LE MOYEN-ORIENT
EN INFOGRAPHIES
Acte deuxième

Pourquoi l’armée israélienne est entrée au Liban en 1982 ?

En juin 1982, l’armée israélienne franchit la frontière libanaise et pousse jusqu’à Beyrouth. Peu de gens savent dire pourquoi. C’est pourtant la meilleure démonstration d’un mécanisme central : une guerre peut fabriquer les conditions de la suivante. Celle-ci a expulsé l’Organisation de libération de la Palestine de Beyrouth et profondément transformé le terrain politique libanais. Dans les années qui suivent, cette transformation et la prolongation de l’occupation israélienne favorisent l’essor du Hezbollah.


Le conflit israélo-palestinien se déplace au Liban et s’imbrique dans une guerre civile déjà libanaise

1970
Expulsée de Jordanie par l’armée du roi Hussein entre 1970 et 1971, l’Organisation de libération de la Palestine, l’OLP, déjà présente au Liban, y déplace le centre de gravité de son appareil militaire et politique. Elle est appelée « l’Organisation » dans la suite de cette planche.
1975 à 1978
La guerre civile éclate. Attaques et représailles se succèdent au sud. En mars 1978, Israël lance l’opération Litani et envahit une large partie du Sud-Liban.
Juillet 1981
Un cessez-le-feu négocié par l’Américain Philip Habib ouvre près de onze mois de calme relatif à la frontière.
Juin 1982
Le 3, l’ambassadeur d’Israël à Londres est grièvement blessé. Israël bombarde des positions de l’Organisation, qui riposte par des tirs sur la Galilée. L’invasion est lancée le 6.
Août-sept. 1982
Évacuation de l’Organisation, assassinat du président libanais élu, massacres dans deux camps.
1982 à 2000
Israël se retire de l’essentiel du pays en 1985 et garde une « zone de sécurité » au sud jusqu’en 2000. Le Hezbollah grandit contre cette occupation.
Le motif annoncé

Éloigner de quarante kilomètres les tirs qui visent la Galilée depuis le sud du Liban.

L’opération porte d’ailleurs le nom de « Paix en Galilée ».
Les objectifs stratégiques plus larges
  • affaiblir durablement l’Organisation comme force militaire et politique,
  • l’expulser de Beyrouth et du Liban,
  • favoriser à Beyrouth un pouvoir susceptible de conclure un accord avec Israël.
Ces objectifs ne figurent pas dans l’annonce officielle : ils sont reconstitués par les historiens à partir des décisions prises et des témoignages des responsables de l’époque.
Elle ira jusqu’à Beyrouth, très au-delà de la profondeur de 40 kilomètres annoncée.

La carte : les 40 kilomètres annoncés, et Beyrouth

la limite annoncée : 40 km depuis la frontière juin 1982 : jusqu’à Beyrouth, très au-delà des 40 km annoncés Beyrouth Tyr Saïda Damas LIBAN SYRIE ISRAËL la Galilée MER MÉDITERRANÉE la Bekaa 50 km
← Faites glisser la carte →
L’axe côtier principal de la poussée de juin 1982
La limite annoncée de 40 kilomètres : repère schématique, et non ligne de front
La « zone de sécurité », occupée de 1985 à 2000

Fond de carte : Natural Earth. La ligne des 40 km est un repère schématique mesuré depuis la frontière ; zone et tracés indicatifs. L’offensive comptait d’autres axes, notamment face à l’armée syrienne dans la Bekaa.

Deux bilans souvent cités, sur des périodes différentes

Côté israélien · pertes militaires, de l’invasion de 1982 au repli de 1985
654
soldats tués
3,887
blessés
12
faits prisonniers, et 4 disparus
Côté libanais et palestinien · estimations pour la seule invasion de 1982
17,800 à 19,100
morts et environ 30,000 blessés, civils et combattants confondus. Aucun décompte exhaustif et indépendamment vérifiable n’existe : l’administration libanaise était largement incapable d’établir un relevé complet dans les zones de combat.

Sources : pour Israël, bilans officiels de l’armée israélienne pour la période 1982-1985. Pour le Liban, l’enquête du quotidien beyrouthin An-Nahar dans les registres de police et d’hôpitaux, reprise dans « The 1982 Israeli invasion of Lebanon : the casualties » (Race & Class, vol. 24, n° 4, 1983), et les chiffres de la police libanaise, discutés dans « The War of Numbers » (MERIP Reports, septembre 1982). Les deux colonnes ne couvrent pas la même période et ne doivent pas être lues comme un rapport.

