LE MOYEN-ORIENT
EN INFOGRAPHIES
Acte premier

Les idées qui arment : pourquoi certains compromis deviennent presque impossibles ?

On présente souvent les guerres du Moyen-Orient comme une affaire de terres et de frontières. C’est vrai, et c’est incomplet. Certains enjeux y sont devenus intouchables : ils ne se marchandent plus au kilomètre carré. Cette infographie montre quatre manières de transformer un enjeu en obligation de non-renoncement, puis un contre-exemple qui interdit d’en conclure qu’une idéologie serait éternelle.


Un mot sur le vocabulaire. « Sacré » ne désigne pas ici seulement ce qui relève d’une religion. C’est ce à quoi un mouvement, un État ou une organisation estime ne pouvoir renoncer sans perdre sa légitimité, son identité ou sa raison d’être. Le problème commence là : céder cesse d’apparaître comme un compromis pour devenir une trahison.

Ce qui est devenu sacré ne se partage pas comme une terre.
détruire les moyens d’un mouvement ne suffit pas à détruire l’idée qui le porte

Une conviction n’est pourtant pas immuable, et rien ici ne prétend le contraire. Sadate est allé à Jérusalem en 1977 et l’Égypte a signé la paix deux ans plus tard. En 1988, l’Organisation de libération de la Palestine accepte les résolutions 242 et 338 et Yasser Arafat reconnaît le droit d’Israël à exister ; la reconnaissance mutuelle formelle viendra avec Oslo, en 1993.

Ces revirements existent donc. Mais ils ne suivent pas le rythme d’une négociation de frontière. Ils demandent le plus souvent une défaite, une transformation sociale, un intérêt nouveau, ou un dirigeant capable de reformuler ce qui paraissait jusque-là non négociable. Sadate a été assassiné en 1981 par des militants islamistes : la paix séparée avec Israël fut l’un des motifs majeurs de cette rupture, dans un contexte plus large d’autoritarisme et de répression.

Le prix se paie des deux côtés. En novembre 1995, Yitzhak Rabin est assassiné à Tel-Aviv par Yigal Amir, un étudiant israélien nationaliste religieux opposé aux accords d’Oslo. Les deux hommes ont été tués par des gens de leur propre camp, et au nom de la première des convictions présentées ci-dessous.

Le sionisme religieux territorial
Goush Emounim, depuis 1974

Pour une partie du sionisme religieux, s’installer en Judée-Samarie relève moins d’un choix de frontière que d’un devoir lié à la terre biblique.

Ses matrices sont antérieures à 1967 ; la conquête de la Cisjordanie leur donne un objet politique, et Goush Emounim en devient en 1974 l’une des principales expressions.
Le nationalisme territorial
héritier notamment du révisionnisme, non nécessairement religieux

Refuser un État palestinien ou revendiquer la souveraineté sur la Cisjordanie ne se fait pas toujours au nom d’un devoir religieux, mais d’un droit historique et de la sécurité.

C’est le courant le plus souvent négligé dans les lectures confessionnelles du conflit, parce qu’il n’est pas religieux.
L’islamisme palestinien
le Jihad islamique en 1981, le Hamas en 1987

Leur doctrine présente la terre de Palestine comme un bien religieux, donc incessible. Céder devient une faute, et plus seulement un recul politique.

Dans son document politique de 2017, le Hamas a pourtant dit pouvoir accepter un État sur les lignes de 1967 comme formule de consensus national, sans reconnaître Israël ni renoncer à sa revendication de principe.
L’idéologie révolutionnaire iranienne
République islamique, depuis 1979

Un régime fondé sur l’autorité religieuse du Guide, l’héritage révolutionnaire de 1979 et une ambition régionale. L’opposition à Israël y est devenue l’un des piliers de sa légitimité idéologique et de ses réseaux d’influence.

La proximité doctrinale avec le Hezbollah double un lien militaire et financier : bien plus dur à défaire qu’une alliance de circonstance.

Le contre-exemple : une idéologie qui paraissait indestructible


Le nationalisme arabe
courant dominant de la politique arabe dans les années 1950 et 1960, en recul ensuite

Ses racines intellectuelles sont anciennes : renaissance culturelle arabe du XIXe siècle, débats de la fin de l’Empire ottoman, congrès arabe de 1913. La révolte arabe de 1916 en est le moment symbolique, non le point zéro. Porté par Nasser en Égypte et par le parti Baas, il se voulait laïque et panarabe.

Il paraissait alors structurant, presque indépassable. Il perd sa position dominante après la défaite de 1967, sans disparaître pour autant : le Baas gouverne encore l’Irak jusqu’en 2003 et la Syrie jusqu’en 2024.

Ce reflux tient à plusieurs causes qui se cumulent : la défaite elle-même, la crise de légitimité des régimes nationalistes, la répression des oppositions laïques et communistes, les transformations urbaines et démographiques, la rente pétrolière, et l’appui actif de plusieurs États à des réseaux religieux concurrents. Dans la lecture de Georges Corm, l’Arabie saoudite a joué un rôle majeur dans ce déplacement.

C’est la limite de cette infographie, et sa leçon : une idée peut armer durablement un conflit, aucune n’est éternelle.

Une lecture de Hamit Bozarslan : la bascule des années 1970 et 1980


Avant

La violence politique visait le plus souvent à construire un avenir : une indépendance, un État, une émancipation.

