Pétrone Maxime : L’empereur de soixante-quinze jours
Le vertige du sommet
Rome, printemps 455. Le Tibre charrie ses eaux grises quand on y jette le corps dépecé d’un homme qui se croyait, soixante-quinze jours plus tôt, au sommet du monde. Petronius Maximus avait tout réussi dans sa vie, sauf la dernière chose : survivre à la mèche qu’il avait lui-même allumée dans un empire déjà fissuré.
Il existe des hommes faits pour l’antichambre du pouvoir, pas pour le trône. Pétrone Maxime est de ceux-là. Et l’histoire, cruelle, le lui fait payer de sa vie en moins de trois mois.
Solidus à l’effigie de Petronius Maximus : l’une des rares traces d’une pourpre impériale éphémère.
Le sénateur parfait ou presque
Né vers 396 au sein de la gens Anicia, l’une des familles sénatoriales les plus prestigieuses de Rome, Flavius Anicius Petronius Maximus gravit les échelons du cursus honorum avec une régularité qui ferait pâlir d’envie les meilleurs carriéristes de n’importe quelle époque. Préteur au début des années 410, tribun et notaire, puis comte des largesses sacrées, préfet de Rome, préfet du prétoire d’Italie, deux fois consul en 433 et 443. En 445, il reçoit la dignité suprême de patrice.
Pour marquer son rang dans la ville éternelle, on lui attribue la construction d’un forum sur le Caelius, entre la via Labicana et la basilique Saint-Clément : ultime geste monumental d’un aristocrate convaincu de pouvoir inscrire son nom dans la pierre de Rome. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que cette pierre, elle aussi, sera bientôt pillée.
Riche à l’excès, cultivé, maître de maison fastueux entouré d’une clientèle nombreuse, il incarne ce que Rome produit de mieux en matière d’ambition aristocratique. Mais sous la surface lisse du grand serviteur de l’État, quelque chose bout. Une rancœur profonde, personnelle. Valentinien III (r. 425-455), l’empereur régnant : être faible, vicieux, inapte à gouverner ce qui lui reste d’empire : aurait, selon une tradition ancienne, séduit ou violé l’épouse de Pétrone Maxime. Cette humiliation, vraie ou amplifiée par la légende, ne sera jamais oubliée.
La vengeance habillée en politique
Valentinien III (r. 425-455) assassine de sa propre main le général Aetius, l’homme fort de l’Occident, vainqueur d’Attila aux champs Catalauniques. Ce meurtre est le fruit d’une méfiance maladive attisée par les intrigues de palais. Poussé par Pétrone Maxime, l’empereur finit par craindre que le prestige immense du général et le projet de mariage entre leurs enfants ne masquent une ambition de le renverser pour installer la lignée d’Aetius sur le trône. C’est une folie qui prive l’Empire de son dernier grand défenseur militaire.
Pétrone Maxime, lui, y voit une ouverture. Quelques mois plus tard, il soudoie deux soldats d’origine scythe, anciens compagnons d’Aetius : Optila et Thraustila. L’affaire est brève. Le 16 mars 455, Valentinien III est assassiné sur le Champ de Mars, en plein exercice militaire. Pétrone Maxime n’est pas à deux pas du cadavre par hasard.
Ce qu’il fait ensuite révèle tout de sa nature. Dès le lendemain, à force d’or distribué aux officiers du palais et avec l’appui du Sénat, il se fait proclamer Auguste. Pour consildier sa légitimité fragile, il contraint la veuve de Valentinien, l’impératrice Licinia Eudoxie : fille de l’empereur d’Orient Théodose II : à l’épouser. Puis il annule les fiançailles de la fille de l’impératrice, Eudocie, avec Hunéric, fils du roi vandale Genséric, pour la marier à son propre fils Palladius qu’il élève au rang de César.
« Ô fortuné Damoclès, ton règne commença et finit dans un même repas. »
Deux mariages forcés pour verrouiller une légitimité qui ne tient qu’à un fil. La tradition rapporte qu’il confie alors, amer, à l’un de ses proches sa désillusion. La couronne, réalisait-il, était peut-être un fardeau trop lourd. C’est là son erreur capitale.
Soixante-quinze jours pour tout perdre
Eudoxie n’est pas n’importe quelle femme. Selon le récit de Procope : version que l’historiographie moderne accueille avec prudence : elle aurait envoyé un message à Genséric, roi des Vandales installé en Afrique du Nord, l’invitant à venir la délivrer. Invitation réelle ou prétexte commode : Genséric avait de toute façon ses propres raisons d’agir. La rupture des fiançailles de son fils était un affront que le plus habile des rois barbares ne pouvait laisser sans réponse.
