L'encre qui verrouille
Les armées des Qin ont unifié la Chine ; leurs fonctionnaires et leurs lois écrites lui ont donné une administration qui allait leur survivre. Les Han ont condamné la dynastie, mais repris une grande partie de son appareil de gouvernement.
À la fin de 207 av. J.-C., les soldats de Liu Bang entrent dans Xianyang, la capitale des Qin. La dynastie qui promettait de régner dix mille générations n'a pas tenu quinze ans. Ses généraux se précipitent vers les magasins d'or et de soieries pour se les partager. Selon le récit de Sima Qian, un homme part dans l'autre sens. Xiao He, l'intendant de Liu Bang, marche droit vers les bureaux du chancelier, les fait garder et emporte ce qu'ils contiennent : les lois, les cartes, les registres de population. Grâce à eux, Liu Bang saura bientôt par où passent les routes stratégiques, quelles régions sont solides ou fragiles, et combien de foyers compte chaque district.
La mémoire collective a retenu d'autres images. Un empereur tyrannique qui brûle les livres, une dynastie haïe qui s'écroule, puis les Han, qui adoucissent tout et règnent quatre siècles sous la bannière de Confucius. Un méchant, un sage, une morale. Le récit est commode, et il a un auteur : ce sont les Han qui l'ont écrit.
En apparence, la chute de Xianyang marque une rupture. En réalité, le geste de Xiao He dit l'inverse, puisque le vainqueur sauve d'abord l'appareil du vaincu. La conquête de 221 a fait l'empire ; il ne s'enracine vraiment que le jour où ses archives deviennent indispensables à ceux qui viennent de l'abattre.
De 221 av. J.-C. à 220 apr. J.-C., deux dynasties gouvernent pour la première fois l'ensemble du monde chinois : les Qin, qui l'unifient par la conquête, puis les Han, qui leur succèdent pour plus de quatre siècles. De ce passage de relais naît un modèle de gouvernement, des circonscriptions confiées à des fonctionnaires, des lois écrites, des recensements, que la Chine reprendra pendant deux mille ans.
Repères
- 221 av. J.-C.Le roi de Qin unifie la Chine et prend le titre d'empereur
- 213-212Édit contre les livres ; mise à mort de lettrés, récit discuté
- 210Mort du Premier Empereur
- 209-206Révoltes, puis chute de Xianyang, la capitale des Qin
- 202Liu Bang fonde la dynastie Han
- 141-87Règne de Wudi ; le confucianisme entre dans la formation des fonctionnaires
- 220 apr. J.-C.Fin des Han ; la Chine se divise
La chute des Qin : les marches vers Xianyang, 207-206 av. J.-C.
Liu Bang atteint le cœur du pays de Qin avant Xiang Yu : il entre par la passe de Wu (Wuguan), son rival arrive ensuite par Hangu. Les tracés schématisent les campagnes qui conduisent à la chute de Xianyang ; les cercles rouges signalent les sites où ont été retrouvés les documents des Qin cités dans l'article. Les noms en capitales désignent les royaumes restaurés par les insurgés. Le royaume de Han figuré ici (韓) est l'un des Royaumes combattants ressuscités ; il ne doit pas être confondu avec la dynastie Han (漢), fondée ensuite par Liu Bang. Contours simplifiés ; pour le détail, voir Tan Qixiang (dir.), Atlas historique de la Chine, vol. 2. Les côtes sont dessinées telles qu'elles sont aujourd'hui : dans l'Antiquité, le littoral était différent, notamment autour de l'embouchure du fleuve Jaune.
Compter avant de conquérir
Pour comprendre l'empire, il faut remonter avant lui, au royaume de Qin, l'un des sept États qui se disputent le monde chinois à l'époque des Royaumes combattantsPériode de guerres entre sept grands États chinois, de 475 à 221 av. J.-C. Elle s'achève avec la victoire de Qin.. Vers le milieu du IVe siècle av. J.-C., le ministre Shang Yang y conduit des réformes qui font de chaque foyer une unité recensée, taxée et mobilisable. Ce foyer n'est pas une famille d'égaux : sous l'autorité du chef de famille, épouses, enfants et esclaves y sont inscrits avec des statuts très inégaux.
Les sept royaumes vers 260 av. J.-C.
