Bulletin SAPERE · Moyen-Orient N° 7 · 31 juillet 2026

Bulletin de suivi stratégique · Numéro 7

La guerre au rythme des stocks

5 juin au 31 juillet 2026

Huit semaines, et non trois. Ce numéro les couvre d'un seul tenant parce qu'elles contiennent un arc entier, que trois semaines auraient coupé en son milieu. Un accord a été signé le 17 juin devant les journalistes du G7 et salué naïvement comme la sortie de guerre. Il a tenu vingt jours. Les frappes ont repris le 7 juillet, treize nuits d'affilée, avant de s'interrompre le vendredi 24 au soir. Pour la première fois depuis février, l'état des stocks de munitions américains apparaît alors dans le compte rendu d'une décision présidentielle. La pause aura duré quatre jours : le 29 juillet Téhéran frappe une base américaine en Jordanie, le 30 à l'aube Washington riposte sur des dizaines de cibles. Entre-temps, la guerre a gagné un second détroit en mer Rouge et l'Arabie saoudite a cessé d'être spectatrice. Ce numéro montre ce que l'inventaire change, s'arrête avant d'en faire une cause unique, et se retourne à la fin sur les deux guerres que celle-ci a effacées.

La thèse

Un accord a été signé le 17 juin devant les journalistes du G7 et salué comme la sortie de guerre. Il a tenu vingt jours. Les frappes ont repris le 7 juillet, treize nuits d'affilée, avant de s'interrompre le vendredi 24 au soir. Pour la première fois depuis février, l'état des stocks de munitions américains apparaît alors dans le compte rendu d'une décision présidentielle. La pause aura duré quatre jours. Entre-temps, la guerre a gagné un second détroit et l'Arabie saoudite a cessé d'être spectatrice.

Les quatre faits qui ont compté

1L'accord a tenu vingt jours. Ce qu'il ne demandait pas à l'Iran se lit plus vite que ce qu'il demandait. Le protocole en quatorze points, publié par Bloomberg le 18 juin, ne dit rien du programme balistique, rien du soutien aux mandataires régionaux au-delà d'un arrêt des hostilités, rien du démantèlement des installations nucléaires. Les 440 kilogrammes d'uranium enrichi à 60 % restent où ils sont, quand l'accord de 2015 que cette même administration avait déchiré plafonnait l'enrichissement à 3,67 %. Des responsables israéliens relèvent ces vides dès le 18 juin. La réponse de J. D. Vance ne consiste pas à les nier : il renvoie la restriction balistique à l'accord final. L'absence n'est donc pas un oubli, elle est assumée. En face, Téhéran obtient des allègements immédiats : blocus levé, sanctions levées, dérogations pétrolières, vingt-quatre milliards de dollars d'avoirs débloqués. L'Iran a reçu du concret. Washington n'a reçu qu'un calendrier. Il n'est jamais arrivé.

2Washington a suspendu ses frappes quatre jours. L'état de ses stocks figure au compte rendu. Treize nuits consécutives de bombardements sur l'Iran, du 7 au 24 juillet : des ponts, des défenses côtières, le port pétrolier de Bandar Abbas, jusqu'au chantier de la centrale de Darkhovin. Puis le vendredi soir, plus rien. Le New York Times, citant deux sources proches du dossier, rapporte une réunion à huis clos où le président diffère l'offensive d'ampleur qu'il promettait encore. L'une des préoccupations exposées est qu'une intensification épuiserait dangereusement des stocks déjà réduits. Le général Michel Yakovleff parle de pause opérationnelle : les munitions de défense sol-air consommées représenteraient trois années de production. La contrainte ne porte pas sur la capacité de frapper. Elle porte sur ce qu'il faudra garder pour se défendre ailleurs. Le 29 juillet, Téhéran frappe une base américaine en Jordanie. Le 30 à l'aube, Washington riposte sur des dizaines de cibles.

