Sénégal : deux sceaux pour un État
Cinq ans avant de se donner des armoiries, la jeune République avait déjà différencié leurs usages : au baobab les cachets de l'administration, et au lion, si l'on en croit la tradition que rapporte l'État, les grands actes du président. L'écu de 1965 réunit les deux figures dans le même cadre, sans effacer cette distinction.
Origine du blason
Décret du 23 décembre 1965
Armoiries de la République du Sénégal, décret du 23 décembre 1965
Dès 1960, la loi avait donné au baobab son usage administratif. En 1965, l'écu réunit les deux figures.
La loi d'abord, le blason ensuite
Le président Léopold Sédar Senghor confie le dessin des armoiries à l'héraldiste Suzanne Gauthier. Le nouvel État choisit ainsi une forme européenne, l'écu, pour assembler des signes qu'il veut sénégalais. Nous ne le lirons pas de haut en bas : cet écu est parti, c'est-à-dire divisé verticalement en deux moitiés de même rang, une figure sur chacune, et c'est ce partage qui commande l'analyse. Trois temps : les deux figures et les usages institutionnels qui les distinguent, puis ce qui les surplombe et ce qui les traverse, enfin la devise.
Un blason n'explique rien, et celui-ci n'a pas annoncé la trajectoire politique du Sénégal. On y lira une habitude, pas une cause.
Le lion : la part du président
À gauche de l'observateur, sur fond rouge, un lion d'or rampantPosture héraldique du lion dressé sur une patte arrière, de profil, griffes sorties. C'est la position d'attaque, la plus fréquente en héraldique européenne.. Il occupe seul sa moitié, sans terrasse ni ornement, dressé sur toute la hauteur. La République en a fait son effigie et ne s'en est jamais départie : l'hymne national écrit par Senghor en 1960 sur une musique d'Herbert Pepper s'intitule Le Lion rouge, et la plus haute distinction du pays, créée en octobre 1960, est l'Ordre national du Lion. C'est l'étoile de cet ordre qui pend sous l'écu, tout en bas de l'emblème.
Le lion du sceau de l'État n'a pourtant pas la posture de celui de l'écu. Ici il est dressé ; là il est passant, c'est-à-dire marchant, une patte levée, l'allure tranquille. Les présentations officielles de la République décrivent ce sceau du Lion passant comme réservé au président, destiné à marquer sous timbre secEmpreinte obtenue par pression d'une matrice métallique sur le papier, sans encre : le relief seul authentifie l'acte. Procédé traditionnel des sceaux d'État, difficile à contrefaire. les grands actes de l'État, traités compris. Disons-le tout de suite, car les deux moitiés de cet article ne reposent pas sur le même socle : cet usage-là est une tradition rapportée par l'État lui-même, sur ses propres sites, et non un texte qu'on peut aller lire.
Le baobab : la part des bureaux
À droite de l'observateur, sur fond jaune, un baobab vert au tronc massif, planté au-dessus d'une bande ondulée. L'arbre n'est pas là pour la botanique. Dans les villages sénégalais, le baobab est le lieu où l'on se réunit et où l'on parle : c'est l'arbre à palabresArbre du centre du village sous lequel se tiennent les assemblées et les règlements de différends, dans une grande partie de l'Afrique de l'Ouest. Le terme « palabre » désigne ici la délibération publique, sans la nuance péjorative qu'il a prise en français courant..
Le droit lui a donné un emploi plus précis. Dès octobre 1960, une ordonnance sur le sceau de l'État décide que les cachets de toutes les administrations, des ministères aux notaires, porteront le baobab. Les sites de la République parlent volontiers de deux sceaux, et l'expression est la leur ; elle ne désigne pas deux sceaux d'État rivaux, mais le sceau de l'État d'un côté, les cachets de l'administration de l'autre. Douze jours plus tard, la distinction se rejoue dans les décorations : l'Ordre national du Lion pour les mérites éminents, l'Ordre du Mérite pour les services publics, avec un baobab au centre de sa croix.
Ce versant-ci, contrairement au précédent, est écrit noir sur blanc, et il suffit à établir une séparation : le texte de 1960 désigne le baobab tel qu'il figure sur le sceau de l'État, et lui assigne un emploi propre, celui des cachets de l'administration. Quel usage revient au lion, il ne le dit pas. Reste le calendrier, lui incontestable : la République avait déjà séparé les deux figures cinq ans avant de les réunir sur un écu.
Une frontière qui relie autant qu'elle sépare
Au-dessus de l'écu, une étoile verte à cinq branches. Ce n'est pas une invention des armoiries : c'est exactement celle du drapeau national, reprise telle quelle. Les présentations officielles y lisent l'adhésion à la foi islamique. Elle ne désigne donc rien qui appartienne au Sénégal en propre. Elle inscrit le pays dans quelque chose de plus vaste que lui, et elle le fait par le haut.
En bas, la bande verte ondulée sous le baobab, la fasce ondéeBande horizontale à bords sinueux traversant l'écu. En héraldique, l'ondulation est le procédé qui distingue un cours d'eau d'une simple pièce géométrique., figure le fleuve Sénégal, qui donne son nom au pays. Sur une partie de son cours, ce fleuve sert de frontière avec la Mauritanie. Mais réduire cette ligne à une séparation serait manquer l'essentiel. Par la convention signée à Nouakchott le 11 mars 1972, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal ont donné au fleuve et à ses affluents le statut de cours d'eau international, avec liberté de navigation et égalité d'utilisation, et ont créé l'Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal. La Guinée les a rejoints en 2006. Deux barrages, Diama près de l'embouchure et Manantali sur le Bafing, sont gérés en commun.