Avant d'affronter les royaumes du Nord, Qin a déjà sécurisé ses arrières : le bassin du Sichuan, pris en 316, et Ying, capitale de Chu, prise en 278. À Changping, en 260, il écrase l'armée de Zhao. Contours simplifiés ; pour le détail, voir Tan Qixiang (dir.), Atlas historique de la Chine, vol. 1. Les côtes sont dessinées telles qu'elles sont aujourd'hui : dans l'Antiquité, le littoral était différent, notamment autour de l'embouchure du fleuve Jaune.
Les familles sont groupées par cinq et par dix, et chacune répond des fautes de ses voisines. Le mérite militaire concurrence désormais les privilèges de naissance, et les rangs se gagnent, à la guerre ou aux champs, selon un barème que tout le monde peut connaître. Les grandes lignées, qui tenaient jusque-là leurs terres et leurs hommes comme un patrimoine, deviennent des sujets parmi d'autres.
La machine qui en sort ne repose pas sur la fidélité des nobles mais sur une chaîne de scribes qui notent tout et rendent des comptes. Les penseurs qui la justifient, que l'on appellera plus tard les légistes (en chinois fajia, « l'école de la loi », sans rapport avec nos juristes), tiennent qu'une règle écrite et connue de tous gouverne mieux que la sagesse d'un homme.
C'est cette mécanique, rodée pendant plus d'un siècle, que Qin étend au reste du monde chinois entre 230 et 221 av. J.-C. La victoire doit beaucoup à la géographie, un royaume adossé aux montagnes et nourri par les terres irriguées de la vallée de la Wei, comme à l'habileté des généraux et des diplomates de Qin. Mais un État qui sait combien d'hommes il peut lever et combien de grain dorment dans ses greniers transforme ces atouts en avance durable sur des royaumes qui le savent moins bien, ou plus tard.
Avant de conquérir la Chine, Qin avait appris à la compter.
Une seule écriture pour cent parlers
En 221 av. J.-C., le roi de Qin prend un titre qui n'existait pas, Huangdi, « auguste empereur », que tous les souverains de Chine porteront après lui jusqu'en 1912. Il partage l'empire en commanderiesCirconscription confiée par la cour à un gouverneur de son choix, et non à un seigneur héréditaire. Chacune regroupe plusieurs districts., elles-mêmes divisées en districts, que dirigent des fonctionnaires nommés par la cour et révocables par elle. Puis il s'attaque à tout ce qui, au quotidien, distinguait encore un ancien royaume d'un autre.
Ce que l'unification met au même format
| Domaine | Ce qui est imposé | Ce que cela permet au pouvoir central |
|---|---|---|
| Écriture | Graphie de Qin, variantes régionales proscrites | Un ordre rédigé dans la capitale se lit à l'autre bout de l'empire |
| Poids et mesures | Étalons de bronze gravés du décret impérial | L'impôt en grain se calcule partout de la même façon |
| Essieux | Écartement des roues normalisé, selon la tradition | Les convois militaires et fiscaux circulent dans les mêmes ornières |
| Monnaie | Pièce ronde percée d'un trou carré | Les richesses s'évaluent dans une unité unique |
| Loi | Code de Qin étendu aux pays conquis | Un même délit appelle une même peine et un même dossier |
Chacune de ces mesures, dont l'application réelle varie selon les régions, retire aux élites des anciens royaumes un instrument d'autonomie : on ne gouverne plus à sa façon ce que l'on ne peut plus écrire, peser ou juger à sa façon.
Le plus décisif de ces chantiers est le moins spectaculaire. Les parlers de la Chine ancienne restent multiples, et ils le resteront. Mais un document rédigé à Xianyang se lit désormais dans un district du Hunan ou du Shandong, par un scribe qui ne comprendrait peut-être pas un mot de la langue parlée par son supérieur. L'écrit devient la langue commune de l'administration sans jamais devenir celle du peuple.
Le puits de Liye, dans le Hunan, en a livré la preuve matérielle. En 2002, les archéologues y ont retiré plus de 36,000 fiches de bois et de bambou, jetées là sans doute dans le chaos de la chute : les archives d'un modeste district, Qianling, entre 222 et 208 av. J.-C. On y lit des comptes de grain, des listes de travailleurs, des rapports sur le courrier, une table de multiplication et ce que l'on tient pour les plus anciennes enveloppes de Chine.