3La guerre atteint désormais l'eau, les ponts et les hôpitaux. Washington l'avait annoncé. Un hôpital pédiatrique de cancérologie endommagé à Ahvaz, des ponts et une tour de communication détruits dans le sud iranien, dix mille personnes privées d'eau pendant la canicule. Au Koweït, l'Iran a visé par deux fois une centrale électrique et une usine de dessalement : dans un émirat désertique, une usine de dessalement n'est pas une infrastructure parmi d'autres, c'est le robinet. Le 13 juillet, cinq pays du Golfe ont été frappés la même nuit. Un élément interdit de lire ce glissement comme un effet de circonstance : le 22 juillet, sur son réseau, Donald Trump annonce que chaque tir iranien contre un navire sera payé par la destruction d'un pont ou d'une centrale électrique. Les frappes sur les ponts suivent de quelques jours. On ne frappe pas les ponts faute de mieux. On les frappe parce qu'on a prévenu qu'on le ferait.

4Les Houthis ont ouvert un second front maritime. L'Arabie saoudite y est devenue belligérante. Le 14 juillet, les Houthis frappent l'aéroport saoudien d'Abha, pour la première fois depuis 2022 ; deux pétroliers saoudiens sont visés les 24 et 29. Bab el-Mandeb portait 12 % du commerce mondial avant la guerre de Gaza. Tant qu'Ormuz seul était menacé, il restait des routes ; avec la mer Rouge sous menace à son tour, elles subsistent mais aucune n'est à la fois maritime, rapide et bon marché. Ce n'est pas la substitution qui disparaît, c'est son prix qui cesse d'être supportable. Dans la nuit du 28 au 29 juillet, des chasseurs américains et saoudiens bombardent ensemble des dépôts d'armes dans l'est de l'Irak. C'est la première fois depuis le 28 février que Riyad reconnaît officiellement participer au conflit. Un détail dit ce qui s'installe : le 24 juillet, les Houthis laissent passer les navires chinois.

Ce que cette guerre a effacé

Deux guerres ont quitté les écrans sans quitter le terrain. Au Liban, l'accord-cadre signé le 26 juin à Washington a précédé de six jours l'annonce israélienne d'une occupation sans terme. À Gaza, le Hamas a dissous ses instances dirigeantes le 7 juillet, après près de vingt ans de gouvernement, et le basculement est passé presque inaperçu. Un conflit qui en éclipse deux autres ne les suspend pas. Il les rend gratuits. Ce bulletin a lui-même failli reconduire l'éclipse, en consacrant ses quatre faits à Washington et à Téhéran. Le Liban et Gaza feront donc l'objet d'un numéro distinct.

Les chiffres à retenir

20 jours

durée effective de l'accord du 17 juin, avant la reprise des frappes le 7 juillet

27 %

du stock américain de Tomahawk consommé, plus de 1,000 missiles tirés depuis février

92 %

des Israéliens estiment que l'Iran a gagné cette guerre ou en a tiré profit

79 %

des Américains s'attendent à un conflit prolongé

Ce que cela révèle

Une puissance dispose de deux monnaies, les munitions et la parole. La première s'épuise par consommation, et quatre jours de silence auront suffi pour rendre cette contrainte visible. La seconde se dévalue par répétition, et une dizaine de victoires proclamées y auront suffi. Une menace qu'on répète sans l'exécuter cesse d'être une menace : elle devient une information sur celui qui la profère. Personne n'a cessé de décider pour autant. Mais chacun tranche désormais avec un inventaire posé sur la table et un crédit entamé. Une guerre où chaque camp calcule sa cadence de tir soutenable ne s'arrête pas. Elle se met au rythme de ses usines.

Le dossier, sous l'onglet suivant : le texte intégral du mémorandum en quatorze points et sa lecture point par point, l'infographie des stocks consommés, la bascule des effets indirects vers les atteintes directes, le détail des deux sondages avec leurs échantillons, les blocs de chiffres documentés fait par fait et la note de méthode.

Les quatre faits qui ont compté

1

L'accord a tenu vingt jours. Voici ce qu'il ne demandait pas à l'Iran.

