1920, l’année où l’on a dessiné la Palestine sans les Palestiniens
Octobre 2023, puis les mois qui suivent. Des dizaines de milliers de morts à Gaza. Une guerre qui embrase la région, fracture les opinions publiques mondiales, déborde sur le Liban, l’Iran, la mer Rouge. Derrière l’actualité, une question revient sans cesse : d’où vient cette situation sans issue ? Pour la comprendre, il faut remonter jusqu’à une villa italienne et à quatre hommes autour d’une table, au printemps 1920.
Car ce qui se joue aujourd’hui entre Israéliens et Palestiniens n’est pas seulement le produit de la guerre de 1948, ni même de la Déclaration Balfour de 1917. C’est aussi, en partie, la conséquence d’un texte juridique adopté le 25 avril 1920 à San Remo, en Ligurie italienne. Un texte qui a créé la Palestine mandataire, c’est-à-dire le cadre politique dans lequel deux projets nationaux ont été sommés de cohabiter sur un même territoire pendant vingt-huit ans, jusqu’à l’explosion finale de 1948.
L’histoire commence donc là. À la villa Devachan, Britanniques, Français, Italiens et Japonais se partagent les provinces arabes de l’ancien Empire ottoman. Aucun représentant des populations concernées ne siège à la table. Et pourtant, le vocabulaire a changé. Il n’est plus question de colonies. Il est question de mandats.
Le mot est nouveau. L’idée est plus ambiguë.
Une promesse d’indépendance, sous surveillance
Sur le papier, tout repose sur un principe : celui de l’autodétermination, popularisé par le président américain Woodrow Wilson après la Première Guerre mondiale. Les peuples ne doivent plus être annexés. Ils doivent être accompagnés vers la souveraineté.
C’est l’objectif affiché de l’article 22 du Pacte de la Société des Nations, qui crée les mandats. Le paradoxe est immédiat :
- ces territoires sont reconnus comme destinés à devenir indépendants
- mais ils restent administrés par des puissances étrangères
- sans calendrier précis
- ni mécanisme clair pour mettre fin à cette tutelle
Le mandat repose sur une tension simple : préparer la liberté tout en exerçant le pouvoir.
Ni tout à fait empire, ni tout à fait autre chose
Pour les puissances européennes, le système est pratique. Il permet de conserver une influence stratégique dans des régions clés sans assumer ouvertement une politique coloniale devenue difficile à défendre après 1918.
Mais ce n’est pas qu’un simple camouflage.
Pour la première fois, cette forme de domination doit se justifier devant une instance internationale. La Commission permanente des mandats, à Genève, reçoit des rapports annuels détaillés, examine la gestion des territoires, peut recevoir des pétitions des populations administrées. Les Palestiniens en adresseront plus de trois cents entre 1921 et 1939.
Cette contrainte a-t-elle réellement modifié les décisions, ou seulement leur habillage ? La réponse honnête est : les deux. Le Livre Blanc britannique de 1930, qui tentait de limiter l’immigration juive après le rapport Shaw sur les émeutes de 1929, a été en partie désavoué par Londres sous la pression combinée du mouvement sioniste et de la Commission à Genève. À l’inverse, le Livre Blanc de 1939, qui limitait drastiquement cette immigration, a été jugé incompatible avec le mandat par la même Commission, sans que Londres ne cède. La surveillance internationale infléchit, elle ne commande pas.
Le mandat n’est donc ni une rupture nette avec l’empire, ni sa simple continuation. C’est un entre-deux instable. Et c’est cette instabilité qui va poser problème.
La Palestine : un mandat pas comme les autres
Tous les mandats ne fonctionnent pas de la même manière. C’est là que la Palestine se distingue.
En Irak ou en Syrie, malgré les tensions, l’objectif reste relativement clair : conduire vers une forme d’indépendance nationale. Les institutions sont à construire, les frontières à stabiliser, les élites à associer. Difficile, conflictuel, mais univoque.
En Palestine, une seconde mission s’ajoute. La Grande-Bretagne doit aussi mettre en œuvre la Déclaration Balfour de 1917, qui prévoit l’établissement d’un foyer national juif (texte intégral).
