Droite contre Gauche
Une scission politique née en 1789
Le 11 septembre 1789, dans l’Assemblée nationale constituante, se joue bien plus qu’un simple débat sur le veto royal. Ce jour-là, la France révolutionnaire accouche d’une distinction idéologique qui allait marquer à jamais l’histoire politique mondiale : la droite et la gauche. Derrière l’apparente banalité d’un choix de placement dans une salle, se dessinent des lignes de fracture profondes, symbolisant des visions opposées de la société, du pouvoir, et de l’avenir.
Mais tout a commencé bien avant cette fameuse date. En mai 1789, Le Roi Louis XVI, acculé par une crise financière insurmontable, convoque les États généraux, espérant que cette assemblée des représentants des trois ordres – clergé, noblesse et tiers état – pourra sauver son royaume. Très vite, les divisions éclatent. Le 17 juin 1789, les députés du Tiers État, fatigués des privilèges de la noblesse et du clergé, se proclament Assemblée nationale. Le roi tente de résister, mais les événements s’emballent, transformant ce rassemblement en révolution. La France ne sera plus jamais la même.
La géographie de la salle devient celle des idées
C’est dans cette ambiance électrique que, quelques mois plus tard, lors des discussions sur le veto royal en septembre 1789, une scission apparaît, mais cette fois-ci dans l’espace même de l’Assemblée. Ceux qui défendent le roi et la religion se placent à droite du président de l’Assemblée. Une symbolique lourde de sens : c’est sous les bustes des grands hommes de l’Ancien Régime que se regroupent les partisans de la monarchie et des traditions. Ils s’agrippent à l’idée d’une France immuable, où l’ordre établi ne saurait être remis en cause. À droite, on se veut serein, raisonnable, protecteur des institutions.
De l’autre côté, à gauche, c’est une tout autre ambiance. Les opposants au roi, ceux qui veulent un changement radical, s’y regroupent. Ils ne veulent pas simplement des réformes. Ils rêvent d’une France nouvelle, où le pouvoir royal serait réduit à néant. Ils ne crient pas pour la forme ; ils crient pour faire tomber des têtes. Ce n’est plus une question de savoir où s’asseoir : c’est une déclaration de guerre. La gauche, ce jour-là, devient le bastion de la Révolution, un espace où le désir de bouleverser l’ordre social se mêle à une ferveur qui frôle l’utopie.
Le débat sur le veto royal : l’étincelle qui enflamme la division
Le débat qui anime les esprits ce 11 septembre porte sur le veto royal. Le roi doit-il avoir le pouvoir de bloquer les décisions de l’Assemblée ? Pour les conservateurs, installés à droite, un veto fort est indispensable pour maintenir une certaine stabilité dans le royaume, pour éviter que les passions révolutionnaires ne débordent. Pour les progressistes de gauche, c’est une entrave inacceptable à la souveraineté populaire. Ils veulent en finir avec les privilèges royaux, et ce veto n’est rien d’autre qu’un ultime outil de contrôle de la monarchie sur le peuple.
Une opposition éternelle
Ce clivage, ce simple geste de se placer à droite ou à gauche, allait marquer l’histoire politique. Ce jour-là, la France ne fait pas que débattre du veto royal : elle crée deux camps qui s’affronteront pour les siècles à venir. La droite devient synonyme de préservation des traditions, de l’ordre, et d’un certain conservatisme. La gauche, elle, incarne le progrès, la rupture avec l’Ancien Régime, et le désir de renverser un monde jugé oppressif. Deux forces qui, depuis ce jour fatidique, se regardent en chiens de faïence.
Cette division ne se limite pas à la Révolution française. Le clivage droite-gauche devient un cadre de référence pour toute la vie politique française, et s’étendra rapidement bien au-delà des frontières. Progressistes contre conservateurs, cléricaux contre anticléricaux, républicains contre monarchistes : ces oppositions traverseront les époques et structureront les idéologies. Le positionnement des députés dans cette salle de l’Assemblée devient une habitude qui s’institutionnalisera sous la Restauration et les régimes suivants.