Le 18 juin, Bloomberg publie le texte signé d'un protocole en quatorze points. Ce que le texte ne contient pas se lit plus vite que ce qu'il contient. Rien sur le programme balistique. Rien sur le soutien aux mandataires régionaux, au-delà d'un arrêt des hostilités. Rien sur le démantèlement des installations nucléaires, le point 8 se limitant à diluer sur place le stock déjà enrichi et renvoyant l'enrichissement futur à la négociation. Ces absences n'ont pas été découvertes après coup. Des responsables israéliens les relèvent publiquement dès le 18 juin, pointant les vides du texte sur le Hezbollah et sur les missiles. La réponse de J. D. Vance ne consiste pas à les nier : il renvoie la restriction balistique à l'accord final, la justifie par le droit de tout État à se défendre, et avertit Israël qu'il ne lui reste, en Trump, qu'un seul allié puissant. L'absence n'est donc pas un oubli. Elle est assumée. Les 440 kg d'uranium enrichi à 60 % restent où ils sont, quand l'accord de 2015 que cette même administration avait déchiré plafonnait l'enrichissement à 3,67 %.

Le fonds de reconstruction de 300 Mds $, soit les deux tiers du produit intérieur brut iranien, est délégué aux États du Golfe. J. D. Vance s'en félicite : pas un centime du contribuable américain. Interrogé, le ministre saoudien des Affaires étrangères Faisal bin Farhan déclare n'avoir aucune information sur l'existence de ce fonds. Vingt-quatre milliards de dollars d'avoirs gelés sont débloqués. Une dérogation de soixante jours rouvre les exportations de brut iranien.

Pete Hegseth défend un accord « né de la force ». Mohammad Baqer Qalibaf, président du Parlement iranien, dit la seule chose qui engage l'avenir : le détroit d'Ormuz ne reviendra jamais à sa situation d'avant-guerre.

Le décompte de neuf gains nets pour Téhéran, qui a circulé au moment du G7, ne résiste pas au texte. Washington n'a pas signé un accord où il n'obtenait rien. Il a signé un accord où rien de ce qu'il obtenait n'était définitif. Soixante jours de transit à Ormuz, et rien d'autre qui lui revienne en propre : aucune capacité iranienne n'est retirée, aucune installation démantelée, aucun missile détruit. En face, les cinq gains iraniens sont matériels : blocus levé, sanctions levées, dérogations pétrolières, avoirs débloqués. L'Iran a reçu des allègements immédiats et une promesse de reconstruction. Washington n'a reçu qu'un calendrier. Il n'est jamais arrivé : Ormuz s'est refermé, et les négociations de l'accord final n'ont pas été ouvertes.

Le mémorandum du 17 juin, les quatorze points

Texte officiel du « Mémorandum d'Islamabad », lu à la presse par un haut responsable américain le 17 juin puis publié par la présidence iranienne. Texte intégral, Le Monde ↗

N°Ce que le point prévoitQui y gagne
IranÉtats-Unis
1Cessation immédiate et définitive des opérations militaires sur tous les fronts, Liban compris ; engagement à ne pas menacer ni recourir à la force
2Respect mutuel de l'intégrité territoriale et de la souveraineté, non-ingérence dans les affaires internes
3Négociation d'un accord final sous 60 jours, prorogeable par consentement mutuel
4Levée du blocus naval américain d'Ormuz sous 30 jours ; retrait des forces américaines des abords iraniens sous 30 jours après l'accord final
5Ouverture par l'Iran du transit sécurisé et sans péage entre le Golfe persique et la mer d'Oman, pour 60 jours seulement ; dialogue à engager avec Oman sur la gestion future du détroitau bénéfice aussi du commerce mondial
6Plan de reconstruction et de développement économique de l'Iran d'au moins 300 Mds $, avec les licences et dérogations américaines nécessaires
7Levée de toutes les sanctions, onusiennes, AIEA, unilatérales américaines primaires et secondaires, selon un calendrier à négocier
8L'Iran réaffirme ne pas chercher l'arme nucléaire ; dilution sur place du stock enrichi sous supervision de l'AIEA, méthode dite minimale ; l'enrichissement futur reste à négocierla dilution sur place évite l'extraction comme la destruction du stock
9Statu quo dans l'attente de l'accord final : l'Iran gèle l'état de son programme nucléaire, les États-Unis n'imposent pas de nouvelles sanctions ni ne déploient de forces supplémentaires
10Dérogations immédiates du Trésor américain pour l'exportation de brut, de produits pétroliers, de dérivés et des services associés, banque, assurance, transport
11Déblocage total des fonds et avoirs iraniens gelés ou restreints, une fois le protocole mis en œuvre par l'Iran ; procédures à négocier
12Création d'un mécanisme de surveillance de la mise en œuvre du protocole et du respect de l'accord finalcontrôle mutuel
13Ouverture des négociations sur l'accord final conditionnée à la mise en œuvre des paragraphes 1, 4, 5, 10 et 11séquence réciproque : les paragraphes 4, 10 et 11 sont des obligations américaines
14L'accord final devra être ratifié par une résolution contraignante du Conseil de sécurité des Nations uniesverrouillage international