Concrètement, cela signifie que l’administration britannique doit gérer deux dynamiques en parallèle :
- accompagner une population majoritairement arabe vers une forme d’autonomie
- tout en facilitant l’installation et le développement d’un projet national porté par une autre population
Cette superposition rend le mandat palestinien structurellement plus difficile à gérer que les autres. La question que les historiens ne tranchent toujours pas est celle-ci : s’agit-il d’un mandat difficile (qui aurait pu fonctionner avec des compromis courageux) ou d’un mandat quasi-ingouvernable (dont la contradiction interne était trop forte pour tenir sans exploser) ? Chacune des deux thèses trouve des arguments sérieux. Ce qui est certain, c’est que l’équilibre à tenir exigeait un engagement politique continu des trois acteurs (Britanniques, Juifs, Arabes) à construire des compromis qu’aucun des trois n’était obligé de refuser.
Une réalité démographique sous tension
En 1920, la Palestine compte environ 700,000 habitants. Près de 90 % sont arabes, musulmans ou chrétiens. Environ 10 % sont juifs. Dans les textes, les Britanniques doivent protéger les droits de tous. Mais la formulation est révélatrice :
- les droits civils et religieux des populations arabes sont garantis
- tandis que le projet national juif est explicitement soutenu
La différence n’est pas anodine. D’un côté, on parle de droits individuels. De l’autre, on parle d’un projet collectif. Ce déséquilibre ne produit pas immédiatement un conflit généralisé, et il n’aurait pas nécessairement dû en produire un. Mais il crée un point de friction que la diplomatie aurait dû traiter frontalement, et qui ne l’a jamais été.
Une inquiétude qui éclate très tôt
Dès avril 1920, avant même la conférence de San Remo, des violences éclatent à Jérusalem lors du pèlerinage musulman de Nabi Musa. Cinq Juifs et quatre Arabes perdent la vie. Plus de deux cents blessés.
Ces violences ne sortent pas de nulle part. Elles traduisent une peur précise : celle d’être progressivement marginalisé dans son propre territoire.
Les Britanniques eux-mêmes en sont conscients. La commission Palin, envoyée pour enquêter, rédige un rapport lucide sur le sentiment arabe de trahison et de dépossession. Ce rapport est remis en août 1920. Il ne sera jamais publié.
Parce que le cadre du mandat, lui, ne change pas.
Un système ouvert, sans issue claire
Le mandat n’est pas conçu pour durer éternellement. Mais il ne dit jamais précisément quand ni comment il doit s’arrêter. Le résultat est mécanique : tout dépend de la puissance mandataire.
- c’est elle qui gouverne
- c’est elle qui évalue la « préparation » à l’indépendance
- c’est elle qui décide, en pratique, du rythme des transformations
Dans certains cas, comme en Irak, une indépendance formelle finit par émerger en 1932, même si le contrôle britannique reste réel. Dans d’autres, le processus s’enlise ou se crispe. La Palestine devient le cas le plus extrême de cette impasse.
Quand la contradiction devient conflit
Entre 1920 et 1948, la tension initiale ne disparaît pas. Elle s’aggrave. Deux attentes incompatibles coexistent :
- une population arabe qui aspire à l’indépendance
- un projet sioniste encouragé par le cadre international
Chaque décennie apporte ses bifurcations. Les émeutes du Mur des Lamentations en 1929, qui font plus de 250 morts dans les deux communautés. La grande révolte palestinienne de 1936-1939, qui paralyse le pays pendant trois ans et mobilise jusqu’à 100,000 soldats britanniques. Le Livre Blanc britannique de 1939, qui limite fortement l’immigration juive sous la pression arabe, dans un contexte où la Grande-Bretagne se prépare à la guerre contre l’Allemagne nazie.
Le texte de 1920 n’a pas programmé ces événements. Il a configuré l’espace dans lequel ils allaient se jouer. La distinction est importante. Un texte peut structurer un champ de possibles sans déterminer lequel l’emportera. Les décisions prises entre 1920 et 1948, par les Arabes, par les sionistes, par les Britanniques, ne sont pas inscrites dans le mandat. Mais elles se prennent toutes à l’intérieur de ses contraintes.