L'atmosphère d'un conflit sans merci
L’intensité des débats reflète la profondeur du fossé qui se creuse. À droite, on observe avec un certain mépris le tumulte de la gauche. La droite se drape dans une dignité silencieuse, applaudissant poliment les interventions royales, comme si tout allait se rétablir. À gauche, en revanche, on ne retient pas ses coups. Chaque intervention est une attaque frontale contre le roi, une tentative de destruction des fondements mêmes de l’Ancien Régime. C’est un conflit verbal d’une violence rare, une guerre d’idées qui prépare déjà la guerre de rue.
Le mythe de la disparition du clivage droite-gauche
Aujourd’hui, on entend parfois dire que ce clivage serait dépassé, qu’il n’aurait plus lieu d’être. Que les temps ont changé. Mais c’est une illusion. La réalité, c’est que la division droite-gauche continue de structurer nos sociétés, même si les termes évoluent. Les populations savent encore très bien où elles se situent sur cet axe idéologique. Le clivage, né de cette simple disposition spatiale en 1789, reste profondément ancré. Il suffit de regarder le monde contemporain pour voir que ces deux forces opposées, à travers de nouvelles formes, continuent de s’affronter sans relâche.
La portée mondiale d'une fracture nationale
Ce qui est fascinant, c’est que cette fracture, née d’un débat français, s’est répandue à travers le monde. De nombreuses démocraties adoptent cette division droite-gauche comme modèle de classification politique. Ce qui a commencé dans une salle de l’Assemblée nationale en France s’est transformé en un principe universel de compréhension des dynamiques politiques. La droite et la gauche sont devenues des étiquettes mondiales, compréhensibles par toutes les nations.
Chronologie
1789 Mai 05 – Convocation des États généraux
Louis XVI, en réponse à la crise financière et politique du royaume, convoque les États généraux à Versailles. C’est un événement marquant, réunissant le clergé, la noblesse et le tiers état pour trouver des solutions à la crise financière.
1789 Juin 17 – Proclamation de l’Assemblée nationale
Face aux blocages dans les discussions et au refus de la noblesse et du clergé de voter par tête, les députés du tiers état se proclament « Assemblée nationale ». Cela marque le début de la rupture avec l’Ancien Régime.
1789 Juin 20 – Serment du Jeu de Paume
Les députés de l’Assemblée nationale, trouvant les portes de leur salle de réunion fermées par ordre du roi, se réunissent dans la salle du Jeu de Paume et prêtent serment de ne pas se séparer avant d’avoir rédigé une Constitution pour la France.
1789 Juillet 14 – Prise de la Bastille
À Paris, une foule en colère prend d’assaut la Bastille, une prison royale symbolisant l’arbitraire du pouvoir. Cet événement déclenche des soulèvements dans tout le pays et marque un tournant majeur de la Révolution française.
1789 Août 26 – Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
L’Assemblée adopte la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, un texte fondateur proclamant l’égalité, la liberté, et la souveraineté nationale. Ce document est l’un des plus emblématiques de la Révolution.
1789 Septembre 11 – Naissance des notions de droite et de gauche
Lors des débats sur le veto royal à l’Assemblée nationale, les députés se divisent en deux camps : à droite, les partisans de la monarchie constitutionnelle, et à gauche, les révolutionnaires radicaux. C’est ainsi que naît le clivage politique droite-gauche.
1791 Septembre 03 – Adoption de la première Constitution française
L’Assemblée nationale constituante adopte la première Constitution française, instaurant une monarchie constitutionnelle. Elle accorde au roi un veto suspensif, un compromis qui ne satisfait ni les monarchistes, ni les républicains radicaux.
1792 Août 10 – Insurrection des Tuileries et chute de la monarchie
Une insurrection populaire prend d’assaut le palais des Tuileries, entraînant la chute de la monarchie. Le roi Louis XVI est suspendu de ses fonctions et emprisonné. Cet événement précipite la proclamation de la République le 21 septembre 1792.
1793 Janvier 21 – Exécution de Louis XVI
Après un procès pour trahison, Louis XVI est guillotiné, mettant officiellement fin à la monarchie en France. Cet acte radicalise la Révolution et conduit à une montée en puissance des factions républicaines les plus extrêmes.