Les quatorze points défilent dans ce cadre.

Disque rouge, l'Iran y gagne. Disque bleu, Washington y gagne. Un même point peut bénéficier aux deux. Tiret, point différé.

Ce que se partagent les quatorze points

5

gains nets
pour Téhéran

1

gain net
pour Washington

7

points
partagés

1

point
différé

L'attribution est une lecture SAPERE, pas une donnée du texte.

Cet accord n'était d'ailleurs pas la première victoire proclamée. Depuis février, Donald Trump l'a revendiquée plus d'une dizaine de fois, dont une victoire totale et absolue, à cent pour cent, sans le moindre doute, confiée à l'Agence France-Presse. À Évian, il assurait que la marine iranienne avait coulé et que son armée de l'air avait disparu, pas un seul avion. Interrogé par Emmanuel Macron sur ses plans, il avait répondu, selon des sources concordantes rapportées par Le Monde, qu'on allait leur péter la gueule à coups de bombes et que c'était cela, le plan.

Le 7 juillet, les frappes reprennent.

Ce que cela révèle

On a voulu faire croire à la paix. Ce qui a été signé achetait trois semaines. Le protocole engageait bien l'Iran, mais sur des délais et non sur des capacités : une suspension de soixante jours contre des avoirs et des exportations. Rien de ce qui rendait Téhéran dangereux la veille ne lui a été retiré. L'accord de Vienne de 2015, que cette administration avait déchiré en 2018, plafonnait l'enrichissement, limitait les centrifugeuses, retirait à Fordow sa fonction d'enrichissement et ouvrait les sites aux inspections renforcées de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Le mémorandum de 2026 ne fait rien de tout cela. Cinq mois de guerre pour aboutir à un mémorandum provisoire, bien moins contraignant que l'accord définitif qu'elle avait abandonné. Ce protocole n'a pas mis fin à la guerre. Il en a fixé le prix, et Téhéran a jugé le prix acceptable.

Chiffres documentés

Protocole : 14 points, texte signé publié par Bloomberg le 18 juin. Uranium conservé : 440 kg enrichis à 60 % (plafond de l'accord de 2015 : 3,67 %). Fonds de reconstruction : 300 Mds $, délégués aux États du Golfe. Avoirs dégelés : 24 Mds $. Dérogation sur les exportations de brut : 60 jours. Durée effective de l'accord : 20 jours, du 17 juin au 7 juillet.

2

Washington a suspendu ses frappes quatre jours. L'état de ses stocks figure au compte rendu.

Treize nuits consécutives de bombardements américains sur l'Iran, du 7 au 24 juillet. Des ponts, des défenses côtières, des sites de missiles, le port pétrolier de Bandar Abbas, jusqu'au chantier de la centrale nucléaire de Darkhovin. La veille encore, le secrétaire d'État Marco Rubio résumait la doctrine présidentielle par une formule : une tête pour un œil. Puis le vendredi soir, plus rien. Ni le samedi, ni le dimanche.

