LE MOYEN-ORIENT
EN INFOGRAPHIES
Acte deuxième

D’où viennent Al-Qaida et l’État islamique, et que sont-ils devenus ?

On a annoncé la fin de l’État islamique en mars 2019, quand il a perdu son dernier village. C’était la fin d’un territoire, pas celle d’une organisation. Cette infographie retrace l’arc qui va de l’Afghanistan de 1979 au califat de 2014, puis montre ce que vingt-cinq ans de contre-terrorisme ont produit : des centres détruits, des chefs tués, des territoires repris, sans que disparaisse la capacité du djihadisme à changer d’échelle, de structure, de géographie, et même de projet politique.


On a détruit ses centres, ses chefs et son territoire. Il a changé de forme, de continent et de but.

1979
L’Union soviétique envahit l’Afghanistan. La résistance afghane est financée par les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan. Des volontaires arabes s’y joignent.
1988
Oussama Ben Laden fonde Al-Qaida, « la base », pour prolonger le combat après le retrait soviétique.
2001
Les attentats du 11 septembre tuent 2,977 personnes aux États-Unis. La riposte américaine chasse Al-Qaida d’Afghanistan et disperse sa direction.
2003
L’invasion de l’Irak et la dissolution de son armée y ouvrent un front djihadiste transnational d’une ampleur que le pays n’avait pas connue. Le groupe du Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui prête allégeance à Ben Laden en 2004 et devient Al-Qaida en Irak ; il le dirige jusqu’à sa mort en 2006.
2014
Mossoul tombe le 10 juin, le califat est proclamé le 29. L’État islamique avait rompu avec Al-Qaida quelques mois plus tôt.
2019
Baghouz, dernier village tenu, tombe en mars. Le califat n’a plus de territoire. L’organisation, elle, se disperse.

Deux stratégies, deux priorités


À partir de 1988
Al-Qaida, ou l’ennemi lointain
  • frapper l’Occident pour qu’il cesse de soutenir les régimes de la région,
  • ne pas faire de la proclamation d’un califat territorial son objectif immédiat,
  • essaimer par des branches locales qui prêtent allégeance.
Sa force est de n’avoir pas de capitale à défendre.
À partir de 2014
L’État islamique, ou le territoire
  • proclamer un État, l’administrer, lever l’impôt,
  • exiger l’allégeance de tous les autres groupes,
  • combattre d’abord l’ennemi proche, avant l’ennemi lointain.
Sa faiblesse est d’avoir eu quelque chose à perdre.

Ce que le califat a réellement tenu, entre 2014 et 2019

100,000
kilomètres carrés contrôlés ou administrés
au plus fort de l’emprise, à cheval sur l’Irak et la Syrie : un espace de la taille du Portugal
8 millions
d’habitants sous son autorité
Raqqa comme capitale de fait, Mossoul comme principal centre irakien
5 ans
de juin 2014 à mars 2019
c’est la durée du territoire, non celle de l’organisation

Estimations au plus fort de l’emprise, milieu de 2015. Elles varient de 90,000 à 110,000 kilomètres carrés selon que l’on compte le contrôle effectif, l’administration ou la simple influence. Sources : Mapping Militants Project (université Stanford) et chronologie du Wilson Center.

SignesDeux étendards, deux statuts

Ces schémas ne sont pas des reproductions. Ils servent à distinguer ce qui est un emblème revendiqué de ce qui ne l’est pas.

Al-Qaida

Étendards associés au réseau

Les variantes sont nombreuses et ces signes ne lui sont pas exclusifs. Il n’existe pas de drapeau central unique qui soit vérifiable.

État islamique

L’étendard du califat revendiqué

Le signe est standardisé et revendiqué comme tel. Il ne se confond ni avec tout drapeau noir, ni avec toute profession de foi.