Rien n’obligeait pourtant cette contradiction à déboucher sur une guerre. Elle aurait pu produire des compromis, comme dans d’autres mandats. Elle aurait pu être désamorcée par la conférence de Saint-James en 1939, si les parties avaient accepté de négocier. Elle aurait pu suivre le destin des mandats irakien ou syrien, où malgré les violences, l’équation s’est progressivement transformée en État. Mais en Palestine, la contradiction a cristallisé des dynamiques incompatibles que ni les Britanniques, ni les dirigeants arabes, ni le mouvement sioniste n’ont su ou voulu résoudre. Chaque tentative de compromis (Passfield 1930, Peel 1937, Morrison-Grady 1946) a été enterrée par l’un des acteurs, parfois par les trois. Le mandat a rendu ces refus coûteux, il ne les a pas rendus inévitables.
En 1948, lorsque les Britanniques quittent la Palestine, il n’y a pas d’État partagé, ni de solution stabilisée. Il y a une guerre. Et à la guerre s’ajoute ce que les Palestiniens appelleront la Nakba, la « catastrophe » : plus de 700,000 Palestiniens arabes contraints à l’exil, des centaines de villages vidés ou détruits. Le cadre juridique inventé en 1920 n’avait pas prévu cet effondrement. Il n’en avait pas non plus empêché l’éventualité.
Ce que San Remo a vraiment changé
San Remo n’a pas simplement redessiné des frontières. Il a introduit une nouvelle manière de gouverner : exercer une domination au nom d’un principe universel, ici l’autodétermination.
Cette idée va marquer durablement le vingtième siècle. Car elle contient une contradiction difficile à résoudre :
- intervenir au nom des peuples
- tout en décidant à leur place
Dans certains cas, cette tension produit des transitions réelles. Dans d’autres, elle alimente des conflits durables. La Palestine en est l’exemple le plus frappant, mais pas le seul. Les tutelles onusiennes de l’après-1945, certaines interventions humanitaires contemporaines, portent la trace de cette grammaire née en 1920.
Conclusion
Le mandat n’est ni une simple façade, ni une solution idéale. C’est un système hybride, traversé de contradictions. Il a produit des surveillances internationales réelles et des contestations juridiques réelles, mais aussi des dominations et des déséquilibres durables. Ce qui s’est passé en Palestine entre 1920 et 1948 n’était pas écrit dans le texte de San Remo. C’était possible, pas obligatoire.
Les historiens, eux, ne sont pas d’accord sur la hiérarchie des causes. Certains insistent sur le poids décisif de la Déclaration Balfour et du mandat. D’autres sur les migrations des années 1930-1940, la Shoah et les choix politiques de 1937-1947. D’autres encore sur les dynamiques régionales arabes et l’évolution des rapports de force démographiques et militaires. Cet article ne prétend pas trancher. Il propose une focale : regarder San Remo non comme l’origine unique du conflit, ni comme un détail juridique secondaire, mais comme un cadre ambigu qui, combiné aux transformations démographiques, à la destruction du judaïsme européen et aux décisions prises entre 1937 et 1947, a rendu la paix de plus en plus improbable sans la rendre impossible.
Reste cette vérité dure, que ni les défenseurs ni les critiques du mandat ne peuvent contourner :
le mandat n’a pas rendu la guerre inévitable. Mais il a rendu la paix extraordinairement difficile.
Pour comprendre la suite
Un siècle après San Remo, la contradiction que l’on a dessinée en 1920 continue de structurer l’actualité. Trois articles SAPERE pour prolonger la lecture.
Les deux lectures qui s’affrontent sur la guerre à Gaza, leurs arguments et leurs limites. Un cadre pour penser sans se soumettre au bruit.
Bilan humain, chronologie, chiffres vérifiés. Le carrousel factuel qui sert de base à toute analyse sérieuse de la guerre en cours.
Deux peuples, deux récits fondateurs, un même territoire. Comprendre pourquoi la question des légitimités rend les compromis politiques si coûteux.
Les Essentiels
Synthèse pour retenir l’essentiel de ce qui se joue en avril 1920 à San Remo et de ce que ce texte a configuré pour le siècle suivant.