Le New York Times, citant deux sources proches du dossier, rapporte ce qui s'est joué entre les deux. Une réunion à huis clos, le vendredi, avec les principaux conseillers. Le président y décide de différer l'offensive d'ampleur qu'il promettait encore. L'une des préoccupations exposées est qu'une intensification épuiserait dangereusement des stocks de munitions déjà réduits. Le même jour, Washington aurait sollicité un cessez-le-feu par l'intermédiaire du Premier ministre irakien. Téhéran l'a rejeté.

Ce compte rendu établit qu'une contrainte matérielle a pesé. Il n'établit pas qu'elle a décidé. D'autres explications tiennent, et ne s'excluent pas : un objectif militaire estimé atteint au bout de treize nuits, le risque d'une escalade régionale après la mort de quatre militaires américains, la pression des monarchies du Golfe frappées cinq fois en une nuit, ou le calcul d'un président qui sollicitait le même jour un cessez-le-feu. Aucun élément public ne permet aujourd'hui de hiérarchiser ces raisons.

Le général Michel Yakovleff, ancien chef d'état-major adjoint au commandement suprême allié de l'OTAN, emploie fin juillet un terme qui n'est pas politique mais militaire : celui de pause opérationnelle. Non pas une décision, mais la régénération d'une machine poussée trop longtemps hors de son régime. On ne court pas un marathon à l'allure d'un huit cents mètres, résume-t-il. L'aviation de bombardement tournait à cadence maximale, et il vient un moment où les appareils doivent être immobilisés pour révision.

Sa seconde observation déplace le problème. Ce qui a été consommé à un rythme imprévu, ce sont selon lui les munitions de défense sol-air, de l'ordre de trois années de production. Or Washington dispose de porte-avions sur zone et pourrait reprendre les opérations. La contrainte ne porte pas sur la capacité de frapper. Elle porte sur ce qu'il faudra garder pour se défendre ailleurs. Une puissance ne compte plus ses coups, elle compte son souffle. Le même officier alertait dès avril sur des réserves de Tomahawk et de JASSM entamées, y compris celles destinées à un éventuel affrontement avec la Chine. Les États-Unis ne videront pas leurs stocks sur l'Iran quand d'autres théâtres les réclament.

Les chiffres de juin donnaient déjà la mesure.

Ce que la campagne a consommé

Missiles Tomahawk environ27%

Plus de 1,000 missiles tirés depuis le 28 février, soit près de 27 % du stock américain total.

Intercepteurs THAAD jusqu'à80%

Part du stock d'intercepteurs avancés consommée sur le seul théâtre iranien. Sur l'ensemble des intercepteurs stratégiques, THAAD, SM-3, SM-6 et Patriot, le bulletin précédent relevait environ la moitié.

Plusieurs années

Délai de reconstitution des stocks, selon les évaluations rapportées à la mi-juin.

29 à 148Mds $

Coût direct du conflit. L'écart tient au périmètre retenu, et non à une incertitude de mesure.

La suite a tranché la portée de cette pause. Le 29 juillet, les Gardiens de la révolution tirent plusieurs missiles balistiques sur des forces américaines au Moyen-Orient, dont une base en Jordanie. Le 30 à l'aube, le Commandement central américain annonce avoir frappé des dizaines de cibles en deux heures, centres de commandement, installations de missiles et de drones, sites de surveillance et de défense côtière. Trois membres d'une même famille, dont un enfant de deux ans, ont été tués dans une habitation de l'île de Qeshm, et deux autres enfants blessés, selon l'agence Fars citant les autorités médicales locales. La pause aura duré quatre jours.

Ce que cela révèle

Le bulletin n°6 posait une question : des marchés ou des stocks de missiles, lequel céderait le premier sous la pression de son propre épuisement ? Les quatre jours de silence y répondent à l'envers de ce qu'un arrêt aurait dit : les stocks n'ont pas empêché la reprise, ils ont pu contribuer à en déterminer le moment. C'est plus modeste et plus intéressant. L'inventaire a cessé d'être une affaire d'intendance pour devenir une donnée du tempo. Ce qui se mesure désormais chez une puissance n'est plus seulement sa volonté de frapper, c'est l'intervalle qu'elle doit respecter entre deux salves.

