L’ONU face au monde : l’impuissance organisée
Soudan, République démocratique du Congo, climat, Haïti, Ukraine, Gaza — les crises qui ont dominé l’action des Nations Unies, ce qu’elles révèlent, et les cinq fractures institutionnelles qui expliquent pourquoi l’ONU ne répond plus à la hauteur.
Entrée en vigueur du premier cessez-le-feu à Gaza.
Résolution 2774 : les États-Unis et la Russie votent ensemble un texte minimal sur l’Ukraine, pendant que cinq alliés européens s’abstiennent faute de condamnation claire de l’agression.
Massacre du camp de Zamzam au Soudan, au deuxième anniversaire de la guerre civile.
Guerre de douze jours entre Israël, les États-Unis et l’Iran.
Famine officiellement confirmée à Gaza, puis au Darfour.
Une commission d’enquête de l’ONU conclut à un génocide à Gaza ; plus de 150 des 193 États membres reconnaissent la Palestine.
Second cessez-le-feu à Gaza, libération des otages ; chute d’El-Fasher au Soudan.
Deuxième famine confirmée au Soudan, à Al-Fasher et Kadugli.
Quatrième anniversaire de la guerre : l’Assemblée générale adopte une résolution pour une « paix durable » en Ukraine (107 pour, 12 contre, 51 abstentions dont la Chine).
Nouveau conflit Israël-États-Unis-Iran ; fermeture des points de passage vers Gaza.
Sommet de Berlin sur le Soudan : 1,5 Md€ promis ; le Tchad annonce le déploiement de 1,500 soldats pour la Force anti-gangs en Haïti.
Nouvelle épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo, causée par le virus Bundibugyo, sans vaccin homologué.
Le Conseil de sécurité alerte sur un risque d’atrocités de masse à El-Obeid, Soudan.
Les crises qui définissent la période
Sept dossiers, chacun lu selon la même grille : contexte, chiffres, acteurs, ce que cela révèle, enjeux. Gaza clôt la liste : c’est le dossier déjà le plus documenté, celui qui a le moins besoin d’être mis en avant.
Soudan
Depuis avril 2023, l’armée soudanaise et une milice paramilitaire se disputent le pays, plongeant le Soudan dans la pire crise de déplacement au monde.
Chiffres
La Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan, mandatée par le Conseil des droits de l’homme, a formellement conclu que les crimes d’El-Fasher « présentent les caractéristiques d’un génocide » : une conclusion d’enquête, non une qualification judiciaire définitive.
19,5 millions de personnes en insécurité alimentaire sévère à mai 2026 ; la faim catastrophique pourrait toucher 200,000 personnes entre juin et septembre, contre 135,000 en début d’année.
Le plan humanitaire 2026, distinct de 2025, n’était financé qu’à 5,5 % en février puis 16 % mi-avril.
Acteurs & ONU
Armée régulière (SAF) contre Forces de soutien rapide (RSF).
Enjeux
El-Obeid connaîtra-t-il le sort d’El-Fasher, et la communauté internationale agira-t-elle avant plutôt qu’après ?
RDC
L’avancée du groupe armé M23 à l’est de la République démocratique du Congo (RDC) a rouvert une guerre régionale vieille de trois décennies entre Kinshasa, Kigali et de multiples milices.
Chiffres
26,5 millions de Congolais en insécurité alimentaire aiguë à l’échelle nationale ; environ 10 millions en Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu et Tanganyika entre janvier et juin 2026.
L’appel humanitaire de l’ONU pour la RDC a été réduit de 46 %, passant de 2,58 Mds$ en 2024 à 1,4 Md$ en 2026.
Acteurs & ONU
Le M23, soutenu selon l’ONU par le Rwanda voisin.
La MONUSCO, 14,000 Casques bleus, peine à contenir les combats ; l’OMS parle d’une « collision catastrophique » entre Ebola et le conflit armé.
Enjeux
un cessez-le-feu local pourra-t-il être obtenu pour endiguer Ebola avant qu’elle ne se propage davantage ?
Climat, catastrophes et vulnérabilités
Le climat n’est plus un dossier environnemental séparé : il traverse les famines, les déplacements et le droit international. Le séisme afghan, lui, n’a pas d’origine climatique, mais il illustre, comme les catastrophes météorologiques, combien les États fragiles transforment un choc naturel en crise humanitaire durable.
Chiffres
Séisme en Afghanistan, catastrophe géologique sans lien climatique (sept. 2025, plus de 2,200 morts) ; inondations au Pakistan (août 2025, environ 800 morts, le triple de l’année précédente).
Sécheresse en Somalie (2,5 millions de personnes en zone touchée) ; ouragan Melissa aux Caraïbes (nov. 2025, une centaine de morts, intensité renforcée d’environ 16 km/h par le réchauffement).
Juillet 2025 : troisième mois de juillet le plus chaud jamais enregistré, record de 50,5°C en Turquie.