Ce qui frappe, à la lecture, c'est la profondeur du maillage. L'État des Qin ne s'arrête ni à la capitale ni aux chefs-lieux, il descend jusqu'au grenier de village et exige que chaque écart soit justifié par écrit. Les fiches de Shuihudi, découvertes en 1975 dans la tombe d'un petit fonctionnaire du Hubei, prévoient des sanctions pour une erreur de comptabilité, un grain mal stocké ou un outil égaré.
Brûler les livres, garder les registres
En 213 av. J.-C., sur proposition du chancelier Li Si, l'empereur ordonne de détruire les écrits privés qui invoquent le passé pour critiquer le présent : les vieux recueils de poèmes, les documents des rois anciens, les chroniques des royaumes vaincus. L'édit épargne la médecine, la divination et l'agriculture. Il épargne surtout les exemplaires que conservent les lettrés officiels de la cour.
La suite du texte en dit plus long que le bûcher. Ceux qui veulent étudier les lois, rapporte l'historien Sima QianHistorien de la cour des Han (vers 145-vers 86 av. J.-C.), auteur des Mémoires historiques. Il écrit un siècle après la chute des Qin., devront « prendre les fonctionnaires pour maîtres ». Le savoir légitime cesse d'être celui qui passe de maître à disciple dans les familles lettrées ; il devient celui que le bureau produit et conserve.
L'année suivante, selon le même historien, plus de quatre cents lettrés sont mis à mort. L'épisode est devenu le symbole de la tyrannie des Qin. Il est aussi l'un des plus discutés de l'histoire chinoise, car il repose sur une source unique, écrite sous une dynastie qui avait tout intérêt à noircir ses prédécesseurs.
Le procès des Qin, la machine des Qin
Avant même d'être proclamé empereur des Han en 202 av. J.-C.Liu Bang porte le titre de roi de Han dès 206 av. J.-C., année d'où la dynastie compte son règne ; il ne devient empereur qu'en 202, après sa victoire sur Xiang Yu., Liu Bang promet aux habitants du pays de Qin d'abolir la législation honnie et de la réduire à trois articles : la mort pour le meurtre, une peine proportionnée pour les blessures et le vol. La promesse est restée célèbre. Elle n'a pas duré. Selon le Livre des Han, c'est Xiao He, l'homme des archives, qui rédige ensuite un code en neuf chapitres, bâti sur celui des Qin.
L'archéologie a confirmé ce que la tradition laissait entendre. En 1983, une tombe de Zhangjiashan, dans le Hubei, a livré les « statuts de la deuxième année », un recueil de lois des Han généralement daté de 186 av. J.-C. Posés à côté des fiches de Shuihudi, ils frappent par leur parenté : mêmes rubriques, même vocabulaire, souvent mêmes peines, même attention au registre des foyers.
Ce que les Han gardent, ce qu'ils retouchent
| Domaine | Sous les Qin | Sous les Han |
|---|---|---|
| Territoire | Commanderies et districts sur tout l'empire | Commanderies conservées ; royaumes concédés à des parents, vidés de leur pouvoir après 154 av. J.-C. |
| Loi | Code écrit, responsabilité collective, mutilations | Code repris ; peines de mutilation abolies en 167 av. J.-C. |
| Recrutement | Mérite militaire, compétence de scribe | Recommandation des fils pieux et intègres dès 134 av. J.-C., puis formation à l'Académie impériale |
| Doctrine | Primauté de la loi, méfiance envers les lettrés | Classiques confucéens comme langage officiel du pouvoir |
| Économie | Contrôle direct des greniers et de la main-d'œuvre | Monopoles d'État du sel et du fer à partir de 117 av. J.-C. |
La colonne de droite apporte de vrais changements, dans les peines, le recrutement et l'économie. La structure, elle, reste celle de gauche : un territoire quadrillé par des agents nommés, une loi écrite, une population comptée.
Le paradoxe est complet. Les Han fondent leur légitimité sur la condamnation des Qin, et cette condamnation devient un genre littéraire. Jia Yi, conseiller à la cour au début du IIe siècle av. J.-C., signe un essai resté fameux, « Les fautes des Qin », qui attribue leur chute à leur manque d'humanité. Au même moment, les juges des districts appliquent des lois que leurs prédécesseurs auraient reconnues sans peine.
