« L’Inde n’est pas neutre, elle est du côté de la paix »
Narendra Modi et la guerre d’Ukraine
La formule est habile. Elle ne ment pas, elle fait mieux : elle est presque impossible à prendre en défaut. Reste à savoir ce qu’elle décrit.
La phrase dit vrai : l’Inde n’est pas indifférente, mais elle ne dit rien de ce qu’elle fait.
Narendra Modi la prononce le 5 décembre 2025, à Hyderabad House, face à Vladimir Poutine. Il avait déjà tenu ce langage au Wall Street Journal en juin 2023, puis à Volodymyr Zelensky, à Kyiv, en août 2024.
Rien de faux là-dedans : New Delhi appelle au dialogue, et le pratique. Mais on demandait à l’Inde où elle se tient entre Moscou et Kyiv. Elle répond qu’elle aime la paix. Qui ne l’aime pas ?
« Neutre » peut vouloir dire « qui ne fait pas la guerre » ou « qui s’en lave les mains ».
Le premier sens relève du droit de la guerre, codifié à La Haye en 19071. Ce droit n’oblige pas un pays neutre à empêcher ses entreprises de vendre à un belligérant ; s’il restreint ces ventes, il doit traiter les deux camps à égalité. Rien n’interdit donc les achats indiens de pétrole russe.
Modi s’exprimait en hindi, mais il a gardé un mot anglais, « neutral ». C’est le mot du débat international, où l’on reproche à l’Inde ses achats russes et sa réserve diplomatique. Il ne répond pas à ces reproches. Il les enjambe, en se réclamant de la paix.
La formule tait une dimension majeure de la politique indienne : le pétrole.
Depuis 2022, l’Inde compte parmi les premiers clients du pétrole russe, et 2026 bat des records. En août, la raffinerie indienne de Vadinar, dont le groupe russe Rosneft possède près de la moitié, a renvoyé en Russie de l’essence tirée de ce brut, quand les drones ukrainiens frappaient les raffineries russes2.
Cela ne prouve pas que l’Inde a choisi Moscou : il faudrait aussi peser ce que l’Inde fait avec l’Ukraine et ses alliés occidentaux. Or « du côté de la paix » n’en dit pas un mot. La phrase ne constate pas une position, elle la redéfinit.
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Le jour où l’ONU a mis un cessez-le-feu aux voix, l’Inde s’est abstenue. La formule n’aide pas à comprendre pourquoi.
Le 24 février 2026, l’Assemblée générale des Nations unies adopte, par 107 voix contre 12, une résolution qui exige un cessez-le-feu « immédiat, complet et inconditionnel » entre la Russie et l’Ukraine3. L’Inde figure parmi les 51 abstentions, avec la Chine et les États-Unis.
Le texte ne parlait pas que de paix : il réaffirmait aussi l’intégrité territoriale de l’Ukraine. S’abstenir pouvait vouloir dire oui au cessez-le-feu, non au reste. Voilà la limite de la formule : même le jour où la paix était soumise au vote, elle ne permettait ni de prévoir ce vote, ni de l’expliquer.
Tout le monde se dit du côté de la paix. Encore faut-il dire comment on compte y arriver.
Soyons justes. L’Inde a le droit de parler à tout le monde, et c’est ce qui rend ses bons offices crédibles. Le 3 septembre 2026, recevant S. Jaishankar, Volodymyr Zelensky déclarait : « La paix est nécessaire. C’est la position claire de l’Inde ».
Une médiation peut convenir aux deux camps et rester une vraie politique. Mais laquelle ? Quel plan de paix l’Inde propose-t-elle, à quelles conditions ? La formule s’en dispense, et c’est ce qui la rend confortable.
En résumé
Le mot de la fin
En diplomatie, une phrase que rien ne peut démentir est un petit chef-d’œuvre : elle ne coûte rien. Pour qui veut comprendre, c’est une impasse : elle n’apprend rien sur l’Inde.
Être du côté de la paix est une vertu, pas une adresse.
Une intention se proclame, une position se mesure.
Les sources de cette page · 3 référencesAfficher ▾Masquer ▴
- 1Convention (V) concernant les droits et les devoirs des puissances et des personnes neutres en cas de guerre sur terre, La Haye, 18 octobre 1907, articles 7 et 9.
- 2Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), analyse mensuelle des exportations russes de combustibles fossiles, publiée le 13 septembre 2026.
- 3Assemblée générale des Nations unies, résolution « Support for lasting peace in Ukraine » (A/ES-11/L.17), 24 février 2026. Vote enregistré : 107 pour, 12 contre, 51 abstentions ; compte rendu de la séance : GA/12752 ; vote pays par pays : bibliothèque numérique des Nations unies.
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