Pourquoi deux détroits ne se bloquent pas de la même façon ?
Un détroit n’est pas un robinet qu’on ouvre ou qu’on ferme. Ormuz et Bab el-Mandeb laissent passer, à eux deux, une part décisive du pétrole et du gaz du monde, et tous deux sont entravés depuis 2026. Mais l’un a été fermé par un État qui l’a déclaré, l’autre s’est vidé sans qu’aucune fermeture n’ait été prononcée. Ce ne sont pas deux degrés du même problème : ce sont deux mécanismes différents, et deux sorties différentes.
Le plus large des deux est celui qui s’est fermé.
Ce que les navires empruntent vraiment
Vus d’en haut, à la même échelle, à l’endroit le plus resserré. La largeur d’un détroit ne dit pas la largeur de ce qui s’y navigue.
À Ormuz, le dispositif de séparation du trafic réserve deux voies de 2 milles marins séparées par un couloir médian de même largeur. À Bab el-Mandeb, l’île de Périm partage le passage en deux chenaux, et l’occidental concentre le gros trafic en charge. Les 26 km souvent cités pour Bab el-Mandeb se mesurent sur une autre ligne et ne sont pas la somme des deux chenaux figurés ici.
| Ormuz | Bab el-Mandeb | |
|---|---|---|
| Largeur au plus étroit | 39 km, soit 21 milles marins | environ 26 km, soit 14 milles marins, selon la ligne de mesure retenue |
| Ce que les navires empruntent | un couloir réglementé de 11.1 km, dans les eaux territoriales d’Oman ; les navires de fort tirant d’eau passent par les eaux iraniennes, les fonds étant plus faibles côté émirati | le chenal occidental, large de 20.3 km et profond de 310 m ; l’oriental n’a que 29 m de fond |
| Ce qui y passait | 20.9 millions de barils par jour au premier semestre 2025, un quart du pétrole transporté par mer, et plus de 20 % du gaz liquéfié | 4.2 millions de barils par jour au premier semestre 2025, contre 9.3 en 2023 ; le gaz liquéfié n’y passe pratiquement plus |
| Qui peut contraindre ou décourager le passage | l’Iran, un État riverain, avec une marine, des mines et des missiles côtiers. | les Houthistes, un mouvement armé non étatique, avec des missiles, des drones et des embarcations. |
| Comment il se bloque | par décision déclarée : la fermeture est annoncée, puis tenue par la force | par le risque : sans fermeture générale proclamée, les attaques ont fait monter la prime, et les armateurs ont détourné l’essentiel du trafic |
| Le détour, et son prix | des oléoducs, plafonnés à 4.7 millions de barils par jour ; au-delà, il n’y a pas de route | le cap de Bonne-Espérance, sans plafond de capacité, mais une quinzaine de jours de mer en plus selon la liaison |
| État en octobre 2026 | fermé par déclaration iranienne depuis le 28 février, hors une réouverture de trois semaines en juin et juillet ; Téhéran n’y laisse passer que les navires qu’il agrée | ouvert, mais sous attaques depuis juillet 2026 ; les Houthistes tiennent la rive yéménite et Périm, sans contrôler la rive africaine |
Flux : Agence américaine d’information sur l’énergie, relevé du 3 mars 2026, portant sur le premier semestre 2025. Capacité de contournement : oléoduc Est-Ouest saoudien et oléoduc d’Abou Dabi, 4.7 millions de barils par jour cumulés.
Les deux portes du même système
Les deux détroits et la seule route terrestre qui relie le Golfe à l’autre mer. L’oléoduc Est-Ouest évite Ormuz, mais il débouche dans la mer Rouge : de Yanbu, l’Europe se rejoint vers le nord par Suez, et l’Asie vers le sud par Bab el-Mandeb.
En rouge, les deux détroits et les deux oléoducs : l’Est-Ouest, d’Abqaiq à Yanbu, et celui de Habshan à Fujairah, qui sort du Golfe sans franchir Ormuz. Fond de carte : Natural Earth. Les routes maritimes sont schématiques.
