Mali : l'emblème que les régimes n'ont pas remplacé

Un oiseau en vol, la mosquée de Djenné, deux arcs tendus, un soleil levant : le Mali porte les mêmes armoiries depuis 1973, fixées par un gouvernement de militaires. Un parti unique, une révolution démocratique et plusieurs coups d'État plus tard, personne ne les a remplacées.

Origine de l'emblème

Ordonnance du 20 octobre 1973

Armoiries de la République du Mali : disque bleu portant la mosquée de Djenné au centre, un oiseau en vol au-dessus, un soleil levant en bas, deux arcs tendus croisés, et la devise Un Peuple Un But Une Foi

Armoiries de la République du Mali

Depuis 1974, les Constitutions renvoient les armoiries à la loi. Le texte qui les définit, lui, est une ordonnance militaire de 1973.

Repères • Une ordonnance, quatre textes fondamentaux Méthode

Cinquante-trois ans sous le même texte

Les armoiries maliennes ne prennent pas la forme classique d'un écu : le droit malien les compose dans un disque bleu. Il se lit en tournant autour de son centre plutôt qu'en le parcourant de haut en bas. Quatre temps, qui suivent les dates plutôt que les parties du dessin : ce que le texte fondateur institue, ce que les Républiques suivantes conservent, ce que les ruptures politiques ne touchent pas, et ce que l'État continue aujourd'hui d'interpréter.

Un avertissement qui vaut règle pour tout l'article. Le Mali de 1973 ne préfigure pas le Mali de 2026, et rien de ce que porte ce disque n'annonçait quoi que ce soit. C'est une histoire juridique, pas un présage.

Les arcs et le soleil · Ce que 1973 institue Origine

Deux arcs, un soleil, une signature militaire

En bas du disque, deux arcs opposés et tendus par leur flèche, tracés en noir, et derrière eux un soleil levant en jaune d'or. Ce sont les éléments que le texte fondateur décrit avec le plus de soin. La lecture qu'en donne l'État est connue : les deux arcs tendus figurent les armes de guerre et de chasse des ancêtres, et le soleil levant rappelle le passé glorieux de l'empire du Mali. C'est une interprétation officielle, et elle vaut comme telle : c'est un point de vue rapporté, pas une évidence.

Reste la question qu'on pose rarement devant un emblème national : qui l'a signé ? Ces armoiries ont été décidées en octobre 1973 par ordonnanceTexte pris par le pouvoir exécutif à la place du Parlement. Quand il n'y a pas d'assemblée élue pour voter une loi, l'ordonnance en tient lieu., par les officiers arrivés au pouvoir en 1968 après le renversement de Modibo Keïta, premier président du Mali indépendant. Elles sont donc plus anciennes que la Constitution de 1974, la première à parler d'armoiries. Le régime militaire a fixé les armoiries ; la Constitution en a reconnu l'existence quelques mois plus tard, en renvoyant leur définition à la loi.

Ces arcs sont restés tendus pendant les années calmes comme pendant les autres.

La mosquée · Ce que les Républiques conservent Héritage

Un monument plus jeune qu'il n'en a l'air

Au centre, la Grande Mosquée de Djenné, édifice majeur de l'architecture en bancoTerre crue mêlée de paille, façonnée en briques et enduite chaque année lors d'une réfection collective. Technique de l'architecture dite soudano-sahélienne, dont la mosquée de Djenné est la réalisation la plus vaste., inscrite au patrimoine mondial depuis 1988. On la prend spontanément pour un vestige médiéval. Elle ne l'est pas tout à fait. Un premier édifice fut bâti sur ce lieu au treizième siècle, puis démoli au dix-neuvième ; le bâtiment que montre l'emblème a été achevé en 1907.

Son histoire est locale, religieuse et coloniale à la fois. Le pays s'appelle alors Soudan français, colonie française depuis 1892. Le gouverneur William Ponty accepte de reconstruire la mosquée, à la demande du marabout Almamy Sonfo. Le chantier est conduit par Ismaïla Traoré, chef de la corporation des maçons de Djenné. Le monument de l'emblème est donc l'héritier d'une longue histoire locale et un édifice reconstruit sous la colonisation.

Ce qui compte ici tient en une phrase. La République de 1992 aurait pu remplacer l'emblème hérité du régime militaire. Elle l'a conservé.

La légende · Ce que les ruptures ne touchent pas Continuité

La phrase que les Constitutions conservent

Sur la bordure court un texte en deux moitiés : « République du Mali » en haut, « Un Peuple, Un But, Une Foi » en bas. Cette devise, le Mali la partage avec le Sénégal, héritage de la Fédération du Mali qui réunit brièvement les deux territoires en 1959 et 1960. Deux États séparés au bout de deux mois ont gardé la même phrase pendant soixante-six ans.

