12 septembre 1789

Marat balance sa grenade – Naissance du journal L’Ami du Peuple

Paris est au bord de l’implosion. La Révolution gronde dans les entrailles de la ville, les rues sont des barils de poudre prêts à exploser. Et au milieu de cette tempête, Jean-Paul Marat, figure controversée, s’apprête à enflammer encore plus les esprits. Le 12 septembre 1789, avec l’aide du libraire Dufour, il publie le premier numéro de ce qui va devenir L’Ami du Peuple

Pas un simple journal, non. C’est une arme, un cri de guerre, un manifeste radical qui appelle à la révolte. Mais cette arme n’était pas infaillible : sa publication, bien que puissante, était souvent irrégulière, freinée par les poursuites judiciaires incessantes et les périodes de fuite de Marat.

Les Parisiens se ruent sur chaque exemplaire, ou du moins ceux qui parviennent à mettre la main dessus. La distribution de L’Ami du Peuple n’est pas sans obstacle. Les moyens financiers limités de Marat, ainsi que les difficultés logistiques, empêchent une large diffusion. Ajoutez à cela les concurrents et ennemis qui, profitant de ses absences, imitent son journal pour brouiller les cartes. Pourtant, Marat, cet ancien médecin au tempérament bouillonnant, sait que pour détruire l’ordre ancien, il faut frapper fort. Très fort. Et s’il faut des milliers de têtes pour y parvenir, alors qu’il en soit ainsi.

Marat ne se contente pas de dénoncer les élites comme tant d’autres révolutionnaires de l’époque. Non, il les traîne dans la boue, les expose sans détour et appelle à leur exécution. Les modérés ? Des lâches qui trahissent la Révolution. Les élites ? Des ennemis du peuple, qui doivent être éliminés sans pitié. Chaque numéro de L’Ami du Peuple est une déclaration de guerre ouverte à l’ordre établi. Le peuple n’est plus spectateur, il est acteur, et Marat le pousse à agir, quitte à embrasser la violence la plus radicale.

Marat sait très bien ce qu’il fait. Il ne veut pas seulement être une voix, il veut devenir le chef d’orchestre du chaos. Avec L’Ami du Peuple, il transforme la Révolution en un théâtre de guerre où la justice populaire s’exerce à la pointe du sabre. La violence, pour Marat, n’est pas un accident, c’est un outil nécessaire pour garantir le succès de la Révolution. Vous avez peur de la Terreur ? Marat, lui, l’anticipe et la réclame. Elle déferlera plus tard, fruit d’une conjoncture complexe, où l’influence de Marat se mêle à celle d’autres acteurs puissants comme Robespierre et les Montagnards. 

Mais comment finance-t-il cette machine infernale qu’est L’Ami du Peuple ? Au début, Marat pioche dans ses maigres économies. Il croit tellement en sa cause qu’il est prêt à tout sacrifier, même sa propre sécurité. Mais l’argent ne suit pas, et la publication s’essouffle. C’est alors qu’intervient Simone Evrard, sa compagne, qui devient le soutien financier crucial de cette entreprise. Sans elle, L’Ami du Peuple n’aurait sans doute jamais connu une telle ampleur. Elle finance l’impression des mots incendiaires de Marat, qui continuent à secouer Paris.

Et puis, le 10 août 1792, le coup de théâtre : la chute de la monarchie. Marat reçoit un cadeau paradoxal. Le Comité de Surveillance de la Commune de Paris lui met à disposition quatre presses royales. Les mêmes machines qui servaient à chanter les louanges du roi servent désormais à imprimer les appels au meurtre et à la révolte de Marat. Un symbole fort, une ironie mordante. L’Ancien Régime est déjà mort pour Marat, mais il faut maintenant l’enterrer sous les cadavres des traîtres à la Révolution.

L’audience de L’Ami du Peuple ne fait que croître. Chaque page est une gifle, chaque mot est une flamme jetée sur l’huile de la révolte. Marat n’écrit pas pour adoucir les mœurs, mais pour attiser la haine et la colère. Il veut une Révolution sans compromis, sans retour en arrière. Il ne se satisfait pas des victoires partielles. Ce qu’il demande, c’est une purge complète, un nettoyage radical qui ne laisse aucune place à l’Ancien Régime ou à ses complices.

C’est cette même radicalité qui annonce la Terreur. L’Ami du Peuple est le prologue, l’acte préparatoire à cette sombre période. Car Marat n’appelle pas seulement à la justice, il appelle à l’élimination physique des ennemis de la Révolution. Pour lui, la Révolution ne se protégera pas à coups de lois, mais à coups d’épée et de guillotine. L’exécution sommaire n’est pas un regret, c’est une nécessité.

Ce qui fait la force de L’Ami du Peuple, c’est aussi son lien avec ses lecteurs. Marat sait manipuler les foules, il comprend les frustrations, il sait comment exploiter la peur et la colère pour faire bouger les masses. Il publie les lettres de ses lecteurs, il les incorpore à ses propres textes, créant ainsi une dynamique de participation. Chaque lecteur a l’impression de faire partie de la Révolution, d’être un acteur de ce drame historique.