La profession de foi qui figure sur ces étendards est un texte religieux commun à l’ensemble des musulmans : sa présence sur un drapeau ne désigne aucune organisation. C’est la standardisation d’un signe, et sa revendication publique, qui en font un emblème.

Le contraste s’est brouillé


La distinction de départ s’est fortement brouillée. Des affiliés d’Al-Qaida gouvernent aujourd’hui des territoires, quand l’État islamique survit principalement sous forme de réseau de provinces et d’insurrections. Ce n’était d’ailleurs pas une nouveauté absolue : sa branche yéménite avait administré Moukalla en 2015 et 2016, et des groupes liés à elle une partie du nord du Mali en 2012.

Le Groupe de soutien de l’islam et des musulmans, 7,000 à 8,000 combattants selon les Nations unies, exerce son emprise sur de vastes zones rurales du Mali et du Burkina Faso, y impose ses règles, y prélève des taxes, et exerce autour de Bamako une pression sur les axes routiers qui va jusqu’au blocus économique partiel.

Le 25 avril 2026, une offensive conjointe du GSIM et des séparatistes touaregs du Front de libération de l’Azawad frappe simultanément plusieurs villes maliennes et reprend Kidal à l’armée malienne et aux forces russes de l’Africa Corps, qui négocient leur retrait. La ville passe ensuite sous l’administration du mouvement indépendantiste. Un affilié d’Al-Qaida a contribué à faire tomber une capitale régionale en s’alliant à un mouvement qui ne partage pas son projet religieux.

Les Chabab somaliens, 7,000 à 12,000 hommes selon les mêmes sources, règnent sur des pans entiers du centre et du sud de la Somalie. L’État islamique, lui, n’a plus de califat comparable à celui de 2014-2019, même si certaines de ses provinces tiennent localement du terrain.

Ces filiales se sont largement autonomisées : leur combat, leur recrutement et leur financement sont d’abord locaux, et ni le GSIM ni les Chabab n’ont fait de l’Europe ou des États-Unis leur cible principale. L’autonomie n’est pourtant pas l’indépendance : l’allégeance demeure, et des transferts financiers subsistent.

La concurrence avec l’État islamique est l’un des facteurs qui maintiennent le GSIM dans l’orbite d’Al-Qaida : rompre l’allégeance risquerait de lui faire perdre des combattants au profit du rival. Cette logique complète les liens idéologiques et organisationnels, elle ne les remplace pas. Les Chabab, eux, mènent des opérations extérieures en Afrique de l’Est : leur horizon est régional, non strictement national.

Le pari de l’enlisement


Selon plusieurs récits d’anciens cadres, des proches de Ben Laden l’auraient averti avant le 11-Septembre que les Américains détruiraient leur sanctuaire afghan. Il y aurait vu l’occasion de les entraîner dans une guerre longue et coûteuse.

L’intervention de 2001 commence pourtant léger, avec des forces spéciales et l’Alliance du Nord : le sanctuaire tombe en quelques semaines. Elle ne le restera pas, et durera vingt ans.

L’invasion de l’Irak, deux ans plus tard, n’est pas la réalisation différée de ce piège : c’est une décision américaine, prise pour d’autres motifs. Mais le djihadisme irakien en a extraordinairement profité, et c’est de là que sortira l’État islamique.

La chaîne ne s’arrête pas là. Dans la lecture d’Yves Trotignon, ancien cadre de la Direction générale de la sécurité extérieure, la coopération sécuritaire occidentale a préservé des régimes en fin de vie et les a rendus moins réformables, contribuant à une partie du contexte dans lequel les révolutions arabes ont éclaté. C’est une hypothèse interprétative, non une explication : 2011 a des causes démographiques, économiques et sociales que le contre-terrorisme n’explique pas.

Ce qui s’est passé après 2019


Cette section sort du périmètre de la série

Elle en sort parce que le sujet en est sorti. Après la perte du territoire, l’État islamique s’est décentralisé en « provinces », et le centre de gravité de la violence djihadiste s’est déplacé de plusieurs milliers de kilomètres.