Un empereur finira par le dire à voix haute. Vers le milieu du Ier siècle av. J.-C., l'empereur Xuandi, arrière-petit-fils de Wudi, reproche à son fils, épris de lettrés, de vouloir gouverner par la seule vertu. La maison des Han, lui répond-il en substance, a ses propres institutions, qui mêlent la voie de l'hégémon et celle du roi. On traduira librement : la loi des Qin pour tenir le pays, les mots de Confucius pour s'en faire aimer.
Les Han ont fait le procès des Qin dans leurs livres et gardé les Qin dans leurs bureaux.
Une raison d'obéir
Garder la machine ne suffisait pas. La chute des Qin tient à plusieurs facteurs, que l'on pondère diversement : la crise de succession ouverte par la mort du Premier Empereur en 210 av. J.-C., les intrigues de l'eunuque Zhao Gao, des corvées et des levées d'hommes d'une ampleur inouïe, la révolte de Chen Sheng en 209. Les Qin ne manquaient pas de discours pour autant : sur les stèles qu'il fait graver au sommet des montagnes, l'empereur se présente comme celui qui a mis fin aux guerres et rendu la paix au monde. Tous ces facteurs révèlent une même fragilité, puisque la puissance de mobilisation d'un État ne garantit pas sa stabilité.
Les premiers Han tentent d'abord un compromis. Ils rendent une partie du territoire à des royaumes confiés à des parents de l'empereur, comme pour se démarquer de la centralisation honnie. La révolte des Sept Royaumes, écrasée en 154 av. J.-C., règle la question : les royaumes sont progressivement découpés et placés sous la tutelle d'agents de la cour. Le retour au modèle des Qin ne dit pas son nom, mais il est acquis avant la fin du siècle.
Restait à trouver un langage capable de faire durer l'obéissance, une fois la gratitude pour la paix revenue épuisée. L'empereur Wudi le cherche dans les classiques confucéens, ces textes que la tradition rattache à Confucius, le sage de Lu (551-479 av. J.-C.). Il les place au cœur de la formation des fonctionnaires en fondant une Académie impériale. Le confucianisme ne remplace pas la loi. Il lui prête un vocabulaire, celui de la piété filiale, du souverain bienveillant et du Mandat du CielIdée antérieure aux Qin : le Ciel confie le pouvoir à une dynastie vertueuse et le lui retire si elle gouverne mal, ce qui légitime aussi la révolte victorieuse..
Cette alliance aura un prix, payé pendant deux millénaires. Le fonctionnaire chinois devient un personnage double, juriste par sa fonction et lettré par sa culture, qui applique des règlements hérités des Qin en citant des maîtres qui les auraient désapprouvés. En 81 av. J.-C., le débat sur le sel et le fer, tenu à la cour, met ce dédoublement en scène. Des lettrés y attaquent les monopoles d'État au nom de la morale, des ministres les défendent au nom d'un Trésor que les campagnes contre les Xiongnu, nomades de la steppe du Nord, ont mis à sec. Les monopoles survivent au débat.
Après 220, l'empire se brise, les archives demeurent
Lorsque les Han s'effondrent à leur tour en 220 apr. J.-C., après des décennies de soulèvements paysans et de seigneurs de guerre, la Chine se fragmente durablement. Elle ne retrouvera une unité stable qu'avec les Sui, en 589. Durant ces siècles de division, l'idéal de réunification demeure pourtant une référence majeure des pouvoirs rivaux. La plupart se proclament héritiers légitimes de l'empire entier et administrent leurs terres avec les districts et les registres hérités. Même les conquérants venus de la steppe, les Mongols des Yuan puis les Mandchous des Qing, finiront par gouverner la Chine avec ce maillage, chacun à sa manière.
Unité et division, en durées
L'empire Qin-Han n'a pas été l'état ordinaire de la Chine ancienne : les deux périodes de division qui l'encadrent dans ce tableau totalisent 587 ans, contre 440 pour la séquence impériale. Ce qui change après 221 n'est pas la fréquence de la fragmentation, c'est la façon dont elle est jugée. La barre de l'empire figure une séquence historique, non quatre siècles et demi de continuité sans faille.