Ce qui se passe concrètement
- Du 19 au 26 avril 1920, à la villa Devachan, les représentants de quatre puissances (Royaume-Uni, France, Italie, Japon) décident de l’attribution des anciennes provinces arabes de l’Empire ottoman
- Le 25 avril, la résolution attribue le mandat sur la Palestine au Royaume-Uni
- Le texte intègre la Déclaration Balfour de 1917 dans les obligations mandataires
- Le mandat sera confirmé par la SDN en juillet 1922 et entrera en vigueur en septembre 1923
Ce qui est juridiquement inédit
- Les puissances mandataires doivent rendre compte annuellement à la Commission permanente des mandats de la SDN
- Les populations administrées peuvent déposer des pétitions (plus de 300 pétitions palestiniennes entre 1921 et 1939)
- L’article 22 distingue trois classes de mandats, avec une promesse d’indépendance pour la classe A
- Mais aucun calendrier, aucune échéance, aucun mécanisme automatique de sortie ne sont fixés
Ce qui rend la Palestine unique
- Les mandats classiques visent une population et une indépendance future (Irak, Syrie)
- Le mandat sur la Palestine intègre en plus un projet national porté par une autre population
- La population de 1920 (environ 700,000 habitants, dont 90 % arabes) voit ses droits formulés en termes individuels, tandis que le projet sioniste est formulé en termes collectifs
- Cette superposition rend le mandat palestinien plus difficile à gérer que les autres
L’hybridité comme clé de lecture
Le mandat de Palestine n’est ni une simple façade coloniale, ni une véritable tutelle émancipatrice. C’est un dispositif hybride, qui contient des contraintes internationales nouvelles et des prérogatives impériales anciennes. Il n’a pas rendu la guerre inévitable, mais il a rendu la paix extraordinairement difficile. Ce qui s’est passé entre 1920 et 1948 était possible, pas écrit d’avance.
Pour aller plus loin
Quelques ouvrages de référence pour approfondir la question du mandat, du système international des années 1920 et de l’histoire palestinienne.
Le volume de référence en français sur la période mandataire. Laurens, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, y montre comment le mandat britannique « a noué l’antagonisme qui ensanglante le Proche-Orient ». Œuvre d’un arabisant formé aux archives.
La grande synthèse sur le système des mandats et sur la Commission permanente de Genève. Pedersen y démontre que la surveillance internationale a transformé les pratiques coloniales sans renverser les rapports de force, en ouvrant un espace inédit aux revendications des populations mandatées.
Lecture palestinienne de la séquence 1917-2017 par un historien de Columbia issu d’une famille notable de Jérusalem. Khalidi y défend la thèse que la Déclaration Balfour et le mandat constituent un acte fondateur de dépossession, en s’appuyant sur des archives familiales et diplomatiques inédites.
L’historien israélien de la « nouvelle histoire » reconstitue la vie quotidienne sous le mandat britannique, entre Juifs, Arabes et Britanniques. Un livre qui restitue l’épaisseur humaine de ce que l’analyse diplomatique tend à abstraire, sans concession pour aucun des trois camps.
Ouvrage collectif dirigé par un historien français spécialiste de la ville, qui renverse les perspectives. La Jérusalem ottomane tardive, cosmopolite et mêlée, est un laboratoire de coexistence que le mandat britannique va progressivement fracturer en communautés étanches.
L’historien israélien d’Oxford retrace la doctrine sioniste puis israélienne face au monde arabe, en partant du « Mur de fer » de Jabotinsky (1923). Un livre critique, documenté, qui éclaire les choix stratégiques du mouvement sioniste sous le mandat et leur héritage postérieur.
Les Coulisses
Ce que les chancelleries ne disent pas publiquement en avril 1920, et ce qui se joue dans les salles fermées avant et pendant la conférence.
Le vide ottoman : que pouvait-on faire concrètement en 1920 ?
La critique du mandat serait moins convaincante si elle évitait la question que ses défenseurs posaient à l’époque : quelle alternative concrète ? L’Empire ottoman s’effondre en 1918 après quatre siècles d’administration centralisée depuis Istanbul. Les provinces arabes n’ont ni armée nationale, ni frontières stabilisées, ni institutions modernes unifiées. Les élites locales, formées dans le cadre ottoman, sont divisées entre notables urbains (la famille Husseini à Jérusalem, les Nashashibi, les Khalidi), chefs tribaux bédouins, et militants nationalistes souvent en exil au Caire ou à Damas. Le royaume arabe de Faysal à Damas, proclamé en mars 1920, ne tient pas quatre mois avant l’écrasement français à Maysaloun.