La flotte vandale apparaît dans le golfe de Naples fin mai 455. Rome panique. Pétrone Maxime, cet homme d’appareil rompu à toutes les intrigues de la cour, tente de fuir. Les sources divergent sur ce qui suit : lapidation par la foule, mise en pièces par des soldats débandés : mais le résultat est le même. Le 31 mai 455, près de la porte Portuensis, Petronius Maximus disparaît dans la violence qu’il a contribué à déchaîner. Son corps est jeté dans le Tibre.
Tombé avant même d’avoir affronté l’ennemi, abandonné des siens.
Le sac et ce qu’il emporte
Quelques jours plus tard, Genséric entre dans Rome. Contrairement à Alaric en 410, les Vandales procèdent à un pillage méthodique qui dure quatorze jours. Ils emportent les trésors du Palatin, les richesses accumulées depuis des siècles. Procope rapporte également : et les historiens débattent encore du détail : que figuraient parmi les prises les objets sacrés rapportés du Temple de Jérusalem par Titus quatre siècles plus tôt : la Ménorah, les tables d’or, les vases précieux. Si la tradition est exacte, symboliquement, il referme plusieurs siècles d’histoire impériale et sacrée.
Licinia Eudoxie et ses filles sont emmenées en captivité à Carthage. Celle que Pétrone Maxime avait forcée à l’épouser pour se légitimer finit prisonnière en Afrique. La boucle se referme, cruelle.
La vie des habitants est épargnée, tout comme les grandes basiliques chrétiennes : grâce à l’intercession du pape Léon Ier, qui négocie seul avec Genséric aux portes de la ville. Pendant que l’Empire s’effondre, que l’aristocratie se fait lyncher dans les rues, c’est un vieil évêque en robe blanche qui arrache ce que peut encore arracher Rome. Ce détail, plus que tout autre, dit l’état de la ville en 455.
Ce que Pétrone révèle de Rome
Il y a quelque chose de presque grec dans le destin de Pétrone Maxime. Une hybris classique. Il voulut tout : la vengeance, le trône, la légitimité dynastique. Il obtint tout : pour soixante-quinze jours.
Mais réduire Pétrone Maxime à un ambitieux sans scrupule serait trop simple. Il est aussi le produit d’un système en décomposition. Son ascension repose sur trois failles béantes du Ve siècle finissant : la disparition de l’autorité militaire centrale après la mort d’Aetius, la montée en puissance des élites sénatoriales dans un vacuum de pouvoir, et l’ingérence croissante des royaumes barbares dans les affaires impériales. Maxime ne crée pas le chaos : il s’y insère. Et en croyant pouvoir encore bâtir quoi que ce soit de durable sur les décombres d’un monde déjà effondré, il précipite le reste.
Après lui, la pourpre passe à Avitus, un Gaulois soutenu par les Wisigoths. La prédominance italienne sur le trône d’Occident ne reviendra jamais. Il reste encore vingt ans avant la déposition de Romulus Augustule, mais le fil est coupé ici, dans ce printemps de 455, entre les mains d’un sénateur qui voulait sauver Rome à l’ancienne manière : avec de l’or, des mariages et des intrigues de palais.
Rome n’avait plus le temps des intrigues de palais.
Les essentiels
Six clés pour comprendre Pétrone Maxime et la fin progressive de Rome
Né vers 396 dans la gens Anicia, Flavius Anicius Petronius Maximus est le produit de l’aristocratie sénatoriale : deux fois consul, comte des largesses sacrées, patrice depuis 445.
Valentinien III (r. 425-455) assassine Aetius en 454. Pétrone Maxime saisit le vide, soudoie Optila et Thraustila qui tuent l’empereur le 16 mars 455. Il est proclamé Auguste.
Maxime force Licinia Eudoxie à l’épouser et rompt les alliances avec Genséric. Cet affront armera la flotte vandale contre une Rome sans défense militaire.
Règne de soixante-quinze jours. Le 31 mai 455, fuyant Genséric, Maxime est lynché par la foule près du Tibre. Il tombe avant même d’avoir affronté l’ennemi.
Pillage méthodique par les Vandales. Trésors et impératrice emportés. Le pape Léon Ier sauve les habitants et les basiliques.
La pourpre passe à Avitus (Wisigoths). La prédominance italienne s’éteint. C’est la fin des illusions politiques de la noblesse sénatoriale.
Repères
1. Dossier de Fond : Pétrone Maxime
Contenu intégral de l’article sur l’ascension et la chute du dernier grand sénateur empereur.
2. Synthèse : Les Essentiels
Les six points opérationnels pour comprendre la transition du Ve siècle.
Comprendre les réseaux de l’ombre
Comment une poignée de familles a-t-elle survécu à la chute de l’Empire ? Explorez notre infographie interactive dédiée à l’aristocratie sénatoriale romaine (Ve–VIe siècles) pour décrypter les stratégies de survie et la permanence du pouvoir des grandes gentes.
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