L'idée d'unité, il faut le dire, n'est pas née en 221. Les penseurs des Royaumes combattants, montre le sinologue Yuri Pines, tenaient déjà un pouvoir unique pour la condition de la paix. Le vocabulaire qui le légitime, le Fils du Ciel et son mandat, remonte même aux Zhou, ce royaume féodal qui inventa l'idée d'empire sans jamais avoir les moyens de l'imposer. Les Qin n'ont pas inventé ce rêve ; ils lui ont donné des bureaux, des registres et des fonctionnaires, une forme que les pouvoirs suivants pouvaient reprendre telle quelle.
C'est là le verrou véritable. Après les Qin et les Han, la juxtaposition durable de royaumes égaux, état ordinaire des siècles précédents, perd sa légitimité aux yeux des cours et des lettrés. La division ne disparaît pas ; elle change de statut, elle devient une parenthèse à refermer. Et l'instrument qui permet de la refermer existe, prêt à servir, dans les archives que chaque prétendant prend soin de conserver.
Il faut revenir au geste de Xiao He. Dans un palais livré au pillage, il a préféré les registres à l'or. Il ne fondait pas encore une dynastie : il en sauvait un instrument de gouvernement, dont les principes seraient repris et transformés pendant des siècles. Les empereurs passent ; les archives, elles, attendent le suivant.
Ce qu'il faut retenir
Les Qin ont construit l'appareil impérial ; les Han l'ont repris et transformé, en donnant une place croissante aux classiques confucéens.
Le fait majeur
En 221 av. J.-C., le royaume de Qin achève la conquête des six autres États chinois et fonde le premier empire. La dynastie s'effondre moins de quinze ans plus tard, mais les Han, qui lui succèdent jusqu'en 220 apr. J.-C., conservent l'essentiel de son administration : commanderies et districts, loi écrite, recensement des foyers, écriture unifiée.
Le mécanisme central
L'empire tient par l'écrit davantage que par l'armée. Une graphie unique, des mesures communes et une chaîne de scribes permettent à un ordre rédigé dans la capitale d'être exécuté, vérifié et archivé jusque dans le plus petit district. Les fiches de bambou retrouvées dans un puits de Liye, dans le Hunan, montrent cette machine au travail, au ras des greniers.
Le catalyseur
À la fin de 207 av. J.-C., quand les troupes de Liu Bang, futur fondateur des Han, entrent dans la capitale des Qin, son intendant Xiao He sauve les archives (lois, cartes, registres de population) pendant que les autres pillent le palais. Le nouveau pouvoir hérite ainsi d'un outil complet de gouvernement, qu'il condamnera dans ses discours et appliquera dans ses tribunaux.
Le verrouillage
L'idéal d'unité est plus ancien que l'empire, mais les Qin et les Han lui donnent une forme administrative réutilisable. Après eux, la division cesse d'être un état normal pour devenir une anomalie à corriger. Dans les siècles de fragmentation qui suivent la chute des Han, la plupart des royaumes rivaux se veulent héritiers de l'empire entier, avec ses districts et ses registres. L'unité devient l'aune à laquelle tout pouvoir chinois est jugé.
L'enchaînement
De la réforme de Qin à l'empire comme norme
Les deux pivots ne sont pas des batailles : les régimes changent, mais une partie de leurs instruments administratifs leur survit.
Douze jalons, une même machine
De l'unification à la chute des Han : plus de quatre siècles de conquêtes, de révoltes et de transformations de l'État.
De l'unification à la chute des Han
Ce que les Han ont fait dire aux Qin
Presque tout ce que l'on sait des Qin a été écrit par leurs successeurs. Les fiches de bambou et plusieurs sinologues invitent à relire ce dossier.
Le bûcher de 213, une destruction moins totale qu'on ne le dit
Dans un article de la revue Monumenta Serica publié en 1995, le sinologue danois Jens Østergaard Petersen relit le texte même de l'édit rapporté par Sima Qian. L'ordre vise les copies détenues par des particuliers, non les exemplaires de la cour, que les lettrés officiels gardent par fonction. L'incendie de Xianyang par Xiang Yu, en 206, a pu peser autant que l'édit dans la disparition des textes anciens.
