Le monde et ses silences en septembre 2026
Ce qu'on rapatrie. Ce qu'on abandonne. En septembre, l'or a changé de coffre, des alliés ont changé de carte, et des guerres ont repris sans témoins.
Le mercredi 2 septembre, la banque centrale des Pays-Bas publie un communiqué de quelques lignes. On y apprend que la part de l'or néerlandais conservée à New York est passée de 31,3 % à 18,5 % en six mois↗. Le gagnant est Londres. Une partie des lingots a été vendue à New York, puis remplacée par de l'or acquis à Londres ; une autre a été transférée physiquement jusqu'à Zeist, près d'Utrecht, avant réallocation. Le texte invoque la « montée des tensions géopolitiques » et la « préparation aux crises ». Il ne nomme pas le pays dont il éloigne ses lingots. Personne n'en avait besoin.
Deux jours plus tard, le vendredi 4 septembre, vingt-cinq Français détenus dans une prison de Bagdad saisissent la Cour européenne des droits de l'homme. Ils ne demandent pas l'indulgence. Ils demandent un juge : le Conseil d'État vient d'estimer que le refus de les rapatrier échappe à tout contrôle, parce qu'il relève de la conduite des relations internationales. Le 22 septembre, Strasbourg rejette à son tour leur demande en urgence↗. L'or change de coffre. Les hommes restent.
Ces deux scènes ne se valent ni juridiquement ni moralement. Elles n'ont en commun qu'un verbe : rapatrier. Septembre l'a conjugué à tous les temps. La Malaisie a commencé à renvoyer vers la Birmanie des milliers de ressortissants birmans. Paris a obtenu la levée des sanctions européennes contre un oligarque russe le soir même où Bakou s'apprêtait à gracier un prisonnier français. Washington a vidé le Pacifique occidental de ses porte-avions pour les envoyer dans le Golfe. Et le Canada, qui ne peut plus compter sur son voisin, s'est tourné vers Bruxelles.
Dans la veille SAPERE, un sujet écrasait alors tous les autres. Entre le 10 et le 14 septembre, les houthistes ont pris la rive yéménite du détroit de Bab el-Mandeb, de Mokha à l'île de Périm↗, et le baril a repassé la barre des cent dollars. C'était le sujet du mois, et il méritait de l'être. Mais au nord de l'Éthiopie, une guerre a repris le même mois, sans images. Au Maroc, une élection s'est tenue devant des bureaux de vote à moitié vides. En Israël, une commission électorale a écarté du scrutin, sous réserve d'appel, les principales listes qui représentent un citoyen sur cinq.
Ce qui suit n'est pas une revue de presse. C'est une lecture des marges d'un mois où l'on rapatriait ce qui avait de la valeur et où l'on abandonnait le reste. Cinq continents, cinq manières de trier.
Le Vanuatu attaque la France devant la Cour internationale de justice au sujet des îlots Matthew et Hunter. Xi Jinping arrive au Caire.
La banque centrale néerlandaise annonce avoir déplacé vers Londres une part de son or conservé à New York et à Ottawa.
Vingt-cinq Français détenus en Irak saisissent Strasbourg. Pékin ferme aux journalistes étrangers le versant tibétain de la crue du 26 août. Quito défend la destruction de trois embarcations par la marine américaine.
Ratko Mladić est enterré à Belgrade avec les honneurs militaires sous la présidence du patriarche serbe.
Les contre-mesures d'Ottawa s'appliquent ; Washington réplique par cinq interdictions d'importation.
Les houthistes prennent Mokha, Périm et les îles Hanish.
Sommet des BRICS à New Delhi. En Irlande, Donald Trump trouve « fantastique » une éventuelle réunification.
En Turquie, l'opération « Ma famille est en sécurité » vise des associations, des bars et des militants LGBT.
Hashim Thaçi condamné à La Haye. Bruxelles offre au Canada un statut de « membre associé ». Pretoria répond aux sanctions de visas américaines.
Donald Trump signe la loi de sanctions visant les acheteurs d'hydrocarbures russes, Européens compris.
Sept groupes armés éthiopiens s'allient contre Abiy Ahmed. Salva Kiir promulgue la loi électorale.
Paris obtient la radiation d'Alicher Ousmanov ; Bakou gracie Martin Ryan. Strasbourg rejette la demande des Français d'Irak. Les Marocains votent. Israël disqualifie les deux listes arabes. Les forces tigréennes prennent les aéroports du Tigré.
En Équateur, des militaires américains participent aux raids contre une filiale locale du cartel de Jalisco.
Aleksandar Vučić quitte la présidence serbe pour briguer la tête du gouvernement. Fatima Ezzahra El Mansouri prend la tête du gouvernement marocain. Premier convoi de Birmans renvoyés de Malaisie.
Le mercredi 23 septembre, Ethiopian Airlines suspend ses vols vers Mekelle, Shire et Axoum. Dans la nuit, les combattants du Front populaire de libération du TigréMouvement armé et parti tigréen (TPLF). Il a dominé le pouvoir éthiopien de 1991 à 2018, puis affronté le gouvernement fédéral lors de la guerre de 2020-2022. ont pris l'aéroport de la capitale régionale à la police fédérale ; un chauffeur de taxi raconte qu'on lui a ordonné de partir, aucun avion ne devant plus se poser↗. Le Tigré vient de sortir de la carte aérienne, et avec lui d'une bonne partie de l'information.
L'Afrique de septembre se lit en deux registres : une guerre qui reprend, des scrutins qu'on vide de leur contenu. Au Soudan du Sud, on supprime les conditions du vote ; au Maroc, les électeurs se suppriment eux-mêmes. Pretoria, elle, découvre ce qu'il en coûte de légiférer chez soi quand Washington lit par-dessus l'épaule.
Sept ennemis d'hier contre un prix Nobel
Le dimanche 20 septembre, sept groupes armés annoncent une alliance pour renverser le gouvernement d'Abiy Ahmed et installer une « transition inclusive »↗. La liste dit tout : le Front populaire de libération du Tigré, les milices amhara FanoMilices nationalistes de la région Amhara, voisine du Tigré. Alliées d'Addis-Abeba contre les Tigréens en 2020-2022, elles combattent l'armée fédérale depuis 2023., l'Armée de libération oromoGroupe armé actif dans la région Oromia, la plus peuplée d'Éthiopie, en rébellion contre le pouvoir central., le Front national de libération de l'Ogaden, des mouvements afar, benishangul et gumuz. Les Fano et le front tigréen se sont entretués pendant la guerre de 2020-2022. Ils affirment se coordonner depuis plus d'un an.
