Veille Citoyenne : Alerte N°11 – Cession d’Exaion, le triple renoncement Numérique, Energétique & Monétaire

Veille Citoyenne : Alerte n°1 sur la Programmation Pluriannuelle de l’Energie : illustration de couverture

Veille Citoyenne · Alerte N°11

Exaion : pas à vendre, mais vendu
Que garde l'État quand il cède la majorité ?

Réactualisation d'octobre 2026. Publiée en décembre 2025, cette alerte portait sur le projet de cession d'Exaion, filiale d'EDF, à l'américain Mara, annoncé en août 2025 sous le gouvernement de François Bayrou. Elle a été entièrement réécrite après l'autorisation de l'opération, sous conditions, par le gouvernement de Sébastien Lecornu le 20 février 2026.

Le 4 novembre 2025, à l'Assemblée nationale, un député demande au Premier ministre s'il va laisser « brader » une pépite d'EDF. Sébastien Lecornu le reprend : « Exaion n'est pas à vendre, heureusement. » Le sujet, précise-t-il, est « celui de l'augmentation de capital ». Trois mois et demi plus tard, le groupe américain Mara devient l'actionnaire majoritaire d'Exaion, avec 64 % du capital. Le mot a changé ; la chose, moins.

L'État n'a pas laissé faire sans rien dire : il a imposé des conditions réelles, au titre du contrôle des investissements étrangersContrôle des investissements étrangers : procédure qui oblige un investisseur non européen à obtenir l'autorisation du ministère de l'Économie avant de prendre le contrôle d'une entreprise française exerçant une activité sensible. L'État peut refuser, ou autoriser sous conditions.. Mais une majorité au capital reste une majorité, et les garanties obtenues tiennent à un équilibre de conseil d'administration que l'actionnaire principal pourra un jour contester.

L'enjeu réel de cette alerte : mesurer ce que les conditions protègent vraiment, et ce qu'un État actionnaire à 100 % d'EDF a choisi de ne pas garder.

Le contexte initial : décembre 2025

Quand cette alerte paraît pour la première fois, l'opération est en suspens. Le 11 août 2025, EDF a annoncé un accord : Mara, groupe américain connu pour le minage de bitcoin, prend 64 % d'Exaion pour 168 millions de dollars, avec une option pour monter à 75 % d'ici 2027. Exaion, créée en 2020, compte environ 70 ingénieurs et exploite des capacités de calcul à haute performance, d'hébergement et de blockchain. L'annonce intervient sous le gouvernement de François Bayrou, avec Éric Lombard à l'Économie et Marc Ferracci à l'Industrie et à l'Énergie.

À la rentrée, des députés de presque tous les groupes interpellent le gouvernement, de Philippe Latombe (Démocrates) à Aurélien Lopez-Liguori (RN) et Éric Ciotti (UDR). La procédure de contrôle des investissements étrangers est lancée en septembre.

Le 20 février 2026, le ministère de l'Économie, dirigé par Roland Lescure, autorise la cession sous « conditions juridiquement contraignantes ».

1. Le risque : une majorité qu'aucun conseil ne neutralise

Bercy présente un conseil d'administration à « majorité d'intérêts français », cinq sièges sur huit. Le compte inclut le directeur général et cofondateur de l'entreprise. Mara détient 64 % du capital, peut monter à 75 %, et siège avec son propre patron. Un conseil se recompose ; une majorité au capital, elle, finit toujours par peser.

2. Le basculement : protéger EDF plutôt qu'Exaion

La principale condition prévoit de rapatrier chez EDF la plupart des activités qu'Exaion réalisait pour elle, pour qu'aucune donnée sensible d'EDF ne reste sur ses serveurs. C'est une protection efficace pour l'électricien. C'est aussi un aveu : pour rendre la vente acceptable, on a vidé l'entreprise de ce qui la rendait sensible. L'État a sécurisé ses données en retirant à Exaion une partie de sa raison d'être.

