Somalie : un emblème plus vieux que le pays

Deux léopards dressés, un écu bleu, une étoile blanche à cinq branches et un ruban qui ne porte aucun mot. Ces armoiries ont été adoptées en 1956, quatre ans avant la naissance de l'État somalien. Les régimes, l'organisation territoriale et l'exercice du pouvoir ont profondément changé depuis ; la Constitution de 2012 décrit encore l'emblème fixé en 1956.

Origine de l'emblème

10 octobre 1956

Armoiries de la Somalie : écu bleu à bordure d'or portant une étoile blanche à cinq branches, surmonté d'une couronne à cinq pointes, tenu par deux léopards dressés, au-dessus de palmes, de lances croisées et d'un ruban blanc sans devise

Armoiries de la Somalie, adoptées le 10 octobre 1956

Tout est nommé sur cet emblème, jusqu'au ruban. Le ruban est le seul endroit où rien n'est écrit.

Repères • Une image, plusieurs pays Méthode

Quatre ans avant l'indépendance

Ces armoiries ont été adoptées le 10 octobre 1956, à un moment où la Somalie n'existait pas encore comme État : le sud du pays était alors un territoire sous tutelleTerritoire placé par l'ONU sous l'administration d'un État tiers, chargé de le conduire à l'indépendance dans un délai fixé. La Somalie italienne a connu ce régime de 1950 à 1960. administré par l'Italie pour le compte des Nations unies. Quatre mouvements dans cet ordre : ce que porte l'étoile, ce que raconte la date de 1956, ce que le ruban ne dit pas, et ce que la Constitution de 2012 fait de l'ensemble.

Un avertissement qui vaut règle pour tout l'article, et il est plus nécessaire ici qu'ailleurs. Le lecteur francophone arrive avec un récit tout prêt sur la Somalie, et il serait facile de lui faire lire un ruban vide comme une absence d'État, cinq branches comme une fragmentation, une fédération comme une division. Rien de tout cela ne sera écrit ici. Les difficultés du pays en 2026 ne donnent pas rétroactivement un sens à un dessin de 1956.

L'étoile · Ce que portent les cinq branches Origine

Cinq branches, cinq trajectoires désormais distinctes

L'étoile blanche qui occupe le centre de l'écu ne vient pas des armoiries : elle vient du drapeau, adopté deux ans plus tôt, le 12 octobre 1954. Ce drapeau a été dessiné par un Somalien, Mohammed Awale Liban, membre du conseil législatif créé cette année-là. Il avait obtenu que seuls les membres somaliens du conseil décident du drapeau, et sa proposition fut acceptée. Le bleu, disait-il, devait rappeler celui des Nations unies, qui accompagnaient le territoire vers l'indépendance.

Ses cinq branches ont été historiquement associées aux cinq grands ensembles où vivaient des populations somalies au moment de la décolonisation : la Somalie britannique, la Somalie italienne, la Côte française des Somalis devenue Djibouti, l'OgadenVaste région de l'est de l'Éthiopie, peuplée majoritairement de Somalis. Elle forme aujourd'hui l'État régional Somali, l'un des États fédérés éthiopiens. éthiopien et le nord du Kenya. Les cinq branches exprimaient une unité somalie au-delà des frontières coloniales, et cette symbolique a ensuite été associée au projet politique de Grande Somalie. Ces cinq ensembles ont depuis suivi des chemins très différents.

Le cas du nord mérite d'être distingué des autres. L'ancien protectorat britannique s'est uni à l'ancienne Somalie italienne le 1er juillet 1960 pour former la République somalienne, puis a proclamé unilatéralement son indépendance en 1991 sous le nom de Somaliland. Il a tenu une élection présidentielle en novembre 2024, à l'issue de laquelle le sortant a cédé la place. Israël l'a reconnu le 26 décembre 2025, et cette reconnaissance reste très isolée ; les Nations unies continuent d'affirmer l'unité de la Somalie. Ce n'est donc pas un territoire somalophone resté à l'extérieur de l'État de 1960 : c'est une partie de cet État qui a proclamé son retrait.

Les léopards · Un emblème né avant l'État Tutelle

Un écu né sous la tutelle internationale

Deux léopards dressés tiennent l'écu, appuyés sur des lances croisées et des palmes. Ils se font face de part et d'autre, dans une symétrie parfaite, et ce sont eux qui donnent à l'ensemble sa silhouette reconnaissable.

Ces armoiries datent du 10 octobre 1956, soit quatre ans avant l'indépendance. Elles ont donc été adoptées sous un régime de tutelle internationale, dont le mandat était précisément de conduire le territoire à l'indépendance. Leur dessin est attribué à un Italien, Giuseppe Ricci ; l'attribution circule dans les sources encyclopédiques sans y être documentée, et l'article ne s'y appuiera pas davantage que ce qu'elle vaut. Le contraste, lui, est établi : l'étoile a été choisie par des Somaliens en 1954, l'écu qui l'entoure est arrivé deux ans plus tard par une autre voie.

Ce qui est vérifiable tient dans une comparaison de textes. La description que donne la Constitution provisoire de 2012 est celle de l'objet de 1956, jusqu'au détail des palmes entrelacées. Sur ce que l'emblème a pu subir entre 1969 et 1991, sous la République démocratique somalienne, les sources disponibles ne permettent rien d'affirmer, et le silence vaut mieux qu'une continuité supposée.