D’après l’Indice mondial du terrorisme de 2026, portant sur l’année 2025, le Sahel concentre plus de la moitié des morts du terrorisme dans le monde, contre moins de 1 % en 2007. Le Burkina Faso, le Nigeria et le Niger figurent parmi les cinq pays qui totalisent près de 70 % de ces morts.

L’État islamique et ses provinces restent l’organisation la plus meurtrière du monde. Le GSIM, branche sahélienne d’Al-Qaida, fait partie des quatre organisations les plus meurtrières que l’indice suit de près, avec l’État islamique, les Chabab somaliens et le Tehrik-e Taliban pakistanais. Sur l’édition précédente, portant sur 2024, l’État islamique était crédité de 1,805 morts dans 22 pays et le GSIM de 1,454, au deuxième rang mondial ; le bilan des principales organisations a reculé en 2025.

Le financement suit : impôt religieux, orpaillage artisanal, bétail, contrebande de carburant, taxation des routes et rançons. Leurs offensives menacent aussi les corridors qui desservent des sites miniers. En 2025, une partie des 50 à 70 millions de dollars obtenus par le GSIM pour la libération de deux ressortissants émiratis et d’un Iranien aurait été reversée à la structure centrale d’Al-Qaida, selon un rapport des Nations unies.

« L’Afrique est aujourd’hui l’épicentre du terrorisme et menace directement nos intérêts », déclarait en novembre 2025 Nicolas Lerner, directeur général de la sécurité extérieure. Autrement dit : le modèle sans capitale d’Al-Qaida a produit au Sahel l’un des appareils insurgés les plus puissants du monde.

Vingt-cinq ans de contre-terrorisme ont détruit des centres, des chefs et des territoires, sans supprimer la capacité du djihadisme à changer d’échelle, de structure, de géographie, et même de projet politique. Le califat a duré cinq ans, l’idée qui l’a portée en a quarante, et ses héritiers opèrent aujourd’hui sur un continent que cette série ne couvre pas.

Un dernier fait interdit de lire cette histoire comme une succession de défaites. En décembre 2024, une coalition dirigée par Hayat Tahrir al-Cham renverse le régime de Damas, au pouvoir depuis 1963.

Son chef, Ahmed al-Charaa, a combattu en Irak dans les rangs d’Al-Qaida, puis constitué à partir de 2011 le Front al-Nosra, branche syrienne de l’organisation, dont l’existence est annoncée publiquement en janvier 2012.

Il en supprime formellement l’affiliation en 2016 pour se présenter en force nationale syrienne ; la rupture organisationnelle, elle, se prolongera en affrontements. Il est président de la Syrie depuis janvier 2025, et il s’est exprimé devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre de la même année.

En juillet 2025, les États-Unis retirent Hayat Tahrir al-Cham de leur liste des organisations terroristes étrangères, sans lever pour autant la désignation résiduelle qui la visait. Le 24 août 2026, ils retirent la Syrie de la liste des États soutenant le terrorisme, qu’elle occupait depuis quarante-six ans, et lèvent cette dernière désignation.

Les États-Unis, frappés le 11 septembre 2001, ont ainsi effacé les dernières inscriptions visant l’organisation dont le président syrien est issu. Il reste trois États sur cette liste : l’Iran, Cuba et la Corée du Nord.

Le paradoxe final n’est pas qu’un mouvement issu de la matrice d’Al-Qaida gouverne : c’est qu’il l’ait quittée, se soit nationalisé, et ait conquis le pouvoir d’État.

