Veille Citoyenne · Alerte N°6

Vencorex : la chimie vendue à la découpe
Que vaut un savoir-faire stratégique quand personne ne veut le payer ?

Réactualisation d'octobre 2026. Publiée en juillet 2025, cette alerte portait sur la reprise de Vencorex par le groupe chinois Wanhua, décidée au printemps 2025 sous le gouvernement de François Bayrou. Elle a été entièrement réécrite après la liquidation de l'entreprise et l'abandon, en juin 2026, du dernier projet de relance de la plateforme.

Au Pont-de-Claix, au sud de Grenoble, on fabrique du chlore depuis 1916. L'usine a porté les noms de Rhône-Poulenc, puis de Vencorex ; elle transformait le sel d'une mine de la Drôme en chlore, en soude, en hydrogène et en molécules pour les peintures et les vernis. En aval, par canalisation, le sel purifié alimentait l'usine Arkema de Jarrie, qui en tirait notamment un composant des propergols d'Ariane. Au printemps 2025, tout cela s'arrête. Un concurrent chinois reprend un atelier, une poignée de salariés, et l'ensemble des brevets ; le reste part à la casse.

Ce que révèlent les auditions parlementaires et les réponses du gouvernement, c'est moins une trahison qu'une impuissance. L'État savait dès le premier semestre 2024 que des filières de souverainetéFilières de souveraineté : activités jugées indispensables à l'autonomie du pays, ici la défense, la dissuasion nucléaire et le spatial, pour lesquelles une rupture d'approvisionnement ne peut pas être compensée rapidement par des importations. dépendaient du site. Il a cherché un repreneur, refusé la nationalisation, promis tardivement de l'argent public, puis laissé le tribunal trancher.

L'enjeu réel de cette alerte : comprendre comment un maillon reconnu comme stratégique a pu disparaître sans que personne ne l'ait décidé, et ce que la France a cédé en chemin.

Le contexte initial : le printemps 2025

Quand cette alerte paraît pour la première fois, en juillet 2025, la décision est prise. Vencorex, détenue depuis 2012 par le groupe thaïlandais PTTGC, est en redressement judiciaire depuis septembre 2024. Le 10 avril 2025, le tribunal de commerce de Lyon écarte le projet de société coopérative porté par les salariés, la CGT et les collectivités locales, et retient l'offre de BorsodChem, filiale hongroise de Wanhua. La liquidation est prononcée le 13 mai.

Au gouvernement de François Bayrou, le dossier est suivi par Marc Ferracci, ministre chargé de l'Industrie et de l'Énergie. Il a écarté la nationalisation temporaire réclamée par la gauche, puis promis un euro d'argent public pour chaque euro privé investi dans la coopérative, à condition que le tribunal la retienne. À l'Assemblée, une commission d'enquête sur les licenciements auditionne au même moment les syndicats, les dirigeants de Vencorex et ceux d'Arkema.

Depuis, la chute s'est poursuivie : le site d'Arkema à Jarrie a dû se réorganiser, privé de son sel, et le 9 juin 2026, les porteurs du projet Exalia ont renoncé à relancer la plateforme. Sur la plateforme, une cinquantaine de salariés travaillent encore, dont ceux de l'atelier repris par Wanhua.

1. Le risque : un maillon stratégique sans plan de secours

Le gouvernement le reconnaît lui-même : il avait pris « toute la mesure » des enjeux de souveraineté industrielle, militaire et spatiale dès le premier semestre 2024. Un an plus tard, aucune solution n'existait pour maintenir la production de sel, base de toute la chaîne. Savoir qu'un maillon est stratégique et n'avoir rien prévu pour le jour où il casse, c'est le cas d'école d'une politique de souveraineté qui s'arrête aux discours.

2. Le basculement : les brevets partent, l'usine reste

Le repreneur ne garde qu'un atelier et quelques dizaines de salariés. Mais il emporte les brevets sur les isocyanates et l'ensemble du savoir-faire de l'usine, héritier de Rhône-Poulenc. Le gouvernement souligne que le savoir-faire « sel » et « électrolyse » pourrait être cédé gratuitement à un repreneur ; aucun ne s'est présenté. Au bout du compte, un concurrent a acquis l'intelligence d'un site, et laissé à la collectivité ses cuves, ses sols et son démantèlement.