L'accord de PretoriaAccord de cessation des hostilités signé en Afrique du Sud le 2 novembre 2022 entre le gouvernement éthiopien et le TPLF, sous l'égide de l'Union africaine., signé en novembre 2022, avait clos une guerre de deux ans qui a fait environ 600,000 morts. Il n'avait rien réglé d'essentiel : le désarmement du front tigréen n'a jamais été effectif, plus de 750,000 Tigréens n'ont pas regagné leurs foyers, l'autonomie régionale reste en suspens. Addis-Abeba répond par la force. Le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk, rapporte des frappes de drones sur cinq écoles ; l'armée revendique plus de sept cents rebelles tués. Le téléphone et internet sont coupés dans les zones de combat.
La dimension régionale est la plus inquiétante. Le 29 septembre, l'Éthiopie accuse l'Érythrée, le Soudan et l'Égypte de soutenir les insurgés. Abiy Ahmed ne cache plus son désir d'un accès à la mer, et la carte montre vers quels ports se portent ses regards. Le prix Nobel de la paix 2019, récompensé pour sa réconciliation avec Asmara, accuse aujourd'hui Asmara d'armer ses ennemis.
Un scrutin sans arbitre et sans recensement
Le lundi 21 septembre, Salva KiirPrésident du Soudan du Sud depuis l'indépendance du pays, en 2011. Aucune élection nationale n'y a été organisée depuis. signe la réforme de la loi électorale de 2012↗. Le texte détache les élections générales du 22 décembre de deux conditions jusque-là jugées indispensables : l'adoption d'une constitution permanente et la tenue d'un recensement. Il maintient le pouvoir sortant en fonction, avec la plénitude de ses prérogatives, jusqu'à l'investiture de son successeur. La principale coalition d'opposition, signataire de l'accord de paix de 2018Accord signé entre Salva Kiir et son rival Riek Machar pour clore la guerre civile commencée en 2013. Il prévoit un gouvernement d'union et des élections., rejette la réforme.
Le 15 septembre, il avait limogé sans explication le président de la commission électorale. Le 11, une commission des Nations unies avait constaté qu'aucun progrès n'avait été accompli contre la corruption et la violence. On prépare donc un vote sans arbitre stable, sans liste électorale fiable et sans opposition libre↗.
Le Programme alimentaire mondial parle du « moment humanitaire le plus dangereux » depuis plus de dix ans. Plus de 7,8 millions de personnes, soit plus de la moitié de la population, sont en insécurité alimentaire. À Malakal, les stocks de l'agence sont tombés de 10,000 tonnes à moins de 300.
Une première historique, devant des bureaux vides
Le mardi 29 septembre, Mohammed VI nomme Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement↗. Ancienne maire de Marrakech, elle dirige le Parti authenticité et modernitéParti libéral fondé en 2008 par un proche conseiller du roi Mohammed VI, membre de la coalition sortante., arrivé en tête des législatives du 23 septembre avec 97 sièges sur 395. Elle devient la deuxième femme à diriger un gouvernement dans le monde arabe, après la Tunisienne Najla Bouden. Les titres français relevés par SAPERE ont retenu la première. Ils ont moins regardé ce qui l'entoure.
Car le scrutin s'est tenu devant des bureaux largement désertés, au plus bas niveau de participation depuis 2007. Les jeunes en sont les grands absents : un an après le mouvement « Gen Z 212Mouvement de jeunes né sur les réseaux sociaux en septembre 2025 (212 est l'indicatif téléphonique du Maroc). Il réclamait de meilleurs services publics de santé et d'éducation. », qui avait conduit à au moins 5,700 arrestations, dont 650 personnes encore détenues, beaucoup revendiquent un boycott conscient. Le chômage touche 37 % des jeunes.
Seconde surprise, que la figure résume : les islamistes du PJDParti de la justice et du développement, islamiste modéré. Il a dirigé le gouvernement marocain de 2011 à 2021, avant de s'effondrer aux législatives de 2021., laminés il y a cinq ans, retrouvent un groupe parlementaire qui compte. La coalition sortante s'est déchirée sur la cherté de la vie ; son chef, Aziz AkhannouchHomme d'affaires, chef du Rassemblement national des indépendants et chef du gouvernement marocain de 2021 à 2026., propriétaire du principal distributeur de carburants du pays, a fait campagne pendant la flambée des prix à la pompe provoquée par la guerre d'Iran. Le conflit d'intérêts était sur toutes les lèvres au Maroc. Il a peu traversé la Méditerranée, du moins dans les journaux que suit SAPERE.
La Constitution de 2011Texte adopté par référendum après les manifestations du « Mouvement du 20 février », dans le sillage des printemps arabes. oblige le roi à choisir le chef du gouvernement dans le parti arrivé en tête, mais le roi conserve des prérogatives déterminantes dans les domaines régaliens, sécuritaires, diplomatiques et stratégiques. Une femme à la tête du gouvernement est une avancée réelle. Elle n'est pas une redistribution du pouvoir.
« Respectez notre souveraineté »
À la mi-septembre, le secrétaire d'État américain Marco Rubio annonce des restrictions de visas contre les Sud-Africains jugés responsables de lois permettant « des saisies de terres sans compensation » ou une « discrimination fondée sur la race »↗. Les personnes visées ne sont pas nommées. Washington exige, sans détour, la remise en cause de la politique d'émancipation économique des NoirsLe Black Economic Empowerment : règles sud-africaines qui favorisent l'accès des Noirs à la propriété et à la direction des entreprises, pour corriger les héritages de l'apartheid., de la loi d'expropriationLoi promulguée en janvier 2025. Elle autorise, dans certains cas d'intérêt public limitativement définis, une expropriation sans indemnisation. et la fin d'un chant de la lutte anti-apartheid qu'il juge incitatif.
Le 16 septembre, le ministre des Relations internationales, Ronald Lamola, répond que l'Afrique du Sud a « le droit souverain » de se doter de lois corrigeant « des siècles d'injustice raciale »↗. Un conseiller du président Ramaphosa résume le désarroi de Pretoria : l'ambassadeur américain lui-même aurait reconnu les progrès accomplis. « Qu'attendons-nous encore ? » Vue de Pretoria, la sanction signale qu'aucun effort ne suffira.
