Stabat Mater
la douleur d’une mère
Un texte. Une œuvre. Un choix personnel : pourquoi j’ai choisi Pergolèse pour ce deuxième numéro.
Stabat mater dolorosa,
juxta crucem lacrimosa,
dum pendebat Filius.
Debout, la mère des douleurs,
près de la croix était en pleurs,
quand son Fils pendait au bois.
Il existe des douleurs qu’on raconte. Et d’autres que seule la musique sait porter.
Avant de commencer, une écoute. Voici l’œuvre dont il sera question ici.
Pour ce deuxième numéro, je change de texte fondateur. Le Stabat Mater n’est pas un psaume : c’est une séquence, un genre liturgique médiéval distinct. Le principe de la série reste le même : un texte, une œuvre, un choix personnel. Et parmi tous les compositeurs qui l’ont mis en musique, mon choix est Giovanni Battista Pergolesi.
La raison est, une fois encore, largement subjective : j’aime la pudeur de cette musique. Elle ne cherche jamais à écraser l’auditeur, alors même que le sujet s’y prêterait.
Et pour commencer, il faut se tenir debout, au pied d’une croix.
Une mère au pied de la croix
Le texte daterait du treizième siècle. Il est traditionnellement attribué au moine franciscain Jacopone da Todi, avocat brillant devenu poète après la mort tragique de son épouse↗. L’attribution reste discutée : d’autres noms ont circulé au fil des siècles, dont ceux du pape Innocent III ou de saint Bonaventure. Mais la tradition franciscaine l’a emporté.
Le poème contemple Marie debout au pied de la croix, assistant impuissante à la mort de son fils. Vingt strophes de trois vers chacune, une progression presque cinématographique : d’abord la scène et la douleur contemplée, puis une prière qui demande à la Vierge de partager cette souffrance jusqu’au bout.
Le concile de Trente supprima presque toutes les séquences liturgiques en 1570. Le Stabat Mater n’y échappa pas. Il fallut attendre 1727 pour qu’il retrouve sa place dans le missel, sur décision du pape Benoît XIII, associé à la fête de la Compassion de la Vierge.
Stabat Mater, le texte intégral
Stabat mater dolorosa,
juxta crucem lacrimosa,
dum pendebat Filius.
Debout, la mère des douleurs,
près de la croix était en pleurs,
quand son Fils pendait au bois.
Cujus animam gementem,
constristatam et dolentem,
pertransivit gladius.
Alors, son âme gémissante,
toute triste et toute dolente,
un glaive la transperça.
O quam tristis et afflicta
fuit illa benedicta
mater Unigeniti.
Qu’elle était triste, anéantie,
la femme entre toutes bénie,
la Mère du Fils de Dieu !
Quae maerebat et dolebat,
pia mater dum videbat
nati poenas incliti.
Dans le chagrin qui la poignait,
cette tendre Mère pleurait
son Fils mourant sous ses yeux.
Quis est homo qui non fleret,
matrem Christi si videret
in tanto supplicio ?
Quel homme sans verser de pleurs
verrait la Mère du Seigneur
endurer si grand supplice ?
Quis non posset contristari,
Christi matrem contemplari
dolentem cum Filio ?
Qui pourrait dans l’indifférence
contempler en cette souffrance
la Mère auprès de son Fils ?
Pro peccatis suae gentis
vidit Jesum in tormentis
et flagellis subditum.
Pour toutes les fautes humaines,
elle vit Jésus dans la peine
et sous les fouets meurtri.
Vidit suum dulcem natum
moriendo desolatum,
dum emisit spiritum.
Elle vit l’Enfant bien-aimé
mourir tout seul, abandonné,
et soudain rendre l’esprit.
Eia Mater, fons amoris,
me sentire vim doloris
fac ut tecum lugeam.
Ô Mère, source de tendresse,
fais-moi sentir grande tristesse
pour que je pleure avec toi.