Les lettrés enterrés vivants, un récit à manier avec précaution
Le massacre de 212 n'est connu que par Sima Qian, un siècle plus tard, et le verbe employé peut signifier aussi bien « enterrer » que « mettre à mort ». Étudiant les stèles que le Premier Empereur fit graver sur les montagnes de l'Est, Martin Kern (2000) montre un souverain qui se présente en gardien des rites et emploie la langue de la tradition, image peu compatible avec celle d'un ennemi juré du savoir. Le massacre reste possible ; son ampleur et son sens sont discutés.
La loi qui tue pour un retard
Selon Sima Qian, Chen Sheng se révolte en 209 parce que la pluie a retardé sa troupe et que la loi punit de mort tout retard. Les fiches de Shuihudi nuancent ce récit : le statut sur les corvées y prévoit pour un retard des sanctions graduées, réprimande puis amendes. Le débat reste ouvert, car Chen Sheng conduisait une levée de garnison, peut-être soumise à d'autres règles. La férocité des Qin, telle que les Han l'ont racontée, sort du dossier moins nette qu'on ne le croyait.
Le « Han confucéen », une étiquette tardive
Dans Crisis and Conflict in Han China (1974), Michael Loewe décrit une cour partagée pendant deux siècles entre deux camps : des « modernistes », gestionnaires héritiers des méthodes des Qin, et des « réformistes », attachés aux modèles des anciens rois. Le pouvoir oscille de l'un à l'autre sans jamais choisir définitivement. Parler d'une dynastie confucéenne, c'est prendre le discours des vainqueurs de ces querelles pour la réalité de l'administration.
Ce que l'encre retient encore
Plusieurs dispositifs nés sous les Qin et les Han se retrouvent dans la Chine d'aujourd'hui, repris, transformés et adaptés par chaque régime.
Le district, deux mille ans de maillage
Le district, le xian, généralisé par les Qin, demeure l'échelon de base de l'administration chinoise. La République populaire en compte un peu plus de 2,800 de rang équivalent. Les noms, les limites et les fonctions ont changé mille fois ; le principe d'un territoire découpé en circonscriptions confiées à des agents nommés par le centre a survécu, lui, à tous les changements de régime.
Une écriture au-dessus des langues
Le cantonais, le shanghaïen ou le hokkien ne se comprennent pas entre eux à l'oral. Leurs locuteurs partagent pourtant, à l'écrit, une même langue standard et ses caractères, même si chaque parler possède aussi ses graphies propres et que lire un texte commun n'efface pas les différences de langue. L'écriture des scribes, qui se répand sous les Qin et les Han, est l'ancêtre direct de la graphie actuelle. Ce que l'administration impériale cherchait, un écrit lisible par-delà les parlers, est devenu un ciment culturel qui dépasse de loin l'administration.
Un peuple qui porte le nom d'une dynastie
Plus de neuf habitants de la Chine sur dix se déclarent aujourd'hui « Han », et le nom de la dynastie se retrouve dans celui des caractères chinois, les hanzi, littéralement « caractères des Han ». Peu de dynasties ont laissé leur nom à un peuple entier. Celle-ci y est parvenue parce qu'elle a duré assez longtemps pour que son ordre devienne une identité.
Le lettré-fonctionnaire
L'alliance scellée sous Wudi entre compétence administrative et culture classique ouvre une longue lignée. Les concours de recrutement des fonctionnaires, instaurés plus tard sous les Sui et les Tang, en sont l'aboutissement, et ne seront abolis qu'en 1905. Pendant près de deux millénaires, gouverner en Chine aura supposé de savoir écrire comme un lettré et compter comme un scribe.
L'unité comme critère de légitimité
Les historiens de cour des siècles suivants ont débattu sans fin de la « succession légitime » : en période de division, lequel des royaumes rivaux portait le véritable héritage ? La question elle-même suppose qu'il ne pouvait y en avoir qu'un. Cette manière de juger le passé, qui fait de la division un accident, compte parmi les héritages les plus durables des Qin et des Han, et les moins visibles.
Ce que cet héritage n'explique pas
La Chine contemporaine n'est pas l'empire des Han prolongé. Entre les deux s'interposent deux millénaires de transformations, la chute de l'empire en 1912, une révolution, un Parti-État bâti sur le modèle léniniste et des institutions modernes qui doivent autant à l'Europe et à l'Union soviétique qu'aux scribes de Liye. L'histoire administrative chinoise elle-même est faite de ruptures, de dynasties venues de la steppe et de provinces longtemps gouvernées à leur façon.