Les défenseurs du mandat plaident donc que la transition était une nécessité pratique, pas une hypocrisie. L’argument a une vraie force, à deux conditions : que la transition soit bornée dans le temps (ce qui n’est pas le cas, aucun calendrier n’est fixé), et qu’elle associe effectivement les élites locales à la préparation de l’indépendance. Les mandats d’Irak et de Syrie respectent partiellement ces deux conditions. En Palestine, la seconde condition est impossible à tenir puisque le cahier des charges intègre un projet national tiers. Le vide ottoman est donc bien une réalité qui justifie une transition. Mais il ne justifie pas toutes les transitions. La question n’est pas : « fallait-il un mandat ? ». Elle est : « fallait-il *ce* mandat-là, avec *ce* cahier des charges ? »
Le secret partagé : Sykes-Picot (1916)
Ce que San Remo entérine officiellement en 1920 avait été décidé secrètement quatre ans plus tôt. En mai 1916, le diplomate britannique Mark Sykes et son homologue français François Georges-Picot signent un accord qui partage l’Empire ottoman en zones d’influence britannique et française, avec la Russie tsariste comme troisième partenaire. Le document reste secret jusqu’en novembre 1917, quand les Bolcheviks, à peine arrivés au pouvoir, publient les archives diplomatiques tsaristes pour embarrasser les puissances impérialistes. Les Arabes, qui viennent de se révolter contre les Ottomans sur la promesse britannique d’un grand royaume arabe, découvrent qu’ils ont été trompés.
La double promesse de Londres
Entre 1915 et 1917, le gouvernement britannique fait deux promesses incompatibles :
- Au chérif Hussein de La Mecque, via la correspondance McMahon-Hussein (1915-1916) : un grand royaume arabe incluant la Palestine, en échange de la révolte arabe contre les Ottomans
- Au mouvement sioniste, via la Déclaration Balfour (2 novembre 1917) : un foyer national juif en Palestine
San Remo tranche entre ces deux promesses en donnant priorité à la seconde, sans jamais reconnaître officiellement la première. Les archives McMahon-Hussein ne seront publiées qu’en 1939, quand la contradiction explosera au grand jour.
Le rapport Palin qu’on enterre
En mai 1920, Londres envoie une commission d’enquête sur les émeutes de Nabi Musa (avril 1920). La commission Palin, composée de trois officiers supérieurs, siège cinquante-deux jours et entend cent cinquante-deux témoins. Son rapport d’août 1920 est sans complaisance : les violences sont liées à la peur arabe d’une dépossession, aggravée par l’agitation sioniste et par des déclarations britanniques contradictoires. Le rapport critique aussi la gestion militaire britannique. Verdict de Londres : ne jamais le publier. Il ne sortira des archives que des décennies plus tard.
Herbert Samuel, un gouverneur juif sioniste
En juillet 1920, le premier haut-commissaire britannique pour la Palestine arrive à Jaffa. Herbert Samuel est juif. Il est l’auteur d’un mémo de 1915 proposant un État juif sous protection britannique. Il est proche des milieux sionistes. Sa nomination est un signal politique puissant, mais elle produit un effet inattendu : pour calmer la colère arabe, Samuel accorde dès son arrivée une amnistie aux émeutiers arabes condamnés, dont un certain Amin al-Husseini. Quelques mois plus tard, il le nommera Grand Mufti de Jérusalem. Husseini deviendra le leader le plus intransigeant du nationalisme palestinien, puis un allié d’Hitler dans les années 1930.
Le fait ignoré : la révolte palestinienne précède San Remo
On l’oublie souvent, mais les émeutes de Nabi Musa (4-7 avril 1920) ont lieu trois semaines avant la conférence de San Remo (19-26 avril). Les Palestiniens ont donc lu la Déclaration Balfour et compris ses implications avant même que San Remo ne la transforme en droit international. Leur opposition n’est pas un produit du mandat : elle le précède. Le mandat sera construit en sachant qu’il est contesté sur le terrain.