Mais la vraie continuité est ailleurs, et presque invisible. La Constitution de 1960 ne parlait que du sceau, puisque les armoiries n'existaient pas encore. Depuis 1974, chaque Constitution répète la même chose : la loi déterminera le sceau et les armoiries. Celle de 1992, née de la révolution démocratique, comme les militaires qui signent leur Acte fondamentalTexte par lequel un pouvoir issu d'un coup d'État organise l'exercice de l'autorité en attendant un retour à l'ordre constitutionnel. Il supplée la Constitution suspendue. à Kati en 2020. Seul le texte de 2012 ne reprend pas ce renvoi.

Le texte qui remplit ce renvoi depuis 1973 n'a jamais été remplacé. Rien n'obligeait à le réécrire : tant qu'aucun texte nouveau ne vient, l'ancien reste en vigueur.

L'oiseau · Ce que l'État interprète encore Dispute

Le vautour que beaucoup prennent pour une colombe

Au-dessus de la mosquée, un oiseau ailes déployées, en vol plané. Le texte de 1973 le nomme : c'est un vautour légendaire, le DougaNom bambara de l'oiseau. Dans l'interprétation présentée par l'administration malienne, il est associé au dieu de la guerre. en bambara, auquel la lecture officielle prête la vigilance, la sagesse et la pérennité. Les descriptions officielles ne s'accordent pourtant pas entre elles sur un point aussi simple que sa couleur : la présidence de la République le donne d'argent, d'autres reprises du texte le donnent en gris foncé.

Une seconde lecture circule largement, y compris dans des ouvrages de référence, qui voit dans cet oiseau une colombe de la paix. Disons-le franchement, car c'est ce qui sépare une dispute d'une rumeur : cette lecture se transmet de source en source sans qu'on puisse la rattacher à un texte fondateur, alors que le vautour, lui, y est écrit noir sur blanc. Les deux ne pèsent pas le même poids, et il serait commode mais faux de les présenter à égalité.

L'interprétation n'est d'ailleurs pas une affaire d'érudits. En février 2024, après un conseil des ministres, le gouvernement a lancé une semaine de l'harmonisation et de l'utilisation des symboles de l'État, constatant que peu de Maliens connaissaient le sens de leur propre devise. Un demi-siècle après, l'État explique encore son emblème à ceux qui le portent.

Synthèse SAPERE : ce que l'emblème permet de dire

Un comité militaire a donné au Mali son image officielle en 1973. Depuis, un régime de parti unique, une révolution démocratique, une République née d'un référendum, plusieurs coups d'État et une transition militaire se sont succédé, sans qu'aucun ne remplace ce texte. En 2023, la Constitution ajoute à ce dispositif une peine pour qui ferait un usage illégal des attributs de la République : l'emblème est désormais explicitement protégé, il n'a toujours pas été redéfini.

Il faut résister à la tentation de faire parler ce disque. Les arcs tendus ne disaient rien de ce que le pays vivrait, la mosquée de Djenné n'est pas une prophétie, et l'oiseau ne se prononce pas. Ce que l'on tient est plus étroit, et plus intéressant : une image d'État fixée sous un régime militaire a traversé les régimes suivants sans qu'aucun texte nouveau ne vienne remplacer celui de 1973. Le droit permet de comprendre comment cette continuité fonctionne ; il ne dit pas, à lui seul, pourquoi chaque pouvoir a choisi de la laisser intacte.

Repères d'évolution

22 septembre 1960

Constitution de la République du Mali. Elle décrit le drapeau et dispose que la loi détermine l'hymne et le sceau de la République.

Novembre 1968

Renversement de Modibo Keïta, président depuis l'indépendance. Le Comité militaire de libération nationale prend le pouvoir et gouverne par ordonnances.

20 octobre 1973

Deux ordonnances du comité militaire, le même jour, pour deux objets juridiquement distincts : la n° 56 institue les armoiries de la République, la n° 57 le sceau de l'État.

2 juin 1974

Constitution adoptée par référendum, instaurant le parti unique. C'est la première à mentionner des armoiries, et elle en renvoie la définition à la loi.

26 mars 1991

Chute de Moussa Traoré à l'issue d'un soulèvement populaire. Une conférence nationale rédige une nouvelle Constitution.

25 février 1992

Constitution de la troisième République, approuvée par référendum. Son article 25 reprend la formule de renvoi à la loi sans la modifier.

Mars 2012

Coup d'État. L'Acte fondamental publié par les militaires énumère le drapeau, l'hymne et la devise, sans reprendre le renvoi à la loi pour le sceau et les armoiries.

24 août 2020

Acte fondamental signé à Kati par le colonel Assimi Goïta. Son article 25 recopie la formule constitutionnelle de 1992, délégation comprise.

22 juillet 2023

Promulgation de la Constitution de la quatrième République. La formule est maintenue et complétée d'une sanction pénale contre l'usage illégal des attributs de la République.

Février 2024

Le gouvernement lance une semaine de l'harmonisation et de l'utilisation des symboles de l'État, destinée à en faire connaître le sens.


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