1794 Juillet 27 – Chute de Robespierre
Robespierre, principal architecte de la Terreur, est renversé lors du coup d’État du 9 Thermidor. Son arrestation et son exécution le lendemain marquent la fin de la phase la plus radicale de la Révolution.
1796 Mai 10 – Arrestation de Gracchus Babeuf et fin de la Conjuration des Égaux
Gracchus Babeuf, chef de la Conjuration des Égaux, est arrêté pour avoir comploté contre le Directoire. Son mouvement, qui prône l’égalité absolue et la collectivisation des terres, est écrasé, et Babeuf est exécuté en 1797.
1799 Novembre 09 – Coup d’État du 18 Brumaire
Napoléon Bonaparte prend le pouvoir lors du coup d’État du 18 Brumaire, mettant fin au Directoire. C’est le début du Consulat, une nouvelle phase de la Révolution qui prépare la montée en puissance de Napoléon.
Quelques Hommes à droite ou à gauche
(Conservateurs, Royalistes, Modérés) Les Hommes à droite
1736-1793 Jean-Sylvain Bailly
Jean-Sylvain Bailly, astronome reconnu avant la Révolution, est devenu une figure politique majeure en tant que premier maire de Paris après la prise de la Bastille en 1789. Il préside le célèbre Serment du Jeu de Paume, marquant un tournant décisif dans la Révolution française. Modéré, Bailly défendait fermement l’idée d’une monarchie constitutionnelle, espérant réconcilier l’autorité royale avec les aspirations révolutionnaires. Son mandat en tant que maire de Paris est marqué par sa tentative de maintenir l’ordre face à la radicalisation croissante des événements. Après avoir ordonné la répression de la manifestation du Champ-de-Mars en 1791, il devient impopulaire et finit par être exécuté en 1793, victime de la Terreur.
1761-1793 Antoine BARNAVE
Il est l’un des principaux représentants des Feuillants, un club politique qui défend une monarchie constitutionnelle. Il joue un rôle central dans les débats postérieurs à la fuite de Varennes, plaidant pour la réconciliation entre le roi et la nation révolutionnaire. Barnave croit qu’un compromis est encore possible pour sauver la monarchie tout en introduisant des réformes libérales. Cependant, après la chute de la monarchie en 1792, il est rapidement marginalisé, et, accusé de trahison, il est guillotiné en 1793, emporté par la radicalisation de la Révolution.
1757-1834 LAFAYETTE
Gilbert du Motier de La Fayette, célèbre pour son rôle dans la guerre d’indépendance américaine, adopte une position modérée pendant la Révolution française. Il défend une monarchie constitutionnelle dans l’esprit des Lumières et tente de concilier l’autorité royale avec les aspirations révolutionnaires du peuple. Commandant de la Garde nationale, il cherche à maintenir l’ordre tout en réprimant les factions radicales. Sa position de médiateur entre les royalistes et les révolutionnaires lui attire l’animosité des deux camps, et il finit par quitter la France en 1792 pour éviter la persécution.
1740-1814 Pierre-Victor MALOUET
Diplomate et homme politique, Pierre-Victor Malouet est l’un des chefs de file des monarchistes constitutionnels. Il croit fermement que la monarchie peut être préservée tout en adoptant certaines réformes nécessaires pour répondre aux revendications du peuple. Malouet s’oppose avec vigueur aux excès révolutionnaires et voit dans l’instabilité de la Révolution une menace pour l’ordre social. Après la chute de la monarchie, il s’exile et continue de plaider pour une restauration monarchique modérée, s’opposant à la république radicale instaurée après la chute de Louis XVI.
1759-1794 Marie-Jean HERAULT DE SEYCHELLES
Bien qu’ayant été un partisan de la monarchie constitutionnelle, Hérault de Séchelles évolue progressivement vers des positions modérées au sein du mouvement révolutionnaire. Il fait partie du Comité de salut public, où il est chargé de la rédaction de la Constitution de l’an I. Cependant, son inclination à rechercher des compromis et ses liens avec l’aristocratie le rendent suspect aux yeux des factions plus radicales. Il finit par être guillotiné en 1794, victime des purges internes qui frappent les modérés durant la Terreur.