Quand les journaux français de la veille SAPERE en parlent, ils y voient une querelle de « gouvernance ». C'est en réalité l'usage du visa comme levier sur la législation d'une démocratie du G20 : un outil nominatif, sans juge, et qui, contrairement à un droit de douane, fait rarement la une.
L'envers du récit : la faim qui monte d'un étage
Le 24 septembre, l'autorité intergouvernementale pour le développementL'IGAD, organisation régionale qui réunit huit États de la Corne et de l'Afrique de l'Est, dont l'Éthiopie, le Soudan, le Soudan du Sud et le Kenya., qui réunit les États de la Corne et de l'Afrique de l'Est, publie un chiffre que la presse française de la veille SAPERE n'a guère relayé : l'insécurité alimentaire aiguë touche désormais 40,3 millions de personnes dans six pays, contre 13,9 millions en 2016. Le Soudan et le Soudan du Sud n'en sont plus les seuls foyers. Le Kenya, longtemps présenté comme le pays stable de la région, y entre à son tour.
Les guerres de la région ont des noms et des cartes. La faim, elle, progresse sous les autres crises, comme une nappe sous les fondations.
Le mardi 8 septembre, les droits de rétorsion canadiens entrent en vigueur sur des produits américains. Quelques heures plus tard, Donald Trump signe cinq proclamations : à compter du 29 septembre, la bière, le vin, le whisky, la vodka, le lactosérum, la mélasse et les grosses cylindrées canadiennes sont tout simplement interdits d'entrée sur le territoire américain↗. Il ne s'agit plus seulement de relever un taux : pour certains produits, la porte se ferme.
Dans les Amériques, trois alliés de Washington voient leurs contours remis en question : le Canada dans son commerce et son territoire, le Royaume-Uni dans ses archipels, l'Équateur dans sa souveraineté policière.
De l'interdiction d'importer à l'adhésion qui ne dit pas son nom
Les interdictions reposent sur la section 338 du Tariff Act de 1930Disposition presque jamais appliquée qui autorise le président américain à frapper de droits ou à exclure les produits d'un pays jugé discriminatoire envers le commerce des États-Unis, sans vote du Congrès., un texte presque centenaire tiré de l'oubli. La pression devient même nominative : le président menace de bloquer les ventes de Bombardier aux États-Unis si l'avionneur ne déménage pas sa production, au point de faire réagir deux sénateurs républicains du Kansas, où le groupe emploie plus de 1,200 personnes.
La riposte d'Ottawa n'est pas seulement tarifaire. Au début du mois, Anita AnandMinistre canadienne des Affaires étrangères dans le gouvernement de Mark Carney. devient la première cheffe de la diplomatie canadienne à participer à la réunion informelle des ministres des Affaires étrangères de l'Union. Le 16 septembre, à Strasbourg, Ursula von der Leyen propose au Canada de devenir le premier « membre associé » de l'Union↗. Le statut n'existe dans aucun traité et reste à définir. Présent dans l'hémicycle, Mark CarneyPremier ministre du Canada depuis mars 2025, ancien gouverneur de la Banque du Canada puis de la Banque d'Angleterre. lui donne l'accolade ; il réclamait quelques jours plus tôt une « alliance unique », sans adhésion.
La figure ci-dessus explique ce pas de côté : faute de pouvoir l'emporter en face-à-face, le Canada cherche des témoins. Mais le front principal pourrait être intérieur. Le 19 octobre, l'AlbertaProvince pétrolière de l'Ouest canadien, où un courant autonomiste ancien se nourrit des conflits avec Ottawa sur l'énergie. votera sur son indépendance. Une vidéo diffusée en ligne montre le président américain aux côtés de la Première ministre provinciale, Danielle Smith, se réjouissant d'une possible séparation de l'Ouest. La presse canadienne documente des campagnes d'influence américaines et russes. La pression ne porte plus seulement sur le commerce canadien ; elle effleure, au moins en paroles, l'intégrité du pays. Dans la veille SAPERE, la presse française suit la guerre des droits de douane ; beaucoup moins le référendum.
Deux phrases lâchées en marge, deux frontières rouvertes
Au début de septembre, Donald Trump laisse entendre que la position américaine sur les MalouinesArchipel britannique de l'Atlantique Sud, revendiqué par l'Argentine. Envahi par l'Argentine en 1982, il a été repris par le Royaume-Uni après une guerre de dix semaines. est « en cours de réexamen ». Le motif est explicite : Londres n'a pas soutenu la guerre contre l'Iran↗. Depuis 1982, Washington s'en tenait à une neutralité prudente. Javier MileiPrésident de l'Argentine depuis décembre 2023, libertarien, proche de Donald Trump. s'engouffre dans la brèche. Dans une adresse à la nation, il déclare que les îles sont « argentines, historiquement et juridiquement », et que des « vents de changement » soufflent en faveur de Buenos Aires↗.
Le revirement est complet. En 2024, le même Milei vantait Margaret Thatcher et reléguait la revendication au second plan pour se rapprocher de Washington. Il annonce des sanctions contre les pétroliers opérant au large de l'archipel et des moyens supplémentaires pour une base navale en Terre de Feu. Le ministre britannique de la Défense répond que l'engagement de Londres est « absolu et inébranlable ».
Le week-end des 12 et 13 septembre, en visite en Irlande entre deux parcours de golf, le président américain juge « fantastique » l'idée d'une réunification de l'îleL'Irlande est divisée depuis 1921 entre la République d'Irlande et l'Irlande du Nord, restée britannique. L'accord du Vendredi saint (1998) subordonne une réunification à des référendums.. Une phrase en marge, qui produit son effet sans engager personne. Pris un par un, ces propos relèvent de l'anecdote. Mis bout à bout, ils dessinent au moins une tendance : un allié qui met en doute, sans l'assumer, la souveraineté d'un autre allié.
Des soldats américains dans les rafles, sans base pour les loger
Dans la première semaine de septembre, la marine américaine intercepte et coule trois embarcations équatoriennes soupçonnées de transporter de la drogue. Quito, loin de protester, défend l'opération le vendredi 4 septembre, pendant que des proches des équipages réclament des comptes.