Ce que 1982 a obtenu, et ce qui s’est retourné


Ce qui est obtenu
Ce qui échoue, ou se retourne
L’Organisation évacue Beyrouth et perd sa base armée libanaise.
Elle n’est pas détruite : son commandement, réinstallé à Tunis, participera au processus qui conduit aux accords d’Oslo.
Les tirs venus du Sud sur la Galilée sont temporairement réduits.
Après le repli de 1985, Israël maintient au Sud une zone occupée jusqu’en 2000, qui reste un front permanent.
L’invasion crée les conditions dans lesquelles Bachir Gemayel, allié d’Israël, est élu président par le Parlement libanais le 23 août 1982.
Le projet d’un pouvoir allié s’effondre avec son assassinat, avant même son entrée en fonction.
L’équilibre des forces palestiniennes au Liban est brisé.
Un autre acteur armé s’implante, qui deviendra une force politico-militaire centrale.
L’objectif annoncé a été dépassé, les objectifs stratégiques largement manqués. L’expulsion des combattants palestiniens et l’occupation du sud ont contribué à créer les conditions de l’essor du Hezbollah, avec la révolution iranienne, les mobilisations chiites préexistantes et le soutien des Gardiens de la révolution.

Dans une partie des milieux chiites du Sud, l’hostilité à la présence armée palestinienne avait été forte. Après 1982, la prolongation de la présence israélienne nourrit à son tour une résistance croissante.

Ce basculement s’articule à d’autres facteurs : la révolution iranienne, la recomposition du mouvement chiite libanais, les réseaux religieux et l’appui actif de Téhéran. Des instructeurs iraniens arrivent dans la Bekaa la même année. Le Hezbollah rendra son manifeste public en 1985 : la « Lettre ouverte » aux déshérités du Liban et du monde, lue à Beyrouth le 16 février 1985.

Le déclencheur invoqué

Abou Nidal

Sabri al-Banna, chef de la dissidence

  • Son groupe, le Fatah-Conseil révolutionnaire, est une dissidence du Fatah, principale composante de l’Organisation, devenue son ennemie jurée.
  • Il a assassiné plusieurs de ses cadres.
  • Le 3 juin 1982, ses hommes blessent grièvement l’ambassadeur d’Israël à Londres, Shlomo Argov.
  • Trois jours plus tard, l’offensive est lancée.

C’est donc un rival de l’Organisation qui a fourni le déclencheur invoqué pour l’offensive lancée contre elle.

L’échec du projet

Yasser Arafat

chef de l’Organisation visée

  • Contraint d’évacuer Beyrouth sous supervision internationale, il n’est pas éliminé : l’Organisation survit, et son centre politique se réinstalle à Tunis.
  • Le président libanais élu Bachir Gemayel est assassiné avant d’entrer en fonction.
  • Des miliciens phalangistes des Forces libanaises, alliées d’Israël, massacrent des civils palestiniens et libanais à Sabra et Chatila, tandis que l’armée israélienne tient l’encerclement extérieur des camps.
  • La commission Kahan conclura à une responsabilité indirecte d’Israël, et à une responsabilité personnelle du ministre de la Défense Ariel Sharon pour n’avoir pas tenu compte du risque de massacre. Il quittera ce poste, tout en restant au gouvernement.

Le projet d’un pouvoir allié à Beyrouth échoue.

L’Organisation n’était pas un blocL’OLP était une coalition de mouvements palestiniens. Le Fatah de Yasser Arafat en était la composante dominante, mais elle n’exerçait pas un contrôle effectif sur toutes les organisations armées palestiniennes. C’est ce qui rend possible le paradoxe de 1982 : l’attentat de Londres est l’œuvre d’un groupe palestinien qui la combattait.

Retenez la mécanique : un succès opérationnel majeur en 1982, l’évacuation de l’Organisation hors de Beyrouth, mais des résultats politiques largement manqués, puis l’essor d’un nouvel adversaire dont l’invasion et l’occupation ont contribué à créer les conditions, avec un soutien iranien déterminant.

Exclusivité SAPERE. Références : rapport de la commission Kahan (1983) · Race & Class, vol. 24, n° 4 (1983) et MERIP Reports (septembre 1982) pour les bilans humains · J.-C. Lescure, « Le conflit israélo-palestinien en 100 questions » (Tallandier, 2018) · OpenEdition (Lettre ouverte du Hezbollah, 1985) · base de veille SAPERE.

Le Moyen-Orient en infographies Voir l’ensemble de la série Le parcours complet en six actes : où l’on est et qui veut quoi, d’où viennent les organisations armées, les terrains où tout se joue, le monde autour, ce qui fait finir une guerre, et le bilan.
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