3. Le paradoxe : l'actionnaire unique qui ne trouve pas d'acheteur

L'État possède 100 % d'EDF. Il pouvait, à ce titre, refuser l'opération ou chercher un repreneur européen ; le Premier ministre lui-même a reconnu en séance que la question posée était celle de « la disponibilité de capitaux français ». La réponse trouvée est un milliardaire français à 10 % d'une filiale de Mara. Faute de capitaux nationaux, la souveraineté s'est négociée en strapontin.

Opinion Veille Citoyenne Il faut le reconnaître : l'État n'a pas signé à l'aveugle. Il a pris six mois, consulté les services de défense et de sécurité, obtenu la suppression d'une clause qui aurait interdit à EDF de relancer une activité concurrente, et imposé l'entrée d'un investisseur français. Exaion perdait de l'argent, et EDF a d'autres priorités que le calcul informatique. Néanmoins, la question n'était pas de savoir si la vente pouvait être encadrée, mais si elle devait avoir lieu. Le problème n'est pas d'avoir posé des conditions. C'est d'avoir dû en poser autant pour vendre une entreprise que le gouvernement disait, trois mois plus tôt, ne pas vendre.

La mécanique : comment une cession devient acceptable

Le schéma revient dans de nombreuses cessions sensibles : on ne bloque pas, on aménage.

1

L'accord

Une entreprise publique s'entend avec un acheteur étranger, en été, sous réserve des autorisations.

2

L'alerte

Les parlementaires s'inquiètent ; le gouvernement rassure sur les mots plus que sur le fond.

3

Les conditions

Le contrôle impose des aménagements : données rapatriées, gouvernance rééquilibrée, partenaire national.

4

La vente

L'opération se conclut ; les conditions, elles, se surveillent sans que le public en connaisse le détail.

Fiche d'analyse, Alerte N°11

La chaîne de décision

EDF (août 2025) Accord signé le 11 août 2025 par EDF Pulse Ventures, la filiale d'investissement du groupe, avec Mara, sous conditions suspensives.
Gouvernement de François Bayrou (août 2025) Éric Lombard (Économie), Marc Ferracci (Industrie et Énergie), Clara Chappaz (Numérique).
Gouvernement de Sébastien Lecornu (depuis octobre 2025) Roland Lescure (Économie), qui signe l'autorisation du 20 février 2026 ; Sébastien Martin (Industrie) ; Anne Le Hénanff (Intelligence artificielle et Numérique).

L'analyse des enjeux

  • Le numérique : Exaion exploite des capacités de calcul pour des clients tiers ; une société contrôlée par un groupe américain reste exposée aux lois américaines d'accès aux données.
  • L'énergie : les centres de calcul flexibles peuvent moduler leur consommation selon l'état du réseau, une capacité que plusieurs députés jugent stratégique.
  • L'industrie : la cession illustre la difficulté à trouver des capitaux français pour des entreprises technologiques en croissance, que le Premier ministre a lui-même soulevée.

Les risques induits

  • L'option à 75 % : la montée au capital prévue d'ici 2027 renforcerait encore le poids de l'actionnaire américain.
  • Les clients tiers : les garanties portent sur les données d'EDF ; celles des autres clients d'Exaion relèvent des règles ordinaires.
  • Le suivi : les conditions sont contraignantes, mais leur contrôle dans la durée n'est pas rendu public.

Qui en profite, qui paie

  • Les bénéficiaires : Mara, qui acquiert une plateforme opérationnelle en Europe ; EDF, qui encaisse le produit de la cession et garde une participation minoritaire ; NJJ, qui entre au capital de la holding française.
  • Le payeur : la puissance publique, qui renonce au contrôle d'un actif né chez un opérateur qu'elle possède entièrement.
  • Ce qui n'est pas établi : le texte exact des conditions imposées par l'État n'a pas été publié. Les allégations parues depuis dans la presse sur les coulisses de la négociation ne sont pas confirmées par des documents publics.