Le 15 septembre, un décret impose un couvre-feu nocturne dans quatre provinces côtières, El Oro, Guayas, Los Ríos et Manabí. En deux semaines, plus de 1,200 personnes sont arrêtées↗. Puis, le 24, le ministre de l'Intérieur annonce le démantèlement d'une filiale locale du cartel mexicain Jalisco Nouvelle GénérationL'un des plus puissants cartels mexicains, désigné organisation terroriste par Washington en 2025., menée « conjointement avec les troupes américaines » et la DEADrug Enforcement Administration, agence fédérale américaine de lutte contre les stupéfiants.. Une cinquantaine de militaires du Southern CommandCommandement militaire américain chargé de l'Amérique latine et des Caraïbes., portant l'insigne des Marine Raiders, ont participé aux raids aux côtés de plus de 320 policiers équatoriens↗.
Les Amériques connaissent depuis janvier l'intervention spectaculaire. Septembre en montre la version ordinaire : des soldats étrangers qui participent à des arrestations, un gouvernement qui les remercie, un couvre-feu qui ne fait pas débat. Ce n'est plus seulement une opération ponctuelle ; c'est le signe d'une présence plus visible.
L'envers du récit : le non que l'Équateur avait déjà dit
En novembre 2025, les Équatoriens avaient été consultés par référendum sur le retour de bases militaires étrangères sur leur sol, interdites par la Constitution de 2008. Ils avaient répondu non. Dix mois plus tard, des soldats américains participent à des rafles dans le pays, sans base et sans vote, au titre d'une coopération ponctuelle que personne n'a soumise aux électeurs.
La souveraineté refusée par les urnes revient par la porte de la sécurité. Ce n'est pas une violation du verdict populaire au sens juridique, mais son contournement pratique, sans écho notable dans la veille SAPERE.
Le vendredi 4 septembre, à Gyirong, dans le comté tibétain de ShigatséPréfecture du sud-ouest de la région autonome du Tibet, frontalière du Népal., les autorités chinoises ferment l'accès de la zone sinistrée aux journalistes étrangers↗. Neuf jours plus tôt, le mercredi 26 août, un pan de glacier s'est effondré au-dessus de la frontière sino-népalaise. La vague d'eau, de glace et de roche a dévalé les vallées des deux côtés. Côté népalais, les caméras du monde entier sont arrivées. Côté chinois, il n'y a plus que le communiqué.
L'Asie de septembre est un exercice de soustraction : une moitié de catastrophe retirée de la vue, un océan privé de porte-avions, une Europe absente de la déclaration des BRICS, des Birmans renvoyés sans qu'on sache lesquels.
La moitié invisible d'une catastrophe
Le poste-frontière de Gyirong est l'un des rares passages terrestres entre la Chine et le sous-continent indien, la porte par laquelle Pékin fait passer sa stratégie commerciale vers l'Asie du Sud. La crue l'a submergé. Le corridor que la Chine construisait depuis une décennie vient d'être coupé, non par une armée, mais par un glacier. Plus en aval, des corps ont été retrouvés jusqu'en Inde, à des centaines de kilomètres du lieu de l'effondrement↗.
L'événement révèle surtout une asymétrie d'information. Le Népal publie des bilans détaillés, révisés de jour en jour, village par village. La Chine communique un chiffre, un seul, puis se tait. Une même vague, deux régimes de vérité. Le décompte que la figure ci-dessous met face à face ne mesure pas seulement la violence de la crue : il mesure ce qu'un État accepte de laisser voir.
Les climatologues interrogés par CNN rappellent que l'effondrement n'a rien d'un accident isolé : le réchauffement fragilise les glaciers et gonfle des lacs retenus par des morainesAmas de roches et de débris laissés par un glacier. Ils retiennent parfois des lacs qui peuvent céder brutalement. instables, des deux côtés de la crête↗.
Un océan sans porte-avions
Le mercredi 2 septembre, l'USS Abraham Lincoln jette l'ancre à Laem Chabang, en Thaïlande, après 286 jours en mer. Son déploiement au Moyen-Orient devait s'achever au printemps ; la guerre contre l'Iran l'a prolongé. Les marins rapportent des ruptures de ravitaillement et un moral en berne. Pour le relever, Washington a envoyé dès la mi-août le George Washington, le seul porte-avions américain basé en permanence au Japon, à YokosukaBase navale américaine au sud de Tokyo, port d'attache de la 7e flotte.↗.
Résultat : pour la première fois depuis longtemps, aucun porte-avions américain ne croise dans le Pacifique occidental↗. La marine américaine aligne onze porte-avions à propulsion nucléaire, mais trois ou quatre seulement peuvent être déployés en même temps. La dissuasion n'est pas un stock, c'est une présence. Et la présence, ce mois-ci, était ailleurs.
Vue de Paris, la guerre d'Iran se lit surtout au prix de l'essence. À Tokyo, Manille ou Taipei, elle se lit à l'horizon vide.
Deux rochers devant la Cour
Le mardi 1er septembre, le Vanuatu saisit la Cour internationale de justice d'une requête visant Paris↗. L'objet : deux îlots volcaniques inhabités au sud-est de la Nouvelle-Calédonie, Matthew et Hunter, que Port-Vila appelle Umaenupne et Umaeneg, et dont la France revendique la souveraineté depuis 1929. Deux rochers, mais autour d'eux une zone économique exclusiveEspace maritime qui s'étend jusqu'à 200 milles marins des côtes, où un État dispose seul des ressources de la mer et du sous-sol. de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres carrés, et la délimitation maritime entre les deux États.
La subtilité est juridique. La France n'accepte pas la juridiction obligatoire de la Cour. Le Vanuatu le sait : il invite donc Paris à consentir, au titre d'un mécanisme que les juristes appellent forum prorogatumProcédure par laquelle un État saisit la Cour contre un autre État qui n'a pas reconnu sa compétence, en l'invitant à l'accepter pour l'affaire en cause. Sans ce consentement, l'affaire n'est pas inscrite au rôle et la Cour ne peut rien juger.. Les négociations bilatérales de 2018, 2019 et 2025 n'ont rien donné↗. Si Paris refuse, l'affaire s'arrête au greffe. Mais le refus lui-même deviendra un argument.