Chiffres documentés

Frappes américaines consécutives : 13 nuits, du 7 au 24 juillet. Durée de la suspension : 4 jours, du 24 au 29 juillet. Reprise du 30 juillet : dizaines de cibles en 2 heures (Centcom). Interceptions ukrainiennes de balistiques russes depuis janvier 2026 : 29 %, soit 160 sur 553. Les données d'attrition des stocks américains figurent dans l'encadré ci-dessus.

3

La guerre atteint désormais l'eau, les ponts et les hôpitaux. Washington l'avait annoncé.

Ce que les treize nuits ont visé mérite d'être nommé. Des ponts et une tour de communication dans le sud iranien. Un hôpital pédiatrique de cancérologie endommagé à Ahvaz. Le chantier d'une centrale nucléaire à Darkhovin. Dix mille personnes privées d'eau dans le Sud-Est du pays, au moment où la canicule et les coupures d'électricité se superposaient. Cinquante morts en Iran depuis la reprise, selon le ministère iranien de la Santé. Donald Trump a menacé de frapper les centrales électriques et les ponts, y compris à Téhéran.

La riposte a suivi la même pente. Au Koweït, l'Iran a visé par deux fois une centrale électrique et une usine de dessalement. Dans un émirat désertique, une usine de dessalement n'est pas une infrastructure parmi d'autres : c'est le robinet. Le 13 juillet, cinq pays du Golfe ont été frappés la même nuit, le Qatar, Bahreïn, le Koweït, Oman et la Jordanie. Amman a intercepté huit missiles, puis dix, puis cinq. Quatre militaires américains ont été tués en Jordanie et en Irak.

La menace déborde enfin les cibles terrestres. Les câbles sous-marins de la région, qui portent 99 % de ses données internationales, apparaissent pour la première fois dans les analyses de vulnérabilité.

Un élément interdit de lire ce glissement comme un simple effet de circonstance. Le 22 juillet, sur son réseau, Donald Trump annonce que chaque tir iranien contre un navire dans le détroit sera payé par la destruction, ce sont ses mots et ses capitales, d'UN PONT OU UNE CENTRALE ÉLECTRIQUE, y compris aux abords de Téhéran. Les frappes sur les ponts du sud iranien suivent de quelques jours.

Effets indirects et atteintes directes

Jusqu'en juineffets indirects documentés

Naphta

Emballages alimentaires japonais remplacés par du papier, prix en hausse de 15 à 20 %

Engrais

16 M t bloquées dans le Golfe, urée à 850 $ la tonne

Aide alimentaire

Route du PAM vers l'Afghanistan détournée, jusqu'à trois mois

Gaz naturel liquéfié

Négociations directes du Pakistan et du Qatar avec Téhéran

Depuis juilletinfrastructures directement atteintes

Eau potable

Usine de dessalement frappée deux fois au Koweït, 10,000 personnes privées d'eau en Iran

Électricité

Centrale électrique koweïtienne visée, coupures iraniennes pendant la canicule

Ponts

Ponts et tour de communication détruits dans le sud iranien

Soins

Hôpital pédiatrique de cancérologie endommagé à Ahvaz

Ce que cela révèle

Le message du 22 juillet interdit toute lecture indulgente. On ne frappe pas les ponts faute de mieux. On les frappe parce qu'on a prévenu qu'on le ferait. Ce n'est plus une logique de ciblage, c'est un barème, et il indexe des infrastructures sur la conduite adverse en mer. Le droit ne se tranche pas d'une phrase : un pont ou une centrale peuvent être des biens civils, des objectifs militaires ou des biens à double usage, selon leur contribution effective à l'action militaire au moment de l'attaque. Mais annoncer à l'avance qu'on détruira l'un ou l'autre en représailles déplace la question, de la proportionnalité vers l'intention. Les États-Unis n'ont pas ratifié le protocole qui prohibe les représailles contre les biens civils, ce qui ne clôt rien puisque certaines de ces règles sont tenues pour coutumières. Aucune instance ne s'est saisie du dossier. Une usine de dessalement ne se répare pas en trois semaines. Elle ne se répare pas non plus par un communiqué.

