Mauritanie : l’abolition inachevée

Un sceau qui promet l’abondance sous le croissant de l’islam. Un pays qui fut le dernier au monde à abolir l’esclavage, et qui peine encore à l’effacer.

Origine du sceau

Version de 2018, héritée de 1959

Sceau de la République islamique de Mauritanie

Un cercle, un croissant, une promesse d’abondance

Pas de quartiers, pas d’écartèlement : le sceau mauritanien est un cercle concentrique, religion au sommet, ressources au centre, nom du pays sur le pourtour. Une composition qui dit l’ordre voulu par ses auteurs. Le pays qu’il désigne est nettement plus difficile à faire tenir dans un seul cercle.

Repères • Une lecture en cercles concentriques Méthode

La grille du corps, repliée en cercle

Le sceau mauritanien n’est ni écartelé comme celui de la Centrafrique, ni composé d’îles distinctes : c’est un cercle unique, organisé en couches concentriques. La grille du corps politique s’y adapte en version circulaire plutôt que verticale : une tête au sommet du cercle (le croissant et l’étoile), un ventre en son centre (le palmier et l’épi), des pieds sur son pourtour (le nom du pays, qui l’entoure et le fonde). Deux cartes hors cercle reviennent ensuite sur ce que le sceau ne peut pas contenir : l’abolition répétée de l’esclavage et la mémoire nationale réécrite par référendum.

Note de lecture : la Mauritanie n’a pas d’armoiries au sens héraldique occidental strict, elle a un sceau national. Le vocabulaire de cet article s’y adapte en conséquence.

La Tête – Aspiration Religion d’État

Le croissant et l’étoile : la loi au nom de Dieu

Au sommet du sceau, un croissant de lune d’or surmonté d’une étoile à cinq pointes, symboles traditionnels de l’islam. Le nom officiel du pays, République islamique de Mauritanie, inscrit en français et en arabe sur le pourtour, ne laisse planer aucun doute : la religion n’est pas une composante parmi d’autres de l’identité nationale, elle en est le sommet, littéralement.

Cette primauté n’est pas un simple habillage. En 1980, le pouvoir militaire d’alors fait adopter la charia et charge des jurisconsultes de mettre les textes fondamentaux en conformité. C’est dans ce contexte d’islamisation juridique qu’est adoptée, en 1981, l’ordonnance abolissant l’esclavage : le même État qui place la religion au sommet de son ordre symbolique cherche alors à donner une forme légale à la rupture avec la servitude héréditaire.

Le Ventre – Subsistance Ressources

Le palmier et l’épi, ou l’abondance que le désert dément

Devant le croissant, un palmier et un épi de mil ou de maïs, symboles classiques de fertilité et de subsistance. Le sceau promet une terre nourricière. La réalité géographique dit autre chose : selon la présidence mauritanienne elle-même, le pays est désertique à 80 %, les terres arables ne dépassent pas 0,2 % de la superficie totale, et le quart nord-est du territoire, privé d’eau, reste totalement inhabité.

La vraie richesse mauritanienne ne pousse pas, elle s’extrait, du fer, de l’or, et depuis peu du gaz naturel au large des côtes. Le palmier du sceau appartient à une Mauritanie rurale et vivrière qui existe encore, mais qui ne nourrit plus, depuis longtemps, l’essentiel de l’économie du pays.

Les Pieds – Fondation Langues et citoyenneté

Le nom du pays, en deux langues, pas en quatre

Le pourtour du sceau porte le nom du pays en français et en arabe, seule langue officielle du pays. Le poular, le soninké et le wolof, pourtant reconnues comme langues nationales, n’y figurent pas. Cette absence n’est pas anodine : elle recoupe la ligne de partage entre les Maures arabo-berbères et les populations afro-mauritaniennes, wolof, soninké ou peules, dont la langue maternelle n’est pas l’arabe.

Le sceau donne ainsi une forme symbolique à une citoyenneté linguistique inégale, sans même mentionner la fracture la plus grave que cette même ligne de partage recoupe historiquement : celle de la servitude héréditaire, encore vivante aujourd’hui à l’intérieur du pays que ce cercle prétend unifier.

Hors grille – Dette héréditaire Abolition inachevée

Trois lois pour abolir la même chose

La Mauritanie a aboli l’esclavage à trois reprises : une première fois en 1905 sous l’administration coloniale française, une seconde fois par l’ordonnance de 1981, une troisième fois par la loi de 2007 qui le criminalise enfin pénalement. En 2015, une nouvelle loi durcit encore le texte : l’esclavage y est qualifié de crime contre l’humanité, imprescriptible, passible de 10 à 20 ans de prison.