C'est là toute l'habileté de Port-Vila, déjà à l'origine de l'avis consultatif de la Cour sur le climat en 2025 : transformer un silence diplomatique en pièce à conviction. La France, qui défend l'ordre juridique international à chaque tribune, devra dire si elle l'accepte pour elle-même dans le Pacifique.
Un monde où l'Europe n'existe plus
Le samedi 12 septembre, à New Delhi, les BRICSGroupe formé autour du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud, élargi depuis 2024 à l'Égypte, l'Éthiopie, l'Iran, les Émirats arabes unis et l'Indonésie. adoptent à l'unanimité une déclaration d'une longueur record↗. Le groupe avait échoué deux fois cette année à s'entendre au niveau ministériel. Il y parvient au sommet, au prix d'un exercice d'équilibre : l'Iran, membre depuis 2024, n'est cité qu'une fois, et les États-Unis jamais nommément. L'hôte indien a reçu sans faste, menacé par Washington de droits de douane punitifs au moindre projet de monnaie commune.
Mais le plus éloquent est ce que le texte ne dit pas. Pas une fois le mot « Europe ». Pas une fois la guerre d'Ukraine, dans un document signé par la Russie, membre fondateur. Cette absence en dit autant sur les priorités du groupe que sur sa géographie politique.
Autre bascule. Selon l'OCDE, dont un institut public japonais confirme ce mois-ci les calculs en parité de pouvoir d'achatMéthode qui corrige les écarts de prix entre pays, pour comparer des dépenses en volume réel plutôt qu'au taux de change., la dépense chinoise de recherche et développement a dépassé celle des États-Unis en 2024, une première depuis les années 1980↗. La Chine est déjà première pour le nombre d'articles figurant parmi les plus cités de leur discipline ; le Japon, treizième, recule pour la quatrième année↗. Dans la presse française suivie par SAPERE, le chiffre est passé presque inaperçu. Il dit pourtant où se fabriquera la puissance des vingt prochaines années.
Des « citoyens authentiques », pas des Rohingyas
Le mardi 29 septembre, un premier convoi quitte la Malaisie pour la Birmanie. Kuala Lumpur parle de retours volontaires↗. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés n'est pas associé à l'opération.
NaypyidawCapitale administrative de la Birmanie, siège de la junte militaire au pouvoir depuis le coup d'État de février 2021. assure ne reprendre que des « citoyens authentiques », et en aucun cas des RohingyasMinorité musulmane de l'ouest de la Birmanie, privée de nationalité par une loi de 1982. Plus de 700,000 Rohingyas ont fui vers le Bangladesh en 2017., cette minorité musulmane que la junte refuse de reconnaître comme birmane. Or les Rohingyas forment la majorité des réfugiés enregistrés en Malaisie. Le tri entre « authentiques » et apatrides se fait sans témoin indépendant. Les Nations unies rappellent que l'ArakanÉtat de l'ouest de la Birmanie, aussi appelé Rakhine, foyer historique des Rohingyas, aujourd'hui disputé entre l'armée et une guérilla, l'Armée d'Arakan., d'où viennent les Rohingyas, reste un champ de bataille, et qu'aucun retour sûr n'y est aujourd'hui possible↗.
Le 16 septembre, Kuala Lumpur a invité le chef de la junte, dans un geste qui rompt avec la ligne de mise à l'écart que l'AseanAssociation des nations de l'Asie du Sud-Est, dont la Malaisie et la Birmanie sont membres. Depuis le coup d'État de 2021, elle tenait les chefs de la junte à l'écart de ses sommets. tenait depuis le coup d'État de 2021. Les retours coïncident avec ce mouvement de normalisation. Les Rohingyas ne sont peut-être pas dans ce premier convoi. Personne n'est en mesure de le vérifier, et c'est précisément le problème.
L'envers du récit : les lacs que personne ne surveille ensemble
La crue du 26 août a pris naissance d'un côté de la frontière et frappé surtout de l'autre. Les lacs glaciaires qui menacent les vallées népalaises sont en grande partie situés au Tibet, en territoire chinois. Il n'existe pourtant aucun mécanisme contraignant de partage des données d'alerte entre Pékin et Katmandou : les échanges reposent sur des accords techniques ponctuels, que la fermeture de la zone a de fait suspendus.
Les glaciers himalayens alimentent les grands fleuves d'Asie dont dépendent près de deux milliards de personnes. Le prochain effondrement est une certitude statistique. La seule inconnue est de savoir s'il sera, lui aussi, compté d'un seul côté de la montagne.
Le lundi 7 septembre, au cimetière de Topčider, à Belgrade, Ratko Mladić est mis en terre avec les honneurs militaires↗. Le patriarche Porfirije préside l'office. Des milliers de personnes sont venues saluer l'homme que la justice internationale a condamné à perpétuité pour le génocide de SrebrenicaEn juillet 1995, plus de 8,000 hommes et garçons musulmans y ont été tués par les forces serbes de Bosnie. La justice internationale a qualifié le massacre de génocide.. Plusieurs ministres serbes et des dirigeants de la Republika SrpskaEntité serbe de Bosnie-Herzégovine, créée par les accords de Dayton de 1995. sont dans l'assistance. Bruxelles, Zagreb et Sarajevo protestent par communiqué↗. La cérémonie a lieu quand même.
L'Europe de septembre met à l'abri ce qu'elle possède et laisse filer ce qu'elle défendait : son or change de coffre, ses sanctions s'allègent contre des prisonniers, une loi américaine peut la viser. Sur son flanc sud-est, les Balkans recomposent leur mémoire et leur pouvoir à bas bruit.
Un enterrement, un verdict, une démission
Le mercredi 16 septembre, les Chambres spécialisées pour le KosovoTribunal qui siège à La Haye, rattaché à la justice kosovare, chargé des crimes commis par des membres de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK) entre 1998 et 2000., à La Haye, condamnent l'ancien président Hashim ThaçiAncien chef politique de l'UÇK, la guérilla indépendantiste albanaise, puis Premier ministre et président du Kosovo de 2016 à 2020. à vingt-cinq ans de prison pour crimes de guerre↗. Le jugement retient 96 meurtres, 303 cas de torture et 385 détentions arbitraires, mais l'acquitte des crimes contre l'humanité. À Pristina, une partie de la population voit en lui un martyr ; à Belgrade, on parle de revanche. Les deux mémoires se figent, chacune autour de son condamné.