Fac ut ardeat cor meum
in amando Christum Deum,
ut sibi complaceam.
Fais que mon âme soit de feu
dans l’amour du Seigneur mon Dieu,
que je lui plaise avec toi.
Sancta Mater, istud agas,
crucifixi fige plagas
cordi meo valide.
Mère sainte, daigne imprimer
les plaies de Jésus crucifié
en mon cœur très fortement.
Tui nati vulnerati,
tam dignati pro me pati,
poenas mecum divide.
Pour moi, ton Fils voulut mourir,
aussi donne-moi de souffrir
une part de ses tourments.
Fac me vere tecum flere,
crucifixo condolere,
donec ego vixero.
Pleurer en toute vérité
comme toi près du crucifié
au long de mon existence.
Juxta crucem tecum stare,
et me tibi sociare
in planctu desidero.
Je désire auprès de la croix
me tenir, debout avec toi,
dans ta plainte et ta souffrance.
Virgo virginum praeclara,
mihi jam non sis amara,
fac me tecum plangere.
Vierge des vierges, toute pure,
ne sois pas envers moi trop dure,
fais que je pleure avec toi.
Fac ut portem Christi mortem,
passionis fac consortem,
et plagas recolere.
Du Christ fais-moi porter la mort,
revivre le douloureux sort
et les plaies, au fond de moi.
Fac me plagis vulnerari,
fac me cruce inebriari
et cruore Filii.
Fais que ses propres plaies me blessent,
que la croix me donne l’ivresse
du sang versé par ton Fils.
Flammis ne urar succensus,
per te Virgo sim defensus
in die judicii.
Je crains les flammes éternelles ;
ô Vierge, assure ma tutelle
à l’heure de la justice.
Christe, cum sit hinc exire,
da per matrem me venire
ad palmam victoriae.
Ô Christ, à l’heure de partir,
puisse ta Mère me conduire
à la palme de la victoire.
Quando corpus morietur,
fac ut animae donetur
paradisi gloria.
À l’heure où mon corps va mourir,
à mon âme fais obtenir
la gloire du paradis.
Une question qui ne trouve pas de réponse
Le poème progresse par vagues. D’abord la scène elle-même : une mère debout, un fils suspendu, un glaive qui transperce une âme sans jamais toucher un corps. Puis vient une question à laquelle personne ne peut vraiment répondre :
Quis est homo qui non fleret,
matrem Christi si videret
in tanto supplicio ?
Quel homme sans verser de pleurs
verrait la Mère du Seigneur
endurer si grand supplice ?
Après la contemplation vient la demande. Le priant ne se contente pas de regarder la scène de loin : il demande à y être associé, à pleurer avec elle, à porter une part de la blessure. C’est un texte qui refuse la distance. Il ne raconte pas une douleur ancienne, il demande qu’on y entre.
Pour un lecteur d’aujourd’hui, cette insistance peut déranger. Pourquoi demander à souffrir ? Pourquoi vouloir porter les plaies, pleurer avec Marie, être blessé par une douleur qui n’est pas la sienne ? Le Stabat Mater appartient à une spiritualité où la compassion n’est pas seulement une émotion : elle est participation. Il ne s’agit pas de regarder la souffrance depuis l’extérieur, mais de laisser la douleur de l’autre déplacer le centre de soi-même.
Mon choix : Giovanni Battista Pergolesi
De nombreux compositeurs ont mis en musique ce texte. Alessandro Scarlatti, Vivaldi, plus tard Rossini, Verdi, Dvořák, Poulenc. Pour ce numéro, je n’en retiendrai qu’un : Giovanni Battista Pergolesi. J’ai longtemps hésité avec Poulenc, dont le Stabat Mater m’est aussi très cher. Ce sera pour un autre numéro.