L'écu place ainsi au-dessus de lui une foi qu'il partage, et en dessous de lui une eau qu'il ne possède pas.
Trois fois « Un », en trois endroits
« Un Peuple, Un But, Une Foi ». La devise ne figure pas seulement sur le parchemin qui court sous la couronne de laurier : elle est inscrite dans la Constitution du 26 août 1960 elle-même, au même article que le drapeau. Le Sénégal la partage avec le Mali, héritage de la Fédération éphémère qui réunit les deux territoires en 1959 et 1960. Trois fois le même mot, décliné au masculin puis au féminin. Peu de formules nationales insistent avec cette obstination.
Sur l'emblème, ces trois termes ne sont pourtant pas alignés. « Un Peuple » se lit à gauche, « Une Foi » à droite, et « Un But » plus bas, sur un listel séparé qui passe sous la pointe de l'écu. On ne tirera pas de cette disposition plus qu'elle ne dit : un graveur répartit un texte long sur les volumes dont il dispose. Ce qui mérite d'être relevé tient moins à la mise en page qu'au contexte. Cette devise, qui fait de « Une Foi » un mot d'ordre national, est inscrite dans la Constitution de 1960 sous la présidence d'un catholique, dans un pays très majoritairement musulman. L'unité n'y est donc pas un constat : c'est un programme.
Ce programme a été mis à l'épreuve, et la première fois fut brutale. Le 17 décembre 1962, le président du Conseil Mamadou Dia fait évacuer l'Assemblée nationale pour empêcher le vote d'une motion de censure. Elle est votée le jour même chez le président de l'Assemblée, Lamine Guèye, par les quarante-sept députés présents. Dia est arrêté le lendemain, condamné à la perpétuité, détenu à Kédougou, gracié douze ans plus tard. À côté de l'union décrétée ivoirienne, le Sénégal offre une variante moins lisse qu'on ne le dit : ici aussi, l'unité a eu ses prisonniers.
Les épreuves suivantes ont changé de nature. En 2000, Abdoulaye Wade bat le président sortant Abdou Diouf ; en 2012, Macky Sall bat Wade à son tour. Et en 2024, quand le pouvoir en place repousse la présidentielle de dix mois, c'est le Conseil constitutionnel qui annule le report et rétablit le calendrier : cinquante et un jours séparent le blocage du bulletin. Trois fois le pouvoir a changé de mains, jamais par l'armée.
Synthèse SAPERE : ce que l'écu permet de dire, et rien de plus
Pourquoi un pays qui a connu tant de crises n'a-t-il jamais rompu avec l'ordre constitutionnel par un coup d'État militaire réussi ? Sûrement pas parce que son blason serait harmonieux. Et pas davantage parce que ses institutions auraient toujours tenu : en 1962, une Assemblée est évacuée et un chef de gouvernement finit condamné à perpétuité, ce qui ne décrit pas un système qui absorbe ses crises. En 2024, à l'inverse, le Conseil constitutionnel annule le report de la présidentielle et impose le retour au calendrier constitutionnel. Les institutions ont donc tantôt résisté, tantôt été brutalement malmenées. Ces épisodes n'ont en commun qu'une chose : la succession politique ne s'y est jamais réglée par une prise du pouvoir militaire. Et cela ne doit rien à l'emblème.
Ce que l'on tient est donc plus étroit que la belle théorie, et déjà assez rare. Cinq ans avant de dessiner ses armoiries, le Sénégal employait le lion et le baobab séparément dans son vocabulaire institutionnel, et sa loi avait explicitement assigné au second un emploi administratif qu'elle n'assignait pas au premier. Puis il a choisi de les réunir sur un même écu plutôt que d'en élire un. C'est une trouvaille d'archive, pas une clé du destin sénégalais. La République avait déjà différencié leurs usages quand elle a dessiné son écu ; ce qu'elle en a fait ensuite s'est joué ailleurs, dans des assemblées et des prétoires.
Repères d'évolution
10 octobre 1960
Ordonnance n° 60-26 relative au sceau de l'État. Son article 2 attribue le baobab aux sceaux et cachets de toutes les administrations publiques.
22 octobre 1960
Création le même jour des deux ordres nationaux : l'Ordre national du Lion pour les mérites éminents, l'Ordre du Mérite, à la croix ornée d'un baobab, pour les services publics.
17 décembre 1962
Crise entre Senghor et Mamadou Dia. Motion de censure votée hors de l'Assemblée évacuée. Dia est arrêté le lendemain, condamné à perpétuité en mai 1963, gracié en mars 1974.
23 décembre 1965
Décret n° 65-906 créant les armoiries de la République, dessinées par l'héraldiste Suzanne Gauthier à la demande de Senghor.
11 mars 1972
Convention de Nouakchott : le Mali, la Mauritanie et le Sénégal créent l'Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal et font du fleuve un cours d'eau international. La Guinée adhère en 2006.
19 mars 2000
Première alternance. Abdoulaye Wade l'emporte au second tour face au président sortant Abdou Diouf.
25 mars 2012
Deuxième alternance. Macky Sall bat Abdoulaye Wade au second tour, après une campagne dominée par la controverse sur un troisième mandat.
Février et mars 2024
Le report de la présidentielle est annulé par le Conseil constitutionnel le 15 février. Le scrutin se tient le 24 mars. Bassirou Diomaye Faye est élu : troisième alternance.
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