers pour la sécurité.
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