3. Le paradoxe : un État réindustrialisateur qui regarde partir sa chimie

La réindustrialisation est, depuis des années, le refrain de tous les gouvernements. Elle s'appuie sur des milliards d'aides pour attirer des usines nouvelles. Ici, pour garder une usine centenaire dont dépendaient la défense et l'espace, l'État a refusé de se porter acquéreur et conditionné son aide à une décision de justice qu'il savait incertaine. On subventionne volontiers l'usine de demain ; on laisse mourir celle d'hier, même quand elle fournit encore aujourd'hui.

Opinion Veille Citoyenne Il faut le reconnaître : l'État ne peut pas inventer un repreneur, le tribunal juge sur des garanties financières, et une nationalisation aurait transféré au contribuable un site parmi les plus pollués de France. La coopérative des salariés, si courageuse fût-elle, n'avait pas réuni ses financements. Néanmoins, ce dossier n'a pas surpris l'État : il l'a vu venir. Le problème n'est pas que Vencorex n'ait pas été sauvée. C'est que le pays a découvert, une fois l'usine perdue, que sa fusée et ses missiles en dépendaient, et qu'aucun outil n'était prêt pour préserver au moins ce qui comptait. La souveraineté ne se proclame pas ; elle se prépare, et elle coûte.

La mécanique : comment une usine stratégique disparaît sans que personne ne le décide

Le schéma se répète dans l'industrie lourde : la procédure collective tranche en droit des affaires une question qui relève de la politique industrielle.

1

L'affaiblissement

Concurrence très vive, usine sous-utilisée, actionnaire étranger : l'entreprise s'enfonce, et le redressement judiciaire est ouvert en septembre 2024.

2

La recherche

L'État sonde une douzaine d'industriels. Aucun ne veut reprendre le sel, base de toute la chaîne.

3

Le tri

Le tribunal choisit l'offre la mieux garantie : un concurrent, qui prend un atelier et la propriété intellectuelle.

4

La dispersion

Liquidation, effet domino sur Jarrie, relance abandonnée, démantèlement : la plateforme se vide, morceau par morceau.

Fiche d'analyse, Alerte N°6

La chaîne de décision

La justice commerciale Le tribunal de commerce de Lyon, devenu tribunal des activités économiques, ouvre le redressement en septembre 2024, retient l'offre de BorsodChem le 10 avril 2025 et prononce la liquidation le 13 mai 2025. Le parquet n'a pas fait appel.
Gouvernements de Michel Barnier puis de François Bayrou Marc Ferracci, ministre chargé de l'Industrie puis de l'Industrie et de l'Énergie, en première ligne ; Antoine Armand puis Éric Lombard à l'Économie. Le gouvernement écarte la nationalisation et propose un euro public pour un euro privé investi dans la coopérative.
Le Parlement Questions écrites et au gouvernement, proposition de résolution, et auditions de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les licenciements, en avril et mai 2025.

L'analyse des enjeux

  • La défense et l'espace : par le sel purifié qu'il fournissait à Arkema, le site entrait dans la fabrication du perchlorate destiné aux propergols d'Ariane et, selon plusieurs sources, dans la chaîne de la dissuasion.
  • Le nucléaire civil : selon l'ancien président de la métropole de Grenoble, le chlore issu de ce sel servait aussi à Framatome pour le zirconium du combustible nucléaire.
  • L'environnement : selon les élus locaux, la plateforme figure parmi les sites les plus pollués de France, et son incinérateur de déchets dangereux sert tout le bassin industriel. Son avenir pèse sur les collectivités.

Les risques induits

  • La dépendance : les industriels de la défense et du spatial doivent désormais s'approvisionner ailleurs pour des intrants qu'ils trouvaient à quelques kilomètres.
  • Le savoir-faire perdu : un siècle de procédés est passé aux mains d'un concurrent, qui reste libre de l'exploiter ailleurs.
  • Le précédent : si un site reconnu stratégique peut disparaître ainsi, d'autres maillons fragiles de la chimie française suivront le même chemin.

Qui en profite, qui paie

  • Le gagnant : Wanhua, premier producteur mondial d'isocyanates, qui acquiert la propriété intellectuelle d'un concurrent européen pour une somme modeste.
  • Les payeurs : les salariés licenciés, les entreprises de la plateforme et de Jarrie, et les collectivités, qui héritent d'un site à dépolluer.
  • Ce qui n'est pas établi : aucune source ne documente une intervention ou un lobbying particulier de Wanhua, ni le détail d'un contrôle des investissements étrangers sur cette cession. Ces points restent des questions ouvertes.