Alors, qu’a fait L’Ami du Peuple ce 12 septembre 1789 ? Il n’a pas seulement commenté la Révolution. Il l’a accélérée, il l’a précipitée dans un gouffre où la violence est devenue la règle, et où la justice populaire s’est transformée en vengeance aveugle. Jean-Paul Marat, avec son journal, a montré que la plume pouvait être aussi tranchante que la guillotine.

Et voilà la vérité nue : L’Ami du Peuple est une machine à tuer, déguisée en journal. Une œuvre où chaque mot pèse une tête, où chaque phrase condamne une vie. Marat ne s’adresse pas aux diplomates ni aux réformateurs. Il s’adresse à ceux qui sont prêts à tout brûler pour bâtir un monde nouveau, même si cela signifie plonger Paris dans le chaos le plus total. Avec ses slogans percutants comme « Pas de Dieu, pas de maîtres », il parvenait à mobiliser les foules, charismatique et terrifiant à la fois. Méprisable pour certains, adulé par d’autres, il naviguait entre admiration et dégoût, s’imposant comme une voix radicale impossible à ignorer. Le Marquis de Sade, lors de ses funérailles, osera le comparer à Jésus, non pas pour ses vertus, mais pour sa capacité à incarner la lutte contre l’oppression.

Sa mort ne l’a pas fait taire : son cœur, arraché et suspendu au-dessus des Jacobins, battait encore symboliquement au rythme de la Révolution, rappelant à tous que Marat n’était pas simplement un homme, mais un mythe vivant du chaos révolutionnaire.

Chronologie

1743 Mai 24 – Naissance de Jean-Paul Marat à Boudry, dans la principauté de Neuchâtel (actuelle Suisse). Il est issu d’une famille modeste.

1765-1776 – Après avoir étudié la médecine à Bordeaux et à Paris, Marat s’établit comme médecin à Londres, où il tente de se faire un nom parmi les cercles savants. Il publie plusieurs ouvrages scientifiques, mais sans véritable succès.

1776-1788 – De retour en France, Marat s’installe à Paris et devient médecin des gardes du comte d’Artois (futur Charles X). Il continue à publier des écrits philosophiques et scientifiques, dont Les Chaînes de l’esclavage (1774), un ouvrage politique dénonçant la tyrannie.

Période Révolutionnaire

1789 – La Révolution éclate. Marat, jusqu’alors un intellectuel marginal, plonge dans l’action révolutionnaire. Il fonde le 12 septembre son premier journal Le Publiciste parisien, qui deviendra le 16 septembre L’Ami du Peuple. À travers ses publications, il attaque violemment les élites, les modérés et les traîtres à la Révolution. Il est contraint à plusieurs reprises de se cacher pour échapper aux poursuites, mais son influence continue de grandir, notamment parmi les sans-culottes.

1790 Janvier 14 – Marat est cité à comparaître devant le tribunal du Châtelet pour « excitations aux violences ». Ses insultes dans le no 97 contre M. Bouchet d’Argis, conseiller au Châtelet chargé de l’affaire, lui valent un décret d’arrestation signé par le maire de Paris, Jean Sylvain Bailly. Trois mois durant, Marat se cache à Paris, puis s’exile à Londres, pour revenir ensuite.

1790 Juin 2 Marat publie un second journal, Le Junius français.

1792 Août – Chute de la monarchie après la prise des Tuileries le 1792 Août 10. Marat joue un rôle clé dans l’organisation des sans-culottes et dans la propagande révolutionnaire. Il reçoit quatre presses royales pour soutenir la diffusion de ses écrits.

1792 Septembre – Marat approuve et soutient les massacres de Septembre, où des milliers de prisonniers sont exécutés par des foules révolutionnaires dans un climat de peur et de suspicion généralisée. Il devient un symbole de la violence révolutionnaire.

1792-1793 – Après la chute de la monarchie, Marat entre à la Convention nationale comme député de Paris. Il devient une figure influente des Montagnards, le groupe le plus radical de l’Assemblée. Il est également président du club des Jacobins pendant une courte période. Marat joue un rôle crucial dans la chute des Girondins et la condamnation de Louis XVI. Il est fréquemment accusé d’inciter à la violence et est l’un des instigateurs des Massacres de Septembre.

L’Apogée et la Chute

1793 Avril – Marat est mis en accusation par la Gironde, modérée et hostile à son radicalisme. Il est jugé par le Tribunal révolutionnaire mais acquitté triomphalement, renforçant son aura auprès du peuple.
1793 Juillet 13 – Marat est assassiné chez lui par Charlotte Corday, une sympathisante girondine. Corday voulait arrêter la violence révolutionnaire en tuant l’un de ses principaux instigateurs. Marat meurt en martyr et devient un symbole de la Révolution.

Après sa mort

1793 – Après sa mort, Marat est panthéonisé en tant que héros révolutionnaire. Son image devient un objet de culte, notamment parmi les sans-culottes. Il est représenté sur de nombreuses gravures et peintures, dont la célèbre Mort de Marat de Jacques-Louis David.

1795 Février – Après la chute de Robespierre, Marat est dépanthéonisé par les autorités thermidoriennes, qui cherchent à effacer les symboles de la Terreur.


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