Le lendemain, près de Belgrade, s'inaugure une usine de drones détenue à 51 % par l'israélien Elbit SystemsL'un des principaux industriels israéliens de l'armement, grand fabricant de drones. et à 49 % par l'entreprise publique serbe Yugoimport. La presse n'est pas invitée↗. Puis, le lundi 28 septembre, Aleksandar Vučić annonce sa démission de la présidence pour conduire la liste de son parti aux législatives anticipées du 25 octobre, et briguer la tête du gouvernement↗. On ne quitte pas le pouvoir ; on change de fauteuil. Le scrutin anticipé était la revendication du mouvement étudiant né après l'effondrement de l'auvent de la gare de Novi SadDeuxième ville de Serbie. L'effondrement de l'auvent de sa gare rénovée a déclenché un an de manifestations contre la corruption., en novembre 2024. Vučić le leur accorde, à ses conditions.
Deux décisions à vingt-quatre heures d'écart
Le mardi 22 septembre, peu avant minuit, les Vingt-Sept renouvellent leurs sanctions contre la Russie. Deux noms ont disparu de la liste : Alicher OusmanovMilliardaire russe d'origine ouzbèke (métallurgie, télécommunications), sous sanctions européennes depuis 2022 pour sa proximité avec le Kremlin., à la demande de Paris, et Mikhaïl FridmanFondateur du groupe financier russe Alfa, sous sanctions européennes depuis 2022., à la demande du Luxembourg, tous deux au nom de la « sécurité nationale »↗. Le lendemain matin, à Bakou, Ilham AliyevPrésident de l'Azerbaïdjan depuis 2003. Ses relations avec Paris sont tendues, notamment en raison du soutien français à l'Arménie. gracie le Français Martin Ryan, condamné pour espionnage à une peine de dix ans, avec dix-neuf autres détenus↗. Le Quai d'Orsay salue un « geste humanitaire » et ne reconnaît aucune contrepartie ; Bakou nie tout échange. Le 23 septembre, Reuters, citant des diplomates non identifiés, rapporte toutefois qu'un accord discret aurait associé la radiation à la libération de deux ressortissants français. L'information n'a pas été confirmée de manière indépendante↗.
La mécanique bruxelloise a failli céder. L'unanimité étant requise, l'ensemble du régime pouvait tomber à minuit. La Lettonie a fini par s'abstenir ; selon plusieurs sources, Riga aurait obtenu en échange l'ouverture de négociations sur son association à la dissuasion nucléaire françaiseEn 2025, Paris a proposé d'ouvrir un dialogue avec ses partenaires européens sur le rôle de sa dissuasion dans la sécurité du continent.. Pour parer aux recours des avocats d'oligarques, Paris a aussi obtenu d'espacer les renouvellements, ce que la figure de fin de section mesure. Volodymyr Zelensky parle d'une décision « immorale ».
La Hongrie et la Slovaquie avaient déjà arraché des retraits de la liste. Jamais un pays soutien de l'Ukraine ne l'avait fait pour un proche du Kremlin. Paris a récupéré un prisonnier et perdu un argument. Un autre Français, Anass Derraz, cadre du groupe Saur condamné à douze ans en novembre 2025, attend toujours à Bakou. Le précédent pourra désormais être invoqué dans d'autres négociations.
L'or qui traverse l'Atlantique dans l'autre sens
La plus grande part des lingots retirés d'Amérique du Nord n'a jamais pris l'avion : jugés moins faciles à négocier, ils ont été cédés à New York et remplacés à Londres par des barres conformes aux normes du marché. Le reste, environ vingt-sept tonnes, a été acheminé physiquement jusqu'à ZeistVille du centre des Pays-Bas où la banque centrale conserve une partie de son or., avant qu'un volume équivalent, aux standards londoniens, ne reparte pour la Banque d'Angleterre↗. La part britannique des réserves bondit de 18,1 % à 32,1 %↗. Le stock total, 612,4 tonnes, ne bouge pas. Ce n'est pas un rapatriement. C'est un changement de coffre.
Amsterdam n'est pas seule. Entre juillet 2025 et janvier 2026, la Banque de France avait vendu à New York ses 129 dernières tonnes, des lingots anciens qui ne répondaient plus aux normes actuelles du marché, pour racheter l'équivalent en Europe et le loger à Paris↗. L'opération, annoncée en avril, lui a rapporté une plus-value de près de 13 milliards d'euros ; le volume total de ses réserves, 2,437 tonnes, reste inchangé, et la France ne détient plus d'or aux États-Unis. Les deux banques centrales parlent de liquidité, de normes, de préparation aux crises. Aucune ne parle de défiance.
Le contre-exemple est allemand. La Bundesbank garde encore plus du tiers de son or à New York, et son président, Joachim Nagel, a répété cette année ne voir aucune raison de le rapatrier : à ses yeux, l'or déposé à la Fed est « en de bonnes mains »↗. Ces mouvements ne sont pas une fuite hors des États-Unis. Ils dessinent quelque chose de plus discret : une doctrine de réserve qui refuse de dépendre d'un seul coffre, et qui veut pouvoir vendre vite le jour où la crise viendra. Entre alliés, on ne se méfie pas ; on diversifie. La nuance est diplomatique.
La loi américaine qui peut frapper Paris
Le vendredi 18 septembre, Donald Trump signe le Sanctioning Russia and Iran ActLoi portée par le sénateur républicain Lindsey Graham. Elle autorise des droits de douane contre les pays acheteurs de pétrole et de gaz russes., adopté à une écrasante majorité au Sénat puis par la Chambre des représentants, à 262 voix contre 159↗. Le texte autorise le président à taxer les exportations des pays qui achètent des hydrocarbures russes. Les journaux français suivis par SAPERE l'ont lue comme une loi contre Moscou ; ils se sont moins attardés sur la liste des acheteurs.
La France et la Belgique figurent parmi les cinq premiers importateurs de gaz naturel liquéfiéGaz refroidi à l'état liquide pour être transporté par navire méthanier, sans gazoduc. russe. En juillet, la totalité du GNL débarqué en Belgique provenait de Russie. La loi ne fait pas d'exception pour les alliés ; sa mise en œuvre est laissée à la discrétion de la Maison-Blanche↗. Washington ne sanctionnera sans doute pas Paris ; il s'est donné le droit de le faire. Une arme qu'on n'utilise pas reste posée sur la table.