Surtout, un idéal historique d'unité ne dit rien, à lui seul, des frontières légitimes d'un État d'aujourd'hui. Il éclaire les représentations du pouvoir à Pékin ; il ne les justifie pas. Lire l'unité chinoise comme une fatalité inscrite dans les fiches de bambou reviendrait à reprendre, deux mille ans plus tard, le récit que les cours impériales avaient intérêt à imposer.
Les ouvrages recommandés
Des sources anciennes traduites, des synthèses, et un ouvrage qui place ailleurs la clef de l'unité chinoise.
- Les Mémoires historiques de Se-ma Ts'ien, Sima Qian, traduction d'Édouard Chavannes, Ernest Leroux, 1895-1905.La source première, dans une traduction centenaire encore irremplaçable ; à lire en sachant qu'elle est écrite par un historien des Han.
- Les Fonctionnaires divins. Politique, despotisme et mystique en Chine ancienne, Jean Levi, Seuil, 1989.Comment l'idéal du gouvernement par l'administration se pare d'une dimension presque sacrée.
- Le Monde chinois, Jacques Gernet, Armand Colin, 1972.La synthèse française de référence, qui replace Qin et Han dans la longue durée.
- Histoire de la pensée chinoise, Anne Cheng, Seuil, 1997.Pour suivre l'invention d'un confucianisme d'État sous les Han, et ce qu'il doit aux légistes.
- The Early Chinese Empires: Qin and Han, Mark Edward Lewis, Harvard University Press, 2007.Une synthèse de référence, nourrie des découvertes archéologiques. Non traduit.
- Law, State, and Society in Early Imperial China, Anthony J. Barbieri-Low et Robin D. S. Yates, Brill, 2015.Traduction et commentaire des lois de Zhangjiashan : la parenté entre droit des Qin et droit des Han, pièce par pièce. Non traduit.
- The Everlasting Empire, Yuri Pines, Princeton University Press, 2012.Un contrepoint essentiel : l'idéal d'unité se forme chez les penseurs des Royaumes combattants, avant que l'appareil impérial ne le réalise. Non traduit.
Sources
L'article
- Sima Qian, « Mémoires historiques », chapitre 6 (annales du Premier Empereur : commanderies, unification, édit de 213, stèles) et chapitre 53 (Xiao He à Xianyang), vers 90 av. J.-C.
- Ban Gu, « Livre des Han », chapitre 28 (traité de géographie : recensement de l'an 2 et circonscriptions), chapitre 23 (traité des lois : code en neuf chapitres), chapitre 9 (annales de Yuandi : propos de Xuandi), chapitre 88 (biographies des lettrés : fondation de l'Académie), Ier siècle apr. J.-C.
- Fan Ye, « Livre des Han postérieurs », chapitre 79 (effectifs de l'Académie au IIe siècle), Ve siècle apr. J.-C.
- Institut d'archéologie du Hunan, « Rapport de fouilles de Liye », 2007 (selon les décomptes, le puits a livré de 36,000 à 38,000 fiches).
- Wenwu chubanshe, « Fiches de bambou de la tombe Qin de Shuihudi », 1990.
- Brill, Anthony J. Barbieri-Low et Robin D. S. Yates, « Law, State, and Society in Early Imperial China », traduction et commentaire des lois de Zhangjiashan, 2015.
- Princeton University Press, Yuri Pines, « The Everlasting Empire », 2012.
- Quotidien du Peuple, « Millennia old slips reveal panoramic view of China's first unified dynasty », 1er mai 2024.
- China Daily, « Slipping into history », 4 janvier 2024.
La contre-histoire
- Monumenta Serica, Jens Østergaard Petersen, « Which Books Did the First Emperor of Ch'in Burn? », 1995.
- American Oriental Society, Martin Kern, « The Stele Inscriptions of Ch'in Shih-huang », 2000.
- George Allen and Unwin, Michael Loewe, « Crisis and Conflict in Han China, 104 BC to AD 9 », 1974.
Les répercussions
- Bureau national des statistiques de Chine, « Septième recensement national de la population », 2021.
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