Veille Citoyenne · Alerte N°6
Vencorex : la chimie vendue à la découpe
Que vaut un savoir-faire stratégique quand personne ne veut le payer ?
Au Pont-de-Claix, au sud de Grenoble, on fabrique du chlore depuis 1916. L'usine a porté les noms de Rhône-Poulenc, puis de Vencorex ; elle transformait le sel d'une mine de la Drôme en chlore, en soude, en hydrogène et en molécules pour les peintures et les vernis. En aval, par canalisation, le sel purifié alimentait l'usine Arkema de Jarrie, qui en tirait notamment un composant des propergols d'Ariane. Au printemps 2025, tout cela s'arrête. Un concurrent chinois reprend un atelier, une poignée de salariés, et l'ensemble des brevets ; le reste part à la casse.
Ce que révèlent les auditions parlementaires et les réponses du gouvernement, c'est moins une trahison qu'une impuissance. L'État savait dès le premier semestre 2024 que des filières de souverainetéFilières de souveraineté : activités jugées indispensables à l'autonomie du pays, ici la défense, la dissuasion nucléaire et le spatial, pour lesquelles une rupture d'approvisionnement ne peut pas être compensée rapidement par des importations. dépendaient du site. Il a cherché un repreneur, refusé la nationalisation, promis tardivement de l'argent public, puis laissé le tribunal trancher.
L'enjeu réel de cette alerte : comprendre comment un maillon reconnu comme stratégique a pu disparaître sans que personne ne l'ait décidé, et ce que la France a cédé en chemin.
Le contexte initial : le printemps 2025
Quand cette alerte paraît pour la première fois, en juillet 2025, la décision est prise. Vencorex, détenue depuis 2012 par le groupe thaïlandais PTTGC, est en redressement judiciaire depuis septembre 2024. Le 10 avril 2025, le tribunal de commerce de Lyon écarte le projet de société coopérative porté par les salariés, la CGT et les collectivités locales, et retient l'offre de BorsodChem, filiale hongroise de Wanhua. La liquidation est prononcée le 13 mai.
Au gouvernement de François Bayrou, le dossier est suivi par Marc Ferracci, ministre chargé de l'Industrie et de l'Énergie. Il a écarté la nationalisation temporaire réclamée par la gauche, puis promis un euro d'argent public pour chaque euro privé investi dans la coopérative, à condition que le tribunal la retienne. À l'Assemblée, une commission d'enquête sur les licenciements auditionne au même moment les syndicats, les dirigeants de Vencorex et ceux d'Arkema.
Depuis, la chute s'est poursuivie : le site d'Arkema à Jarrie a dû se réorganiser, privé de son sel, et le 9 juin 2026, les porteurs du projet Exalia ont renoncé à relancer la plateforme. Sur la plateforme, une cinquantaine de salariés travaillent encore, dont ceux de l'atelier repris par Wanhua.
1. Le risque : un maillon stratégique sans plan de secours
Le gouvernement le reconnaît lui-même : il avait pris « toute la mesure » des enjeux de souveraineté industrielle, militaire et spatiale dès le premier semestre 2024. Un an plus tard, aucune solution n'existait pour maintenir la production de sel, base de toute la chaîne. Savoir qu'un maillon est stratégique et n'avoir rien prévu pour le jour où il casse, c'est le cas d'école d'une politique de souveraineté qui s'arrête aux discours.
2. Le basculement : les brevets partent, l'usine reste
Le repreneur ne garde qu'un atelier et quelques dizaines de salariés. Mais il emporte les brevets sur les isocyanates et l'ensemble du savoir-faire de l'usine, héritier de Rhône-Poulenc. Le gouvernement souligne que le savoir-faire « sel » et « électrolyse » pourrait être cédé gratuitement à un repreneur ; aucun ne s'est présenté. Au bout du compte, un concurrent a acquis l'intelligence d'un site, et laissé à la collectivité ses cuves, ses sols et son démantèlement.
3. Le paradoxe : un État réindustrialisateur qui regarde partir sa chimie
La réindustrialisation est, depuis des années, le refrain de tous les gouvernements. Elle s'appuie sur des milliards d'aides pour attirer des usines nouvelles. Ici, pour garder une usine centenaire dont dépendaient la défense et l'espace, l'État a refusé de se porter acquéreur et conditionné son aide à une décision de justice qu'il savait incertaine. On subventionne volontiers l'usine de demain ; on laisse mourir celle d'hier, même quand elle fournit encore aujourd'hui.
La mécanique : comment une usine stratégique disparaît sans que personne ne le décide
Le schéma se répète dans l'industrie lourde : la procédure collective tranche en droit des affaires une question qui relève de la politique industrielle.
L'affaiblissement
Concurrence très vive, usine sous-utilisée, actionnaire étranger : l'entreprise s'enfonce, et le redressement judiciaire est ouvert en septembre 2024.
La recherche
L'État sonde une douzaine d'industriels. Aucun ne veut reprendre le sel, base de toute la chaîne.
Le tri
Le tribunal choisit l'offre la mieux garantie : un concurrent, qui prend un atelier et la propriété intellectuelle.
La dispersion
Liquidation, effet domino sur Jarrie, relance abandonnée, démantèlement : la plateforme se vide, morceau par morceau.