Un détour qui existe, un détour qui manque
Les deux barres sont à la même échelle. Celle d’Ormuz est la plus longue et la plus rouge : c’est le détroit par lequel il passe le plus de pétrole, et celui dont la part contournable est la plus faible.
« Contournable » ne veut pas dire sans conséquence : quinze jours de mer, ce sont des navires immobilisés et un fret renchéri. Cela veut dire qu’une route existe. À Ormuz, pour 16.2 millions de barils par jour, il n’y en a pas. Quinze jours est la durée que l’agence américaine retient de la mer d’Arabie vers l’Europe ; elle varie avec le port et la vitesse.
Trois ans, deux détroits
Les Houthistes commencent à frapper les navires en mer Rouge. Personne ne ferme Bab el-Mandeb ; les armateurs contournent par le cap de Bonne-Espérance. En dix-huit mois, le détroit perd la moitié du pétrole qu’il portait.
Au lendemain des frappes américaines et israéliennes qui tuent Ali Khamenei, l’Iran ferme Ormuz par radio : « aucun navire n’est autorisé à passer ». Les Gardiens de la révolution confirment le 2 mars, revendiquent le contrôle complet le 4.
Un protocole signé le 17 juin rouvre le détroit. Il s’effondre le 8 juillet après des attaques sur des navires de commerce. La fermeture de fait revient à la mi-juillet.
Les Houthistes prennent le port de Mokha, puis l’île de Périm, entre les deux chenaux de Bab el-Mandeb. Les attaques ont repris en juillet. Les deux détroits sont entravés en même temps.
C’est ici que les deux histoires cessent d’être parallèles. L’oléoduc qui contourne Ormuz ne supprime pas le problème, il le déplace : il déverse le pétrole du Golfe dans la mer Rouge, à Yanbu, après 1,200 kilomètres de tuyau. De là, l’Europe se rejoint par Suez sans jamais voir Bab el-Mandeb ; mais l’Asie, elle, doit redescendre le détroit que les Houthistes tiennent. Le détour d’un détroit dépend donc de l’état de l’autre.
Et nous ne savons pas bien ce qui passe encore. Les derniers chiffres publiés portent sur le premier semestre 2025, avant la fermeture. Le seul relevé postérieur donne 14.6 millions de barils par jour à Ormuz au premier trimestre 2026, en baisse de près de 30 %. Mais ce trimestre ne compte qu’un mois de fermeture : il mesure l’entrée dans la crise, pas la crise.
Ce que la largeur ne dit pas
Dans un détroit de moins de 44 kilomètres, les mers territoriales des deux rives se rejoignent : chacune porte à 12 milles marins, soit 22.2 kilomètres. Ormuz en mesure 39, Bab el-Mandeb 26. Il n’y subsiste donc aucune bande de haute mer. Mais un détroit qui sert à la navigation internationale relève du régime dit de passage en transit, qui protège le franchissement continu et rapide des navires. C’est ce régime, et non une bande de haute mer, qui protège juridiquement le passage.
La géographie rend le passage vulnérable. C’est le droit qui en organise la liberté, et ce droit est contesté.
Le droit de passage en transit vient de la convention de 1982 sur le droit de la mer. L’Iran l’a signée sans jamais la ratifier, et a déclaré en la signant qu’il n’accorderait ce droit qu’aux États l’ayant ratifiée. Les États-Unis ne l’ont pas ratifiée non plus, mais soutiennent qu’elle exprime le droit coutumier. Oman, l’autre riverain d’Ormuz, l’a ratifiée. La contestation porte sur la portée du régime, non sur la différence entre la souveraineté d’un riverain et le droit de passage des autres.
Exclusivité SAPERE. Flux et capacités : Agence américaine d’information sur l’énergie, 3 mars 2026, premier semestre 2025 ; rapport trimestriel sur la sécurité énergétique mondiale, première édition, pour le premier trimestre 2026 et la baisse à 14.6.
Géographie et chenaux : notices nautiques de référence, concordantes ; la planche n’a pas consulté de service hydrographique. Chronologie 2026 : dépêches d’agence et relevés de l’Organisation maritime internationale. État constaté le 5 octobre 2026.
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