Acteurs & ONU
À la COP30, une coalition de pays producteurs de pétrole et de gaz s’est opposée à toute sortie contraignante des fossiles dans le texte final ; absence des États-Unis, une première en 30 ans.
La CIJ a reconnu en juillet l’obligation légale des États d’agir. 1,300 Mds$/an promis d’ici 2035, quand il manque 4,000 Mds$/an pour l’ensemble des ODD.
Enjeux
les promesses de Belém se traduiront-elles en versements réels avant 2030 ?
Haïti
L’effondrement de l’État face aux gangs a transformé la capitale en zone de non-droit, sous les yeux d’une mission internationale longtemps sous-dimensionnée.
Chiffres
Les gangs contrôlaient toujours environ 90 % de Port-au-Prince mi-2026.
Entre mars 2025 et mi-janvier 2026, au moins 5,519 personnes ont été tuées et 2,608 blessées, selon le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme ; 1,45 million de personnes étaient déplacées en février 2026, un niveau approchant celui du séisme de 2010.
Acteurs & ONU
le Conseil de sécurité a autorisé la transformation de la mission en Force de répression des gangs en septembre 2025 ; un Bureau d’appui de l’ONU (UNSOH) lui fournit transport, soins médicaux et ravitaillement.
Enjeux
la force renforcée parviendra-t-elle à inverser la dynamique avant que son financement, aujourd’hui généreux, ne s’essouffle comme celui de la mission précédente ?
Ukraine
Après plus de trois ans de guerre, le conflit s’installe dans une forme d’usure où l’attention internationale se déplace ailleurs.
Chiffres
coût de reconstruction estimé à 500 Mds€ sur dix ans.
Acteurs & ONU
Russie contre Ukraine, soutenue par l’OTAN et l’UE. Conseil de sécurité structurellement paralysé par le veto russe.
Les rapports de force à l’ONU se sont pourtant redessinés : en février 2025, une résolution portée par les États-Unis a vu Washington et Moscou voter ensemble, faute de condamnation claire de la Russie dans le texte, pendant que cinq alliés européens (Danemark, France, Grèce, Slovénie, Royaume-Uni) s’abstenaient en signe de désaccord.
La Chine, elle, ne s’aligne jamais formellement sur la Russie : elle s’abstient systématiquement plutôt que de voter contre les textes qui la condamnent, tout en qualifiant l’envoi d’armes à l’Ukraine de position qui « verse de l’huile sur le feu ». Une neutralité de façade qui la pose en arbitre potentiel sans jamais l’engager.
Enjeux
la proposition Zelensky-Poutine ouvrira-t-elle une vraie négociation, ou restera-t-elle un geste sans suite ?
L’ONU elle-même
L’organisation qui documente les crises du monde traverse depuis 2025 sa pire crise financière et institutionnelle depuis des décennies, à l’occasion de son 80e anniversaire.
Chiffres
1,6 milliard de dollars d’impayés fin 2025. Budget 2026 réduit de 15 %, environ 2,681 postes supprimés.
Part chinoise du budget régulier à 20 %, contre 22 % pour les États-Unis.
Acteurs & ONU
Washington a retenu ses contributions 2025, coupant l’essentiel de son financement volontaire.
L’initiative UN80, lancée par Guterres en mars 2025, se poursuit sous contrainte.
Enjeux
l’ONU peut-elle remplir ses missions avec des moyens amputés de 15 à 20 %, alors que trois crises majeures s’aggravent simultanément mi-2026 ?
Gaza / Israël
Deux ans de guerre depuis l’attaque du 7 octobre 2023, sous blocus quasi continu, ponctués de deux cessez-le-feu qui n’ont jamais tenu leurs promesses.
Chiffres
Famine confirmée le 22 août 2025, levée en décembre.
Le 16 septembre 2025, une commission d’enquête internationale indépendante mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a conclu qu’Israël avait commis quatre des cinq actes énumérés dans la Convention de 1948 sur le génocide. Cette conclusion relève d’un organe d’enquête indépendant ; elle ne constitue ni un arrêt de la CIJ ni une condamnation pénale de la CPI, mais elle a durci le cadre politique et juridique du débat.
Plus de 150 des 193 États membres reconnaissaient l’État de Palestine en septembre 2025.
Acteurs & ONU
Médiation américaine, Qatar, Égypte pour le cessez-le-feu ; Conseil de paix pour le suivi.
Conseil de sécurité bloqué par le veto des États-Unis sur le fond du dossier.
Enjeux
le cessez-le-feu survivra-t-il à un contrôle territorial israélien croissant, et les 70 Mds$ de reconstruction trouveront-ils enfin preneur ?
Ce que ces crises révèlent, mises bout à bout
Six lignes de force qui traversent les sept dossiers, indépendamment du pays ou du continent.
Les civils, cible et non plus dommage collatéral
Au Soudan comme à Gaza, la population n’est plus seulement exposée aux combats, elle en est devenue l’un des objectifs.
La faim comme arme, pas comme accident
Dans les deux seuls pays officiellement en famine, la faim a suivi des sièges et des blocages délibérés, non des pénuries fortuites.