Cette accumulation de textes est elle-même un indice. Dans ses formes documentées, la servitude héréditaire mauritanienne ne ressemble pas toujours à l’image de chaînes et de marchés que le mot esclavage évoque souvent. Elle peut se transmettre par filiation et par statut social : un enfant né dans une famille asservie grandit au service d’un foyer dominant, sans rémunération réelle, avec une dépendance matérielle, sociale et parfois administrative qui rend le départ presque impossible. C’est une servitude de statut, pas nécessairement de chaînes visibles, ce qui explique en partie pourquoi elle survit aux lois qui la condamnent.

Les estimations varient sensiblement selon les sources disponibles : certaines organisations abolitionnistes évoquent plusieurs dizaines de milliers de personnes encore concernées, tandis que le Global Slavery Index de la fondation Walk Free avance jusqu’à 90,000 personnes, soit environ 2 % de la population, transmises au sein des familles, pour l’essentiel entre populations arabo-berbères et harratines. Un tribunal spécialisé, entré en fonction en janvier 2025, a rendu 151 jugements en un an selon les autorités mauritaniennes citées devant le Comité de l’ONU sur les travailleurs migrants, dont trois seulement liés directement à des faits d’esclavage, l’essentiel concernant la traite de migrants. En janvier 2026, un militant du mouvement abolitionniste IRA, Youssouf Kamara, a été condamné à un an de prison, dont l’essentiel avec sursis, pour plusieurs chefs d’accusation incluant une atteinte à l’un des symboles de l’État, selon le média mauritanien Le Calame.

Hors grille – Mémoire Mémoire sélectionnée

Deux bandes rouges pour les morts, pas encore pour toutes les mémoires

En août 2017, un référendum constitutionnel approuvé à 85,61 % des voix a ajouté deux bandes rouges au drapeau vert historique de 1959, en mémoire du sang versé par les combattants de l’indépendance. Le sceau national a lui-même été mis à jour l’année suivante pour s’accorder avec ce nouveau drapeau, toujours en vigueur aujourd’hui. La réforme portait la marque du président Mohamed Ould Abdel Aziz, alors en délicatesse avec une partie du Sénat qu’il cherchait, par le même référendum, à faire disparaître.

Ce que ce cas montre n’est pas un symbole ballotté au gré d’une rivalité personnelle, mais un choix plus révélateur encore : une mémoire nationale peut s’inscrire dans le drapeau par un vote massif, quand le pouvoir le décide. La mémoire des martyrs de l’indépendance a eu ce privilège. Celle de la servitude héréditaire, des discriminations entre populations arabo-berbères et harratines, ou des langues nationales non arabes, n’a pas eu le sien.

Synthèse SAPERE : ce que le cercle ne referme pas

Le sceau mauritanien dessine un cercle sans coutures apparentes : la foi au sommet, l’abondance au centre, le nom du pays sur le pourtour, tout se tient, tout semble clos. C’est un symbole de continuité, conçu pour ne jamais donner à voir de fracture.

Le pays qu’il désigne, lui, ne se referme pas aussi bien. Une partie de sa population reste liée par un système de servitude héréditaire que la loi condamne depuis 2007, et qualifie de crime contre l’humanité depuis 2015, sans parvenir à l’éteindre. Le drapeau lui-même montre qu’une mémoire nationale peut s’inscrire dans le symbole par référendum, quand le pouvoir le décide : celle des martyrs de l’indépendance a trouvé ses deux bandes rouges ; celle de la servitude héréditaire, des discriminations sociales et des langues nationales non arabes attend toujours son équivalent symbolique.

Le sceau promet une terre d’abondance sous la garde de l’islam. Combien de temps un pays peut-il se dire aboli quand la servitude, elle, continue de se transmettre comme un héritage social ?

Repères d’évolution

1959-1960

Adoption du premier drapeau et du premier sceau, avant l’indépendance de 1960.

1981

Abolition formelle de l’esclavage, la Mauritanie devenant le dernier pays au monde à franchir ce pas.

2007

L’esclavage est criminalisé par la loi mauritanienne.

2015

Nouvelle loi qualifiant l’esclavage de crime contre l’humanité, imprescriptible, passible de 10 à 20 ans de prison.

Août 2017

Référendum constitutionnel (85,61 % des voix) ajoutant deux bandes rouges au drapeau, toujours en vigueur.

2018

Adoption du sceau national actuel, aligné sur le nouveau drapeau.

29 juin 2024

Réélection de Mohamed Ould Ghazouani dès le premier tour, avec 56,12 % des voix.

Janvier 2025

Entrée en fonction du tribunal spécialisé de lutte contre l’esclavage, la traite et le trafic de migrants.


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