Chiffres documentés

Morts en Iran depuis la reprise du 7 juillet : 50 (ministère iranien de la Santé). Personnes privées d'eau dans le Sud-Est iranien : 10,000. Pays du Golfe frappés la nuit du 13 juillet : 5 (Qatar, Bahreïn, Koweït, Oman, Jordanie). Missiles interceptés par la Jordanie : 8, puis 10, puis 5. Militaires américains tués en Jordanie et en Irak : 4. Données internationales du Moyen-Orient transitant par câbles sous-marins : 99 %.

4

Les Houthis ont ouvert un second front maritime. L'Arabie saoudite y est devenue belligérante.

Le 14 juillet, les Houthis frappent l'aéroport saoudien d'Abha, pour la première fois depuis 2022. Le 17, Reuters rapporte de trois sources concordantes que Téhéran leur a demandé de fermer la mer Rouge si Washington s'en prenait à ses installations. Les 24 puis 29 juillet, deux pétroliers saoudiens sont visés. Bab el-Mandeb portait 12 % du commerce mondial avant la guerre de Gaza, et son contournement par le cap de Bonne-Espérance allonge les trajets de dix à vingt jours.

Ce second front change la nature du problème. Tant qu'Ormuz seul était menacé, il restait des routes : l'oléoduc saoudien qui relie Abqaiq à Yanbu sur 1,200 km, le tracé Kirkouk-Baniyas vers la Méditerranée soutenu par Washington, les camions irakiens à travers la Syrie, la mer Rouge enfin. Avec celle-ci sous menace à son tour, ces routes subsistent, mais aucune n'est à la fois maritime, rapide et bon marché. Ce n'est pas la substitution qui disparaît, c'est son prix qui cesse d'être supportable. Et le mot camp serait trompeur : les Houthis gardent leur autonomie opérationnelle et leur calendrier, ils appartiennent à un réseau d'alliances, pas à un commandement. Le 30 juillet, l'Arabie saoudite forme une coalition pour protéger la mer Rouge.

Riyad a fini par entrer dans la guerre. Dans la nuit du 28 au 29 juillet, des chasseurs américains et saoudiens bombardent ensemble des sites logistiques et des dépôts d'armes dans l'est de l'Irak, à Bartalla, dans la province de Ninive, contre les Forces de mobilisation populaire. Le Commandement central américain présente l'opération comme la réponse à plus de trente attaques de drones dirigées par les Gardiens de la révolution. C'est la première fois depuis le 28 février que l'Arabie saoudite reconnaît officiellement participer au conflit aux côtés de Washington. Une monarchie qui négociait discrètement avec Téhéran depuis 2023, et qui avait passé cinq mois à éviter ce pas, l'a franchi en une nuit.

Bagdad a condamné une violation flagrante de sa souveraineté, sans nommer ni Washington ni Riyad. Le gouvernement chiite irakien est l'un des rares au monde à entretenir des liens militaires et diplomatiques avec les deux capitales à la fois, et il vient d'apprendre ce que cela coûte. Une lecture inverse mérite pourtant d'être posée : pour le chercheur Javier Bordon, cité par France 24, le pari saoudien est qu'une escalade produise une désescalade, en dissuadant l'Iran et ses affiliés de frapper le royaume. Tant que Riyad ne frappe pas en Iran même, la dynamique du conflit reste inchangée.

Un détail dit ce qui s'installe. Le 24 juillet, les Houthis laissent passer les navires chinois. Le 5 juillet, l'envoyé iranien à Pékin promettait déjà un traitement spécial à Ormuz pour les pays amis. Le 28, Oman présente un plan de droits volontaires de passage soutenu par les États du Golfe. Trois signaux, une même logique.

Ce que cela révèle

On croyait que la question était de savoir qui contrôle Ormuz. Elle devient : qui décide de qui passe. Le passage cesse d'être un droit pour devenir une faveur, accordée selon le pavillon et négociée au cas par cas. Et le Yémen, front figé depuis dix ans, redevient une pièce parce qu'il se trouve au bon endroit.