Ce que 1979 ne prouve pasLes États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan ont financé la résistance afghane, pas Al-Qaida, qui n’existait pas encore. Écrire que Washington a créé Al-Qaida est un raccourci que les sources ne soutiennent pas. Ben Laden lui-même s’est peu battu, et les volontaires arabes n’ont joué qu’un rôle mineur dans la victoire afghane. Mais il s’est persuadé du contraire : c’est une victoire largement imaginaire qui l’a convaincu qu’on pouvait faire plier une superpuissance.
L’ennemi de mon ennemiL’Égyptien Saif al-Adel, considéré depuis 2022 comme le dirigeant de fait d’Al-Qaida sans que sa nomination ait jamais été proclamée, vivrait sous protection iranienne selon les milieux du renseignement. Un dirigeant djihadiste sunnite hébergé par une théocratie chiite qu’il exècre en théorie : c’est un exemple de plus de ce que ces infographies répètent, les alignements ne suivent pas la ligne confessionnelle. Un groupe d’experts des Nations unies a par ailleurs documenté des échanges entre les Houthis, Al-Qaida dans la péninsule Arabique et les Chabab. La thèse d’une alliance stratégique, elle, reste faiblement établie, et elle arrange plusieurs récits à la fois : nous ne la reprenons pas.
La place réelle d’IsraëlJérusalem et la Palestine tiennent une place constante dans la propagande d’Al-Qaida comme de l’État islamique, et des intérêts israéliens ont été visés. Mais selon Yves Trotignon, Israël n’a jamais été un objectif majeur de leur stratégie, à la différence des États-Unis et des régimes arabes. C’est pourquoi ces organisations ne figurent pas parmi les convictions qui bloquent le compromis israélo-palestinien : elles relèvent d’un autre système de conflit.
Deux mots que l’on confondL’islamisme désigne un projet politique qui veut gouverner selon la religion ; il peut être électoral, associatif ou armé. Le djihadisme salafiste en est un courant révolutionnaire sunnite, qui fait de la lutte armée une obligation religieuse et se pense hors des frontières. Le Hamas est un mouvement islamiste national palestinien doté d’une branche armée ; Al-Qaida et l’État islamique relèvent du djihadisme salafiste transnational. Le vocabulaire religieux est commun, l’horizon politique ne l’est pas.
Ce qui arrête l’expansionLe corpus disponible documente surtout des progressions, ce qui fausse le regard. Dans un rapport d’avril 2026, l’International Crisis Group estime que le principal groupe djihadiste sahélien n’a pas la capacité de projeter sa force au Sénégal, et s’arrêterait devant un appareil sécuritaire mieux équipé. C’est un critère vérifiable, et c’est le seul de cette page qui prédise quelque chose.
Ce que compte l’indiceL’Indice mondial du terrorisme dénombre les morts d’actes de terrorisme, non l’ensemble des morts de conflits armés. Les deux périmètres ne se recouvrent pas : un pays en guerre ouverte peut compter beaucoup de morts et peu d’attentats. Les comparaisons entre régions valent pour cette mesure-là.
Pourquoi cette infographie débordeLa série traite du Moyen-Orient. Arrêter cette histoire à 2019 aurait laissé croire à une fin, et cette fin n’existe pas. Il valait mieux sortir du cadre en le disant que de rester dedans en se trompant.

Exclusivité SAPERE. Références : Institute for Economics and Peace, « Global Terrorism Index 2026 » · rapport des Nations unies sur les groupes djihadistes africains, août 2026 · Mapping Militants Project, université Stanford · Wilson Center, chronologie de l’État islamique

État constaté en septembre 2026. Le Monde du 11 septembre 2026 : C. Ayad, « Malgré le repli d’Al-Qaida, la menace djihadiste perdure » ; B. Roger et N. Hochet-Bodin, « Le continent africain, nouvel épicentre du groupe terroriste » ; entretien avec Y. Trotignon · base de veille SAPERE.

Le Moyen-Orient en infographies Voir l’ensemble de la série Le parcours complet en six actes : où l’on est et qui veut quoi, d’où viennent les organisations armées, les terrains où tout se joue, le monde autour, ce qui fait finir une guerre, et le bilan.
© SAPERE · 2026Acte deuxième

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