Le ruban · Ce que la Constitution laisse vide Silence

La seule place où rien n'est écrit

Au bas de l'emblème court un ruban blanc, entrelacé aux deux palmes, sous les lances croisées. Dans de nombreuses armoiries, ce type de ruban porte une devise, comme chez le Soudan voisin. Ici, il reste vide.

Quelles qu'aient été les intentions du dessinateur en 1956, ce vide a été conservé. La Constitution provisoire de 2012 décrit l'emblème avec une minutie remarquable : un écu bleu à cadre d'or, une étoile argentée à cinq branches en son centre, une couronne à cinq pointes dorées dont les deux latérales sont coupées en deux, deux léopards se faisant face sous la pointe de l'écu, deux palmes entrelacées d'un ruban blanc. Elle nomme tout, jusqu'à l'entrelacs. Elle n'inscrit rien sur le ruban, et aucun des textes consultés ne le fait depuis 1956.

Ce vide attire le regard précisément parce que tout le reste est nommé. Il ne dit rien de l'état du pays, et il serait absurde d'y lire un diagnostic. Il dit seulement ceci : une place graphiquement comparable à celle où beaucoup d'armoiries portent une devise est restée vide, et la Constitution de 2012 l'a décrite ainsi.

La couronne · Un symbole commun dans une fédération de symboles Fédération

Une image commune dans un État à plusieurs niveaux

Au sommet de l'écu, une couronne muraleCouronne dessinée comme un rempart crénelé. En héraldique, cette forme est associée aux communautés urbaines et civiques plutôt qu'à un souverain. à cinq pointes, les deux latérales coupées en deux. Sa forme est celle d'un rempart crénelé, et non d'une couronne royale.

L'article 6 de la Constitution provisoire de 2012 décrit cette couronne et tout ce qui l'entoure. Puis, dans le même article, il prévoit que les États fédérés auront leurs propres drapeaux et symboles nationaux. On aurait tort d'y voir une contradiction : c'est le fonctionnement ordinaire d'une fédération, où le drapeau commun coexiste avec ceux des entités, comme aux États-Unis ou en Allemagne. Ce qui mérite d'être relevé est ailleurs. Un objet conçu en 1956 pour un territoire unitaire sert aujourd'hui d'image commune à un ensemble qui organise, dans son texte fondamental, plusieurs niveaux de pouvoir et d'identité institutionnelle.

Le même texte de 2012 a par ailleurs doté le pays d'un nouvel hymne national, Qolobaa Calankeed, composé par Abdullahi Qarshe en 1959, en remplacement de celui qui servait depuis 2000. Les armoiries, elles, ont été reconduites. Qu'un autre symbole national ait été modifié cette année-là montre au moins que le cadre symbolique de l'État n'était pas entièrement figé. À côté des quatre étoiles comoriennes, qui comptent des îles, l'étoile somalienne compte autre chose.

Synthèse SAPERE : ce que l'emblème permet de dire

Un territoire sous tutelle s'est doté d'un écu en 1956. Quatre ans plus tard un État est né, en 1991 ses institutions centrales se sont désagrégées, vingt ans plus tard il s'est reconstruit sous une forme fédérale, et l'ancien Somaliland britannique a proclamé unilatéralement son indépendance entre-temps. La Constitution de 2012 décrit toujours le même objet, jusqu'au ruban blanc entrelacé aux palmes.

Cet emblème ne décrit pas le pays : il lui propose une image commune, et il le fait depuis un moment où l'État n'existait pas encore. C'est ce qui le rend intéressant, et c'est aussi ce qui borne ce qu'on peut en dire. Qu'il ait été conservé à travers tout cela est un fait ; savoir si chaque pouvoir l'a gardé par attachement, par commodité ou parce qu'il avait d'autres urgences, l'emblème ne le dira pas.

Repères d'évolution

12 octobre 1954

Adoption du drapeau, dessiné par Mohammed Awale Liban : une étoile blanche à cinq branches sur fond bleu, couleur empruntée au drapeau des Nations unies.

10 octobre 1956

Adoption des armoiries par le territoire sous tutelle administré par l'Italie, quatre ans avant l'indépendance.

1er juillet 1960

L'ancien protectorat britannique et l'ancienne Somalie italienne s'unissent pour former la République somalienne. L'écu de 1956 est conservé.

21 octobre 1969

Coup d'État militaire. Siad Barre prend le pouvoir et proclame la République démocratique somalienne, qui durera vingt-deux ans.

Janvier 1991

Effondrement du régime et début de la guerre civile. Le nord, ancien protectorat britannique, proclame unilatéralement son indépendance sous le nom de Somaliland.

Août 2012

Constitution provisoire de la République fédérale. Son article 6 décrit l'emblème de 1956 et reconnaît aux États fédérés leurs propres symboles. Le pays adopte un nouvel hymne.

Novembre 2024

Élection présidentielle au Somaliland, remportée par l'opposition. Israël le reconnaîtra comme État souverain le 26 décembre 2025, une reconnaissance restée très isolée.


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