En 1736, Pergolesi n’a que vingt-six ans, mais il n’a plus longtemps à vivre. Tuberculeux, retiré au monastère des Capucins de Pouzzoles, près de Naples, il compose ce qui sera sa dernière œuvre. Le commanditaire reste incertain : peut-être le duc de Maddaloni, son mécène, peut-être la confrérie franciscaine des Chevaliers de la Vierge des sept douleurs, qui souhaitait remplacer un Stabat Mater vieillissant d’Alessandro Scarlatti↗.
Quelques jours avant sa mort, Pergolesi lègue la partition à l’un de ses anciens professeurs, Francesco Feo. Il ne l’entendra probablement jamais telle qu’elle nous est parvenue.
Un homme de vingt-six ans déjà au bord de sa propre mort, mettant en musique une mère qui regarde mourir son fils. Contrairement à Fauré, qui avait toute une carrière devant lui quand il aborda ce répertoire, Pergolesi compose au bord du gouffre. Cela change tout dans la manière d’entendre cette musique.
Ce que Pergolèse fait entendre
Pergolesi regroupe les vingt strophes en douze séquences musicales, alternant duos et airs solistes pour deux voix, soprano et alto, avec un simple accompagnement de cordes et de basse continue. Rien de grandiose dans l’effectif. C’est un choix de pudeur autant que de contrainte : il devait utiliser le même effectif réduit que Scarlatti avant lui.
Sa musique porte la marque de l’opéra napolitain qu’il pratiquait par ailleurs. Dans la polyphonie religieuse qui précède, les voix se fondent en général dans une masse collective. C’est un chœur qui prie d’une seule voix. Pergolesi fait autre chose. Il traite le duo soprano-alto comme une scène de théâtre. Les deux voix s’imitent, se répondent, se consolent, comme deux personnes qui se parlent à voix basse dans une même pièce. C’est l’héritage de l’opéra transposé au sacré. La douleur de Marie n’est plus chantée dans la nef d’une cathédrale. Elle se chuchote dans une chambre. Il n’y a pas d’orchestre pour écraser la douleur sous la grandeur. Il y a deux voix, et un homme qui n’était plus très loin de la mort en les écrivant.
La musique elle-même porte cette proximité. Dès les premières mesures, les dissonances se résolvent avec lenteur, comme des soupirs qu’on retient avant de les laisser filer. Les tonalités mineures dominent, mais Pergolesi ne s’y enferme pas : certains passages s’ouvrent soudain vers des couleurs plus claires, presque lumineuses, avant de retomber dans la plainte. Cette alternance entre douleur tenue et éclats de tendresse est peut-être ce qui rend cette musique si humaine, plutôt que simplement pieuse.
Il ne l’a probablement jamais entendue. Nous, nous l’entendons depuis près de trois siècles.
Ce qui reste
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette histoire. Un jeune homme mourant met en musique une mère qui regarde mourir son fils, sans savoir si son travail sera un jour joué, ni par qui, ni pour qui.
Le texte parle d’une mère au pied d’une croix, au premier siècle. La musique naît d’un homme au bord de sa propre mort, au dix-huitième. Deux souffrances distinctes, qui n’auraient jamais dû se rencontrer, et qui pourtant se répondent depuis Pouzzoles jusqu’à nous.
Pergolesi n’a pas survécu à son œuvre.
Mais chaque fois que les deux voix se rejoignent, quelque chose de lui respire encore.
- Stabat Mater de Giovanni Battista Pergolesi, Collections du Musée de la musique, Philharmonie de Paris, pour la genèse de l’œuvre et le contexte de composition
- Jacopone da Todi, le poète rebelle auteur du Stabat Mater, Aleteia, pour l’attribution du texte
- Stabat Mater, texte latin et traduction française, Association de la Médaille Miraculeuse
- Vidéo : Pergolèse, Stabat Mater, Nathalie Stutzmann, Philippe Jaroussky, Emöke Barath, Orfeo 55, YouTube
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