Fiche d'analyse, Alerte N°6
La chaîne de décision
L'analyse des enjeux
- La défense et l'espace : par le sel purifié qu'il fournissait à Arkema, le site entrait dans la fabrication du perchlorate destiné aux propergols d'Ariane et, selon plusieurs sources, dans la chaîne de la dissuasion.
- Le nucléaire civil : selon l'ancien président de la métropole de Grenoble, le chlore issu de ce sel servait aussi à Framatome pour le zirconium du combustible nucléaire.
- L'environnement : selon les élus locaux, la plateforme figure parmi les sites les plus pollués de France, et son incinérateur de déchets dangereux sert tout le bassin industriel. Son avenir pèse sur les collectivités.
Les risques induits
- La dépendance : les industriels de la défense et du spatial doivent désormais s'approvisionner ailleurs pour des intrants qu'ils trouvaient à quelques kilomètres.
- Le savoir-faire perdu : un siècle de procédés est passé aux mains d'un concurrent, qui reste libre de l'exploiter ailleurs.
- Le précédent : si un site reconnu stratégique peut disparaître ainsi, d'autres maillons fragiles de la chimie française suivront le même chemin.
Qui en profite, qui paie
- Le gagnant : Wanhua, premier producteur mondial d'isocyanates, qui acquiert la propriété intellectuelle d'un concurrent européen pour une somme modeste.
- Les payeurs : les salariés licenciés, les entreprises de la plateforme et de Jarrie, et les collectivités, qui héritent d'un site à dépolluer.
- Ce qui n'est pas établi : aucune source ne documente une intervention ou un lobbying particulier de Wanhua, ni le détail d'un contrôle des investissements étrangers sur cette cession. Ces points restent des questions ouvertes.
Droit et arguments : la tension entre droit des affaires et souveraineté
| L'argument du gouvernement | L'objection | Le risque identifié |
|---|---|---|
| Aucune solution économique viable n'a été trouvée malgré une douzaine d'industriels sollicités. | Quand une activité est stratégique et non rentable, la question n'est plus économique mais politique : c'est précisément le cas où l'État doit choisir de payer, ou assumer de ne pas le faire. | Une souveraineté soumise au seul test de rentabilité. |
| Le tribunal a retenu la seule offre présentant des garanties suffisantes. | Le tribunal juge selon le droit des entreprises en difficulté. Il n'a ni mandat ni outil pour peser l'intérêt de la défense ou de l'espace. | Une décision stratégique laissée à un juge commercial. |
| Le savoir-faire « sel » et « électrolyse » reste cessible gratuitement à un repreneur. | La porte est restée ouverte, mais personne ne l'a franchie, et le dernier projet de relance a jeté l'éponge en juin 2026. | Une solution théorique pour un problème réel. |
Source : réponse du ministre chargé de l'industrie à la question écrite de Fabien Gay (JO Sénat du 28 août 2025), comptes rendus de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale (avril et mai 2025).
Analyse chiffrée : ce qui a été repris, ce qui a été perdu
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Salariés de Vencorex en 2024 | 471, dont 464 en France | Audition du président de Vencorex, mai 2025 |
| Emplois promis par la coopérative des salariés | 275 | Presse syndicale et régionale |
| Emplois repris par BorsodChem | entre 34 et 54 | Communiqué du repreneur |
| Salariés licenciés (deux plans sociaux) | 379 | Réponse ministérielle, août 2025 |
| Prix de l'offre, brevets et savoir-faire compris | 1.2 million d'euros | Question écrite à l'Assemblée, mai 2025 |
| Investissements promis par le repreneur d'ici 2027 | 19 millions d'euros | Communiqué du repreneur |
Trois clés de lecture
- Un atelier sur une plateforme : l'offre retenue sauvait, au mieux, à peine un emploi sur huit. Le choix n'était pas entre deux repreneurs, mais entre un atelier et une usine.
- Le prix de la mémoire : pour un montant inférieur à celui d'un immeuble de bureaux, le repreneur a acquis un siècle de procédés chimiques.
- Ce que les chiffres ne disent pas : le coût du démantèlement et de la dépollution de la plateforme, qui pèsera sur la collectivité, n'a pas été chiffré publiquement.
Sources : Sénat (réponse ministérielle du 28 août 2025), Assemblée nationale (question écrite n° 6598, comptes rendus de la commission d'enquête), RCF, NVO. Les fourchettes d'emplois repris varient selon les sources et les dates.
Recommandations de vigilance citoyenne
- Lire la réponse du ministre de l'Industrie au Sénat : c'est le récit officiel le plus complet de la chute de Vencorex.
- Demander à son député la création d'un dispositif public de sauvegarde des actifs stratégiques en procédure collective, avant que le tribunal ne tranche.
- Interroger le gouvernement sur le contrôle exercé, au titre des investissements étrangers, sur le transfert des brevets de Vencorex à un groupe chinois.
- Suivre le démantèlement de la plateforme et exiger la publication de son coût et de la répartition des charges de dépollution.
Pour aller plus loin
Institutions et droit
- Bodacc : jugement du 10 avril 2025 arrêtant le plan de cession de Vencorex France
- Sénat : question écrite de Fabien Gay et réponse du ministre (août 2025)
- Assemblée nationale : question écrite sur le transfert des biens immatériels
- Assemblée nationale : audition des dirigeants de Vencorex (mai 2025)
- Assemblée nationale : audition de la direction d'Arkema
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