Après

Quand le passé ne donne plus de fierté et le futur plus de promesse, une part de cette violence devient sacrificielle, et le corps de celui qui frappe devient lui-même une arme.

Hamit BozarslanCette périodisation est une lecture de comportements, non une mesure. Elle décrit certaines formes de mobilisation armée devenues plus visibles dans plusieurs conflits ; elle ne définit ni une religion, ni une région, ni l’ensemble des violences politiques. L’infographie précédente montrait d’ailleurs que des organisations laïques ont pratiqué l’attentat-suicide, et que l’essentiel de la violence islamiste n’est pas suicidaire.

Et au centre, les lieux saints


Jérusalem est centrale pour le judaïsme, le christianisme et l’islam. Hébron est d’abord un lieu saint majeur du judaïsme et de l’islam, Abraham appartenant aussi à la tradition chrétienne. On partage une terre en kilomètres carrés ; un lieu saint, on ne le partage qu’en portes, en horaires et en jours de l’année.

À Hébron, c’est précisément ce qui a été fait. Après le massacre commis en février 1994 par Baruch Goldstein, colon israélien qui tue vingt-neuf fidèles en prière, les autorités israéliennes réorganisent l’accès au tombeau des Patriarches : une mosquée d’un côté, une synagogue de l’autre, des entrées séparées, et dix jours par an d’accès exclusif pour chacun.

Ce partage existe donc, mais il fonctionne sous un dispositif permanent de séparation et de sécurité armée. C’est ce qui rend certains compromis hors d’atteinte, même quand ils paraissent raisonnables sur une carte.

Gamal Abdel NasserMichel AflaqNasser et Aflaq, les deux noms du contre-exempleGamal Abdel Nasser est l’un des officiers du coup d’État de 1952 ; Mohammed Naguib en prend d’abord la tête, Nasser devient l’homme fort en 1954 et président en 1956, jusqu’à sa mort en 1970. Michel Aflaq cofonde le parti Baas avec Salah al-Din al-Bitar, parti dont sortiront les régimes de Damas et de Bagdad, et qui se voulait laïque et panarabe.
La chute, précisée par Georges CormLa défaite de 1967 n’a pas laissé un vide que le religieux aurait comblé de lui-même. Ce vide a été occupé par un réveil islamique promu et financé notamment depuis l’Arabie saoudite, dans le contexte de la guerre froide et de la rente pétrolière. Ce ne fut pas seulement une évolution des esprits, ce fut aussi une politique.
Ce que ces quatre cartes ne sont pasElles ne sont pas quatre objets de même nature : un courant militant, une famille politique, deux organisations, un régime. Ce qu’elles ont en commun est plus étroit, et c’est le sujet de cette infographie : chacune transforme un enjeu territorial ou géopolitique en élément constitutif de l’identité et de la légitimité d’un acteur, auquel on ne peut renoncer sans se renier. L’Iran, notamment, ne revendique aucun territoire en Palestine.
Deux absents assumésLe sionisme laïque et travailliste, dominant de la fondation d’Israël aux années 1970, ne figure pas ici : le propos porte sur les convictions qui rendent aujourd’hui le compromis difficile, non sur celles qui ont fondé les États.Le djihadisme sunnite d’Al-Qaida et de l’État islamique non plus, pour une autre raison : il ne porte aucune revendication territoriale sur la Palestine et relève d’un autre système de conflit, dont le centre de gravité s’est déplacé hors de la région. Il fait l’objet d’une infographie à part.
Un compromis devient plus envisageable quand on peut le présenter autrement qu’en défaite.
non comme une capitulation, mais comme une autre manière de protéger le groupe, sa dignité et son avenir

Portraits (Wikimedia Commons) : portrait officiel de G. A. Nasser et M. Aflaq (1966), domaine public ; H. Bozarslan par Sahinler (CC BY-SA 4.0). Redimensionnés et passés en noir et blanc. Aucun portrait libre de droits de Georges Corm n’est disponible sur Wikimedia Commons : les fichiers qui portent ce nom concernent des homonymes, Charles Corm et le peintre Georges Daoud Corm.

Exclusivité SAPERE. Références : cadre général, H. Bozarslan, « Une histoire de la violence au Moyen-Orient » (La Découverte, 2008) · nationalisme arabe et systèmes régionaux, G. Corm, « Le Proche-Orient éclaté » (Gallimard) · sionisme religieux territorial et Goush Emounim, C. Enderlin, « Au nom du Temple » (Seuil, 2013), et les travaux de Gideon Aran · filiation révisionniste, V. Jabotinsky, « Le Mur de fer » (1923), et D. Charbit, « Sionismes. Textes fondamentaux » (Albin Michel)

Documents de première main : pour l’idéologie régionale iranienne, le préambule et l’article 154 de la Constitution de la République islamique · Hamas, charte de 1988 et document politique de 2017 · Hébron, rapport de la commission Shamgar (1994), qui suit le massacre et précède la séparation du site · base de veille SAPERE.

Le Moyen-Orient en infographies Voir l’ensemble de la série Le parcours complet en six actes : où l’on est et qui veut quoi, d’où viennent les organisations armées, les terrains où tout se joue, le monde autour, ce qui fait finir une guerre, et le bilan.
© SAPERE · 2026Acte premier

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