(Républicains, Radicaux, Révolutionnaires) Les Hommes à Gauche
1760-1797 Gracchus BABEUF
Gracchus Babeuf, né François Noël Babeuf, est un révolutionnaire français célèbre pour son opposition au Directoire et sa défense des idées égalitaristes. Issu d’un milieu modeste, il développe tôt une sensibilité aux inégalités sociales, inspiré par les écrits de Rousseau. Pendant la Révolution, il milite activement pour la répartition des terres et la défense des droits des plus pauvres. En 1796, il organise la « Conjuration des Égaux », un mouvement révolutionnaire visant à instaurer la parfaite égalité sociale à travers la collectivisation des biens. Babeuf est arrêté et jugé en 1797, puis exécuté le 27 mai de la même année, devenant une figure précurseur du communisme et du socialisme utopique.
1759-1794 Georges DANTON
Danton, chef charismatique des Cordeliers, est l’une des figures les plus influentes du début de la Révolution. Militant républicain et partisan de l’action populaire, il appelle à la mobilisation pour défendre la république naissante contre les menaces étrangères. Il contribue à l’établissement de la Première République en 1792, mais s’oppose ensuite aux excès de la Terreur. Accusé de modération par Robespierre et ses alliés, Danton est arrêté et guillotiné en 1794, illustrant la radicalisation interne au sein des révolutionnaires.
1760-1794 Camille DESMOULINS
Camille Desmoulins est une figure clé des premiers jours de la Révolution. Orateur brillant, il joue un rôle crucial dans l’incitation à la prise de la Bastille. Républicain convaincu, il utilise son journal Le Vieux Cordelier pour promouvoir la république et dénoncer les modérés. Cependant, il se rapproche plus tard de Danton et critique les excès de la Terreur, appelant à une plus grande clémence. Cette position lui vaut d’être accusé de trahison par Robespierre, et il est guillotiné en 1794.
1757-1794 Jacques HEBERT
Hébert est le chef de file des Hébertistes, une faction radicale de gauche qui appelle à des mesures révolutionnaires extrêmes. Journaliste populaire, il utilise son journal Le Père Duchesne pour attaquer sans relâche les ennemis de la Révolution et prôner des actions violentes contre les modérés. Hébert soutient les sans-culottes et joue un rôle clé dans l’agitation populaire de 1793. Cependant, il est arrêté et exécuté en 1794, accusé d’extrémisme et d’attiser des troubles inutiles.
1743-1793 Jean-Paul MARAT
Marat, journaliste radical et intransigeant, devient une voix puissante de la gauche révolutionnaire grâce à son journal, L’Ami du Peuple. Il défend sans relâche les sans-culottes et les classes populaires, appelant à l’élimination de l’aristocratie et des traîtres à la Révolution. Ses appels à la violence et ses positions extrêmes contribuent à alimenter le climat de suspicion et de répression de la Terreur. Il est assassiné en 1793 par Charlotte Corday, devenant un martyr de la cause révolutionnaire pour ses partisans.
1767-1794 Louis de SAINT-JUST
Saint-Just, l’un des plus proches collaborateurs de Robespierre, est surnommé « l’archange de la Terreur » en raison de son rôle central dans la radicalisation de la Révolution. Très jeune, il devient une figure clé du Comité de salut public et un fervent défenseur de l’application de la Terreur pour purger la République de ses ennemis. Ses discours sont empreints d’une idéologie implacable de justice révolutionnaire. Comme Robespierre, il est arrêté et exécuté en 1794 lors de la chute des Montagnards.
1758-1794 Maximilien Robespierre
Robespierre est sans doute la figure la plus emblématique de la gauche révolutionnaire. Orateur puissant, il incarne la lutte pour une république vertueuse basée sur les principes de la liberté, de l’égalité et de la souveraineté populaire. Surnommé « l’Incorruptible », il devient une figure clé du Comité de salut public, jouant un rôle déterminant dans l’instauration de la Terreur. Convaincu que la violence est nécessaire pour défendre la Révolution, Robespierre est responsable de l’exécution de milliers de personnes jugées ennemies de la République. Cependant, sa chute en 1794 marque la fin de cette phase extrême de la Révolution.
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