L'envers du récit : les « camps de vacances » des Balkans
Le 24 septembre, une enquêtrice spécialiste des opérations russes en Europe décrit, dans un entretien à la presse française, des « camps de vacances » installés en Serbie et en Republika Srpska. De petits groupes d'une dizaine de personnes, recrutées pour quelques centaines d'euros, y apprennent à piloter des drones, à repérer des sites et à s'entraîner en conditions réelles. Les mêmes profils sont ensuite envoyés en Allemagne, en Suisse, en Moldavie ou en France.
Selon elle, la France est le pays le plus visé après l'Ukraine, par la désinformation mais aussi par des tentatives d'attentat à l'explosif déjouées. Les funérailles de Mladić, l'usine de drones et la démission de Vučić ont surtout été traitées, dans la veille SAPERE, comme des affaires balkaniques. Si ce témoignage est exact, elles se déroulent pourtant dans l'arrière-cour d'où partent des opérations visant la France.
Le mercredi 23 septembre, à Jérusalem, la commission centrale électorale israélienne vote par dix-huit voix contre cinq la disqualification des deux listes arabes pour les législatives du 27 octobre : la Liste arabe unieParti islamo-conservateur (Ra'am) de Mansour Abbas, premier parti arabe à avoir participé à une coalition gouvernementale israélienne, en 2021. de Mansour Abbas, et la Liste unifiée qui rassemble HadashFront démocratique pour la paix et l'égalité, parti judéo-arabe issu du communisme israélien. Ta'al et Balad sont deux partis arabes nationalistes., Ta'al et Balad↗. Deux candidats sont écartés à titre individuel : le député sortant Ofer Cassif, juif, communiste et critique de la guerre à Gaza, et le dirigeant de Balad, Sami Abu Shehadeh. La commission est présidée par un juge, mais composée des courants de la KnessetParlement israélien, élu à la proportionnelle intégrale sur une circonscription nationale unique.. Elle vote comme on vote à la Knesset.
Au Moyen-Orient, septembre appartient à Bab el-Mandeb. Mais à côté du détroit, d'autres gestes ont trié les populations : les listes qu'on écarte du scrutin, ceux qu'on arrête au nom de la famille, ceux qu'on laisse dans une prison étrangère. Et au bord du canal de Suez, deux puissances se disputaient l'Égypte à coups de puces électroniques.
Une élection se joue aussi avant le vote
L'ONG AdalahCentre juridique de défense des droits de la minorité arabe en Israël, basé à Haïfa., qui défend les droits de la minorité arabe, dénonce un processus « arbitraire, incitateur et raciste » qui prive « des centaines de milliers de citoyens » de représentants↗. La loi n'autorise pourtant la disqualification que dans trois cas : la négation d'Israël comme État juif et démocratique, l'incitation au racisme, le soutien à la lutte armée. La Cour suprême doit statuer en appel et devrait, selon les spécialistes de l'Israel Democracy Institute, annuler une partie des décisions. Le précédent n'est pas neuf ; la commission a déjà tenté l'exercice, et les juges l'ont déjà corrigé.
Ce qui est neuf, c'est le calcul. Dans l'opposition, seul Israël BeitenouParti nationaliste laïc d'Avigdor Lieberman, implanté parmi les Israéliens originaires de l'ex-URSS. d'Avigdor Lieberman a soutenu la disqualification. Les autres savent compter. Sans les partis arabes, ni la majorité de Benyamin Nétanyahou ni ses adversaires n'atteignent le seuil qui permet de gouverner. Écarter ces listes, ce n'est pas seulement priver une minorité de voix : c'est retirer à l'opposition la seule arithmétique qui lui permettrait de l'emporter. La figure ci-dessous pose les termes de l'équation.
Le même mois, la logique d'exclusion s'étend à la culture. Le samedi 12 septembre, un documentaire israélien consacré à la guerre de Gaza reçoit le prix spécial du jury à la Mostra de Venise. Dès le lendemain, le ministre de la Culture réclame que ses deux réalisateurs soient déchus de leur nationalité et les accuse de trahison. Or les cinéastes veulent distribuer leur film en Israël même : c'est cette adresse à leur propre société qu'on leur reproche.
« Ma famille est en sécurité »
Le dimanche 13 septembre, la police turque lance l'opération « Ailem Güvende », « Ma famille est en sécurité ». Bars, domiciles, sièges d'associations : les perquisitions sont coordonnées notamment par les parquets d'Istanbul, d'Ankara et d'Izmir, et s'accompagnent d'une demande de blocage de sites militants↗. L'association KAOS GLAssociation fondée à Ankara en 1994, l'une des plus anciennes organisations LGBT de Turquie., pionnière des droits LGBT en Turquie, figure parmi les cibles.
La singularité tient aux chefs d'accusation. Stupéfiants, incitation à la prostitution, obscénité : tous sont rattachés à la lutte contre le crime organisé. Human Rights Watch relève que c'est la première fois que cet arsenal est retourné contre cette communauté↗. Le procédé est pourtant familier : c'est celui qui a conduit en prison, en mars 2025, le maire d'Istanbul Ekrem İmamoğluMaire d'Istanbul élu en 2019, principal rival de Recep Tayyip Erdoğan, arrêté en mars 2025., accusé d'être au cœur d'un réseau criminel. On n'invente pas une répression ; on recycle celle qui a déjà marché. L'opération s'inscrit dans la « Décennie de la famille » 2026-2035, dont l'objectif affiché est d'enrayer la chute de la natalité.
Le canal, les puces et l'eau
Les 1er et 2 septembre, Xi Jinping est reçu au Caire, pour la première visite d'État d'un président chinois en Égypte depuis une décennie. Au programme, le lancement de la troisième phase de la zone industrielle sino-égyptienne TEDAZone économique gérée par un groupe public chinois de Tianjin, à l'entrée sud du canal de Suez. d'Aïn Sokhna, au débouché sud du canal de Suez, où deux cents entreprises chinoises ont déjà investi environ quatre milliards de dollars. Pékin industrialise les abords du canal au moment précis où Bab el-Mandeb, à l'autre bout de la mer Rouge, se ferme.