Chiffres documentés

Aéroport saoudien d'Abha frappé : 14 juillet, première fois depuis 2022. Pétroliers saoudiens visés en mer Rouge : 2, les 24 et 29 juillet. Commerce mondial via Bab el-Mandeb avant la guerre de Gaza : 12 %. Allongement des trajets en cas de fermeture : 10 à 20 jours. Oléoduc de contournement Abqaiq-Yanbu : 1,200 km. Frappe conjointe américano-saoudienne en Irak, nuit du 28 au 29 juillet : première reconnaissance officielle par Riyad d'une participation au conflit depuis le 28 février ; au moins 20 combattants et 6 conseillers iraniens tués ; riposte annoncée à plus de 30 attaques de drones. Contrôle houthi sur le nord du Yémen : depuis 2015.

Ce que cette guerre a effacé

Deux guerres ont quitté les écrans sans quitter le terrain. Au Liban, l'accord-cadre signé le 26 juin à Washington a précédé de six jours l'annonce israélienne d'une occupation sans terme. À Gaza, le Hamas a dissous ses instances dirigeantes le 7 juillet, après près de vingt ans de gouvernement, et le basculement est passé presque inaperçu. Un conflit qui en éclipse deux autres ne les suspend pas. Il les rend gratuits. Ce bulletin a lui-même failli reconduire l'éclipse, en consacrant ses quatre faits à Washington et à Téhéran. Le Liban et Gaza feront donc l'objet d'un numéro distinct, où chacune de ces deux guerres sera traitée pour elle-même.

Note de méthode

Trois précautions. Le texte intégral du mémorandum du 17 juin est public, mais l'attribution des gains, colonne trois du tableau, reste une lecture SAPERE et non une donnée du texte. Les raisons de la suspension du 24 juillet ne sont pas hiérarchisables en l'état : l'état des stocks est documenté comme l'une des préoccupations exposées, pas comme la cause. Et ce numéro est arrêté au 31 juillet, alors que les frappes croisées se poursuivaient.

Cinq mois. Ce qui a changé depuis le numéro précédent n'est ni l'intensité ni la lisibilité : c'est ce qui entre dans le calcul. Une puissance dispose de deux monnaies, les munitions et la parole. La première s'épuise par consommation, et quatre jours de silence auront suffi pour rendre cette contrainte visible. La seconde se dévalue par répétition, et une dizaine de victoires proclamées y auront suffi. Une menace qu'on répète sans l'exécuter cesse d'être une menace : elle devient une information sur celui qui la profère. Dévaluée n'est pourtant pas nulle, et les dizaines de cibles frappées à Qeshm le 30 juillet à l'aube le rappellent. Personne n'a cessé de décider pour autant : Washington, Téhéran, Riyad, Amman et Mascate ont tous tranché ces huit semaines. Mais ils tranchent avec un inventaire posé sur la table et un crédit entamé. Une guerre où chaque camp calcule sa cadence de tir soutenable ne s'arrête pas. Elle se met au rythme de ses usines.

La question pour la période à venir

Deux sondages la posent mieux qu'une analyse.

Israéliens

92 %

estiment que l'Iran a gagné cette guerre ou en a tiré profit, et jusqu'à 93,1 % chez les électeurs de la coalition au pouvoir

92,1 % précisément · Université hébraïque de Jérusalem et Institut Agam · 3,644 répondants du 17 au 20 juin 2026 · Times of Israel ↗

Américains

79 %

s'attendent à un conflit prolongé

Reuters et Ipsos · 1,019 adultes du 10 au 12 juillet 2026 · marge d'erreur 4 points · Ipsos ↗

Deux populations, deux questions, deux instituts distincts : ces chiffres se lisent côte à côte, ils ne se comparent pas.

Les élections israéliennes sont fixées au 27 octobre. Le 28 juillet, Oman a présenté à Téhéran un plan de droits volontaires de passage à Ormuz, soutenu par les États du Golfe, que l'Iran n'a pas rejeté. Que fait une puissance qui ne peut plus frapper au même rythme, qui négocie sans vouloir paraître céder, et dont l'allié principal entre en campagne électorale dans trois mois ?

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