Droit et arguments : la tension entre droit des affaires et souveraineté

L'argument du gouvernementL'objectionLe risque identifié
Aucune solution économique viable n'a été trouvée malgré une douzaine d'industriels sollicités.Quand une activité est stratégique et non rentable, la question n'est plus économique mais politique : c'est précisément le cas où l'État doit choisir de payer, ou assumer de ne pas le faire.Une souveraineté soumise au seul test de rentabilité.
Le tribunal a retenu la seule offre présentant des garanties suffisantes.Le tribunal juge selon le droit des entreprises en difficulté. Il n'a ni mandat ni outil pour peser l'intérêt de la défense ou de l'espace.Une décision stratégique laissée à un juge commercial.
Le savoir-faire « sel » et « électrolyse » reste cessible gratuitement à un repreneur.La porte est restée ouverte, mais personne ne l'a franchie, et le dernier projet de relance a jeté l'éponge en juin 2026.Une solution théorique pour un problème réel.

Source : réponse du ministre chargé de l'industrie à la question écrite de Fabien Gay (JO Sénat du 28 août 2025), comptes rendus de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale (avril et mai 2025).

Analyse chiffrée : ce qui a été repris, ce qui a été perdu

IndicateurValeurSource
Salariés de Vencorex en 2024471, dont 464 en FranceAudition du président de Vencorex, mai 2025
Emplois promis par la coopérative des salariés275Presse syndicale et régionale
Emplois repris par BorsodChementre 34 et 54Communiqué du repreneur
Salariés licenciés (deux plans sociaux)379Réponse ministérielle, août 2025
Prix de l'offre, brevets et savoir-faire compris1.2 million d'eurosQuestion écrite à l'Assemblée, mai 2025
Investissements promis par le repreneur d'ici 202719 millions d'eurosCommuniqué du repreneur
Trois clés de lecture
  • Un atelier sur une plateforme : l'offre retenue sauvait, au mieux, à peine un emploi sur huit. Le choix n'était pas entre deux repreneurs, mais entre un atelier et une usine.
  • Le prix de la mémoire : pour un montant inférieur à celui d'un immeuble de bureaux, le repreneur a acquis un siècle de procédés chimiques.
  • Ce que les chiffres ne disent pas : le coût du démantèlement et de la dépollution de la plateforme, qui pèsera sur la collectivité, n'a pas été chiffré publiquement.

Sources : Sénat (réponse ministérielle du 28 août 2025), Assemblée nationale (question écrite n° 6598, comptes rendus de la commission d'enquête), RCF, NVO. Les fourchettes d'emplois repris varient selon les sources et les dates.

Recommandations de vigilance citoyenne

  • Lire la réponse du ministre de l'Industrie au Sénat : c'est le récit officiel le plus complet de la chute de Vencorex.
  • Demander à son député la création d'un dispositif public de sauvegarde des actifs stratégiques en procédure collective, avant que le tribunal ne tranche.
  • Interroger le gouvernement sur le contrôle exercé, au titre des investissements étrangers, sur le transfert des brevets de Vencorex à un groupe chinois.
  • Suivre le démantèlement de la plateforme et exiger la publication de son coût et de la répartition des charges de dépollution.

Conclusion de l'alerte : une question de prévoyance

Une politique de souveraineté ne se juge pas aux usines qu'elle inaugure, mais à celles qu'elle sait retenir.

Vencorex pose une question simple : qui décide qu'une activité est trop stratégique pour disparaître, et qui en paie le prix ? Au Pont-de-Claix, personne n'a vraiment décidé. Le marché n'en voulait pas, le tribunal a appliqué le droit, l'État a regretté. Et la chaîne qui reliait une mine de sel de la Drôme à une fusée européenne s'est rompue sans un vote, sans un arbitrage, sans un responsable.

« Le danger n'est pas qu'une usine ferme. Le danger est de découvrir après coup ce qu'elle tenait debout. »

On ne vend pas la mémoire d'un siècle ; on la brade.

On fabriquait du chlore au Pont-de-Claix depuis 1916 ; on y démonte désormais les installations. C'est sur les autres maillons fragiles de la chimie française, et sur les outils qui manquent pour les défendre, que la vigilance citoyenne doit désormais se porter.


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