L’Italie pas tout à fait d’accord
Une subtilité diplomatique souvent oubliée : les décisions de San Remo, dans le cadre du Conseil suprême allié, devaient normalement être unanimes. Or l’Italie a exprimé des réserves qui n’ont jamais été officiellement levées. Certains juristes, depuis, ont contesté sur cette base la validité pleine et entière de la résolution de San Remo. Pour les mêmes raisons, beaucoup d’historiens considèrent que le vrai acte juridique fondateur du mandat n’est pas San Remo, mais sa confirmation par la SDN en juillet 1922, ou son entrée en vigueur en septembre 1923.
Chronologie détaillée
De la révolte arabe contre les Ottomans à la fin du mandat britannique : les trente-deux années qui ont inscrit la Palestine dans son paradoxe fondateur.
Le chérif Hussein de La Mecque, encouragé par les promesses britanniques de la correspondance McMahon-Hussein, lance la révolte arabe contre l’Empire ottoman. Lawrence d’Arabie y joue un rôle connu.
La France et le Royaume-Uni se partagent secrètement l’Empire ottoman. La Palestine est prévue sous administration internationale, avec des zones françaises et britanniques. Lire le texte intégral (Université de Perpignan).
Le ministre britannique des Affaires étrangères Arthur Balfour adresse à Lord Rothschild une lettre par laquelle Londres « envisage favorablement » l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. Lire le texte intégral (Université de Perpignan, base de textes juridiques).
À peine arrivés au pouvoir, les Bolcheviks russes publient les archives diplomatiques tsaristes, dont l’accord secret Sykes-Picot. Les Arabes découvrent la double promesse britannique.
Le général britannique Edmund Allenby entre dans Jérusalem à pied, par humilité. L’administration militaire britannique (OETA) gouverne la Palestine.
Le président américain Wilson proclame l’autodétermination des peuples comme principe directeur de la paix à venir, en tension immédiate avec les accords secrets alliés. Lire le texte intégral (Université de Perpignan).
Le traité de Versailles intègre le Pacte de la Société des Nations. Son article 22 crée le système des mandats, avec la classe A pour les provinces arabes ottomanes. Lire le texte intégral du Pacte (Université de Perpignan).
À Damas, le Congrès syrien proclame l’indépendance d’un royaume arabe unifié incluant la Palestine, avec Faysal (fils d’Hussein) comme roi. Les Alliés ne reconnaîtront pas ce royaume.
À Jérusalem, pendant le pèlerinage musulman, des violences éclatent contre la communauté juive. Cinq Juifs et quatre Arabes meurent, plus de deux cents blessés. Première explosion ouverte du conflit.
Les quatre Alliés attribuent les mandats : Syrie et Liban à la France, Palestine et Mésopotamie (Irak) au Royaume-Uni. La résolution intègre la Déclaration Balfour dans les obligations mandataires.
L’administration militaire britannique est remplacée par une administration civile. Samuel, premier Juif à gouverner la Palestine depuis l’Antiquité, arrive à Jaffa.
Les Français écrasent les forces du royaume de Faysal. Damas est occupée. Le rêve d’un État arabe unifié s’effondre quatre mois après sa proclamation.
L’Empire ottoman, vaincu, signe le traité qui formalise son démembrement. Il sera rejeté par la Turquie kémaliste et remplacé en 1923 par le traité de Lausanne.
Le Conseil de la Société des Nations confirme officiellement le mandat britannique sur la Palestine. Le texte intègre la Déclaration Balfour comme obligation juridique. Lire le texte intégral du mandat (Université de Perpignan).
Le mandat britannique sur la Palestine entre officiellement en vigueur. Il durera vingt-cinq ans.
Des violences liées au Mur occidental font plus de 250 morts. Tournant dans la radicalisation des deux communautés.
Trois années de révolte armée contre l’administration britannique et l’immigration juive. Londres mobilise jusqu’à 100,000 soldats pour rétablir l’ordre.
Le gouvernement britannique limite fortement l’immigration juive en Palestine, dans un contexte où la Seconde Guerre mondiale approche. Le mouvement sioniste se retourne contre Londres. Lire le texte intégral (Association France-Palestine Solidarité).
L’Assemblée générale des Nations unies vote la résolution 181, qui prévoit la partition de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Le plan est accepté par le Yichouv, rejeté par les États arabes.
Le dernier haut-commissaire britannique quitte la Palestine. David Ben Gourion proclame l’État d’Israël. La guerre israélo-arabe éclate. Plus de 700,000 Palestiniens prennent le chemin de l’exil.
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