Droit et arguments : la tension entre attractivité et contrôle

L'argument du gouvernementL'objectionLe risque identifié
« L'État a refusé une cession exclusive pour imposer un partenariat équilibré. »Le partenariat laisse 64 % du capital à l'acquéreur, avec une option pour 75 % ; l'équilibre tient au seul conseil d'administration.Une gouvernance plus équilibrée que le capital.
Aucune donnée sensible d'EDF ne restera sur les serveurs d'Exaion.La protection vaut pour EDF, pas pour les autres clients d'Exaion ni pour sa capacité de calcul.Une sécurité obtenue en réduisant l'entreprise.
Cette autorisation confirme l'attractivité de la France pour les investisseurs étrangers.L'attractivité est un objectif légitime ; elle ne répond pas à la question d'un repreneur européen, posée par le gouvernement lui-même.La vitrine avant la stratégie.

Sources : communiqué du ministère de l'Économie n° 411 du 20 février 2026 ; compte rendu de la séance de l'Assemblée nationale du 4 novembre 2025.

Analyse chiffrée : ce que pèse l'opération

ÉlémentValeurSource
Participation acquise par Mara64 %EDF, Mara, ministère de l'Économie
Prix payé168 millions de dollars, soit environ 148 millions d'eurosMara (déclaration à l'autorité boursière américaine)
Option de montée au capitaljusqu'à 75 % d'ici 2027, pour 127 millions de dollars de plusQuestion écrite n° 10116, Assemblée nationale
Part de NJJ dans Mara France10 %Communiqué d'EDF, Mara et NJJ
Conseil d'administration d'Exaion3 sièges Mara, 3 EDF, 1 NJJ, 1 directeur généralCommuniqué d'EDF, Mara et NJJ
Trois clés de lecture
  • Une majorité arithmétique contestée : sans le directeur général, les représentants d'EDF et de NJJ ne devancent ceux de Mara que de quatre sièges contre trois.
  • Un prix modeste pour EDF : à l'échelle de l'endettement du groupe, le produit de la cession pèse peu ; l'argument financier ne suffit pas à l'expliquer.
  • Ce que les chiffres ne disent pas : la valeur stratégique d'une capacité de calcul en Europe, au moment où la demande liée à l'intelligence artificielle explose.

Sources : ministère de l'Économie, EDF, Mara, Next, L'Usine Nouvelle, Assemblée nationale.

Recommandations de vigilance citoyenne

  • Lire le communiqué du ministère de l'Économie du 20 février 2026 et le comparer à l'échange du 4 novembre 2025 à l'Assemblée.
  • Demander à son député que les conditions imposées lors des grands contrôles d'investissements étrangers soient présentées, au moins en résumé, aux commissions compétentes.
  • Suivre l'exercice éventuel de l'option à 75 % : un nouveau contrôle devra-t-il avoir lieu, et sera-t-il rendu public ?
  • Interroger le gouvernement sur les outils prévus pour mobiliser des capitaux français dans les entreprises technologiques publiques, question qu'il a lui-même posée.

Conclusion de l'alerte : une question de vocabulaire

Céder la majorité d'une entreprise n'est pas la vendre, dit le gouvernement. C'est pourtant ce que retiendra le registre du commerce.

Exaion pose une question simple : qu'est-ce qu'un État actionnaire décide de garder ? Ici, il a gardé les données d'EDF, trois sièges sur huit et un partenaire français à 10 %. Il a laissé le capital, la croissance future et l'outil de calcul. Les conditions sont réelles, et le contrôle a fonctionné ; mais il a servi à rendre la vente possible plutôt qu'à la rendre inutile.

« Le diable se niche dans les détails », disait le Premier ministre. Il s'est niché dans le mot « vendre ».

On ne vend pas, on ouvre le capital ; on ne cède pas, on partage la majorité.

« Exaion n'est pas à vendre, heureusement », entendait-on à l'Assemblée en novembre 2025. C'est sur l'option à 75 % et sur le respect des conditions, dans la durée, que la vigilance citoyenne doit désormais se porter.


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