Le droit progresse dans les mots, recule dans les actes
Avis de la CIJ, rapports de commissions d’enquête : le droit international se précise, mais l’exécution reste sans mécanisme contraignant.
Le climat, multiplicateur de crises humaines
Il n’est plus un décor : il aggrave déplacements, famines et fragilités étatiques déjà à l’œuvre ailleurs.
Le financement, une variable géopolitique
Qui reçoit 25 % de ses besoins et qui en reçoit davantage dépend moins de l’urgence que de l’alignement diplomatique du moment.
Une impuissance fabriquée, pas subie
L’ONU n’est pas simplement impuissante : elle est rendue impuissante, par construction, par les mêmes États qui la financent, la président et bloquent sa réforme.
Le compte des promesses : reconstruction de Gaza
Trois chiffres, un seul dossier, pour mesurer l’écart entre l’annonce et le virement réel.
Les fractures institutionnelles
Les cartes racontent ce qui arrive ; les fractures expliquent pourquoi l’ONU ne parvient pas à répondre à la hauteur des crises.
Le Conseil de sécurité ne sécurise plus
Bloqué par des vetos croisés (la Russie sur l’Ukraine, les États-Unis sur Israël), le Conseil s’est borné, le 20 juin 2026 sur El-Obeid, à évoquer un « risque imminent d’atrocités de masse » sans résolution contraignante, le même schéma qu’à El-Fasher huit mois plus tôt.
Toutes les vies ne pèsent pas le même poids diplomatique
Gaza et le Soudan ne sont pas hiérarchisables dans la souffrance ; ils le sont dans l’attention diplomatique. Gaza polarise chancelleries et opinions publiques, et bénéficie mi-2026 d’un Conseil de paix dédié. Le Soudan, malgré une ampleur de déplacements et de massacres comparable, reste relégué dans l’angle mort africain du système international. Une deuxième ville, El-Obeid, y est menacée du sort d’El-Fasher sans mécanisme de protection équivalent.
Les États demandent l’impossible à une ONU sous-financée
1,6 milliard de dollars d’impayés fin 2025, budget 2026 réduit de 15 %. Au Soudan, les appels de fonds peinent à être couverts. En RDC, l’épidémie d’Ebola se propage dans un système déjà fragilisé par les coupes, l’appel humanitaire du pays ayant lui-même reculé de 46 % en deux ans.
Les vainqueurs de 1945 verrouillent encore l’époque actuelle
Le G4 et le Consensus d’Ezulwini africain réclament un élargissement du Conseil de sécurité. Le Pacte pour l’avenir de 2024 a acté le principe sans calendrier contraignant. Aucun des cinq membres permanents n’a intérêt à diluer son propre veto.
Le numérique, dernier espace où l’ONU tente d’anticiper
Sur l’intelligence artificielle, l’ONU poursuit un dialogue mondial et un panel scientifique international. C’est le seul domaine où elle prétend encore écrire des règles avant la catastrophe.
Sept dossiers, cinq fractures, une seule ligne de force : l’ONU documente mieux qu’elle n’agit. Les commissions d’enquête produisent des conclusions de plus en plus dures, la CIJ précise le droit, les rapporteurs alertent des mois à l’avance. Et pourtant El-Obeid s’apprête à vivre, sous les yeux du Conseil de sécurité, ce qu’a vécu El-Fasher huit mois plus tôt.
L’ONU de 2025-2026 n’est pas une organisation qui échoue faute de savoir ce qu’il faut faire. C’est une organisation à qui ses propres membres les plus puissants refusent, méthodiquement, les moyens de le faire.
Sources primaires
- SAPERE — Le Conseil de la paix, ou la privatisation de l’ordre international
- Wikipédia — Résolution 2774 du Conseil de sécurité (24 février 2025)
- ONU Info — Assemblée générale : large appui à une « paix durable » en Ukraine (février 2026)
- ONU Info — La France et plusieurs autres pays occidentaux reconnaissent l’État de Palestine
- France 24 — Gaza : une commission de l’ONU accuse Israël de génocide (16 sept. 2025)
- L’Écho — Soudan : offensive imminente à El-Obeid, l’ONU alerte (juin 2026)
- 20 Minutes / AFP — Ebola en RDC : le bilan dépasse les 500 morts (6 juillet 2026)
- ONU Info — Haïti : la nouvelle force anti-gangs entend reprendre le contrôle de Port-au-Prince (juin 2026)
- Africanews — Le Tchad va déployer 1 500 soldats pour lutter contre les gangs en Haïti (avril 2026)
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Sur le même sujet, j’ai publié un article de blog dans lequel je plaide pour la nécessité de repenser l’équilibre international et d’imaginer un nouvel ordre mondial, plus juste, plus représentatif et mieux adapté aux réalités géopolitiques actuelles. Voici le lien pour celles et ceux que le sujet intéresse :
https://beau-f.org/2026/01/04/pour-un-nouvel-ordre-mondial/