Dans l'ombre de la visite, un autre dossier. Huawei a soumis au gouvernement égyptien une offre portant sur 1,408 processeurs Ascend 950Puces d'intelligence artificielle conçues par Huawei pour remplacer celles de Nvidia, dont l'exportation vers la Chine est restreinte par Washington. pour un centre d'entraînement d'intelligence artificielle, et 600 puces supplémentaires pour deux grappes de calcul↗. Ce serait la première exportation connue de ces accélérateurs chinois. Le Département d'État prépare une contre-offre avec Nvidia, AMD et Microsoft. L'infrastructure servirait, selon les documents, à des usages militaires, de surveillance et administratifs.
Reste ce que personne ne chiffre dans les communiqués : l'eau. Un centre de calcul de cette taille en consomme énormément pour son refroidissement, dans un pays où chaque habitant dispose désormais de moins de la moitié du seuil de pauvreté hydrique fixé par les Nations unies↗. Washington et Pékin se disputent le cerveau de l'Égypte ; le risque est que le Nil en paie la facture.
Les Français qu'on ne rapatrie pas
Le lundi 21 septembre, à Bagdad, s'ouvre le procès de six Français soupçonnés d'appartenance à l'organisation État islamique↗. Ils font partie d'une soixantaine d'hommes transférés discrètement des camps kurdes du nord-est syrien vers les prisons irakiennes. Onze d'entre eux avaient été condamnés à mort en 2019 au terme de procès expéditifs, avant que leur peine ne soit commuée. Les requérants de Strasbourg invoquent la torture, le déni de justice et une peine que la France a abolie.
Paris invoque la souveraineté irakienne. L'argument a sa logique : des crimes commis sur un sol se jugent sur ce sol. Mais il a une limite, que les juges français ont choisi de ne pas examiner. En se déclarant incompétents, le tribunal administratif en mars puis le Conseil d'État en juillet ont rangé le refus de rapatrier parmi les « actes de gouvernementCatégorie de décisions que le juge administratif français refuse d'examiner, parce qu'elles touchent aux relations internationales ou aux rapports entre pouvoirs publics. », ces décisions liées aux relations internationales qui échappent à tout contrôle juridictionnel. Le 22 septembre, la Cour européenne a rejeté leur demande de mesures provisoiresMesures urgentes que la Cour européenne peut ordonner à un État pour éviter un dommage irréparable, avant de juger l'affaire au fond. au stade de l'urgence, faute de considérer que la France exerçait une juridiction sur des détenus placés sous l'autorité irakienne. Cette décision ne tranche pas, à elle seule, l'ensemble des questions soulevées sur le fond. Entre-temps, des Français sont jugés à Bagdad, et aucun juge français n'a dit s'il était légal de les y laisser.
L'envers du récit : la France et l'Italie, seules contre le juge
Devant le Conseil d'État, le rapporteur publicMagistrat qui propose publiquement une solution juridique à la juridiction, sans participer au délibéré. a invité la juridiction à ne pas appliquer l'arrêt rendu en septembre 2022 par la Cour européenne des droits de l'homme, qui avait condamné la France pour défaut de garanties contre l'arbitraire dans le rapatriement de Françaises détenues en Syrie. Il a reconnu, dans le même mouvement, que la plupart des pays européens prévoient des voies de recours contre ce type de refus.
Selon les avocats des requérants, la France est, avec l'Italie, le seul État du Conseil de l'Europe à soustraire ces décisions à tout contrôle. Entre 2022 et 2025, Paris a pourtant rapatrié collectivement des femmes et des enfants des camps syriens. Le débat français sur ces hommes porte sur la sécurité et sur l'opinion. Il ne porte presque jamais sur ce qu'il est : une question d'État de droit.
Au terme du mois, le verbe rapatrier a changé de sens. Il ne désigne plus seulement un retour : il trace une ligne entre ce qu'un État juge utile de faire revenir et ce qu'il accepte de laisser au loin. Cette ligne ne passe pas au même endroit pour une banque centrale, un ministère ou une junte. Mais elle existe partout, et elle se déplace rarement en faveur des plus faibles.
L'architecture du silence
Les quatre formes de silence que cette série cartographie ont chacune trouvé leur terrain : le silence médiatique en Éthiopie, le silence institutionnel autour des Français d'Irak, le silence volontaire des États au Tibet comme dans l'affaire Ousmanov, le silence par saturation dans l'ombre portée de Bab el-Mandeb. Elles ne se combattent pas de la même manière : la première cède à l'attention, la deuxième au droit, la troisième à l'enquête, la quatrième à la mémoire. Confondre ces registres, c'est risquer de reprocher aux journaux ce qui relève des juges, ou aux États ce qui relève du simple encombrement de l'actualité.
Le motif a aussi ses limites. Plusieurs faits de ce numéro lui résistent, et ce sont eux qui empêchent la lecture de tourner à la mécanique : un or allemand qui ne bouge pas, une justice israélienne qui a déjà défait ce que la commission électorale avait fait, un gouvernement équatorien qui réclame ce qu'on croirait lui être imposé. Le tri existe ; il n'est ni automatique ni irréversible.
Cette hiérarchisation reste, comme chaque mois, assumée et discutable. D'autres auraient retenu la Moldavie, dont le ciel sert désormais de couloir aux drones russes, ou la crise alimentaire sud-soudanaise, qui mériterait un numéro entier. Ce numéro ne dit pas ce qui compte. Il propose un contrepoint aux sujets qui ont dominé la veille SAPERE en septembre, et laisse le lecteur juge de la suite.
Ce que la crise prend à chacun
Reste ce que ces tris prennent, à hauteur d'homme. Aux habitants du Tigré, ils prennent le lien avec le reste du pays, l'avion comme le téléphone. À un réfugié rohingya de Malaisie, la certitude de ne pas figurer sur la prochaine liste. À une électrice arabe de Nazareth, la possibilité de voter pour les listes qui la représentaient, tant que la Cour suprême n'a pas tranché. À un militant d'Izmir, le droit de défendre les siens sans être décrit comme un délinquant. À un détenu français de Bagdad, l'espoir d'un retour prochain, tandis que les juridictions françaises et européennes saisies à ce stade ont refusé d'examiner sa demande de rapatriement ou d'y faire droit en urgence.
Un mois de crises lointaines a beaucoup parlé de la France : de son or, de ses prisonniers, de ses juges, de ses îlots du Pacifique.
L'or change de coffre. Les hommes restent.
Quand la confiance elle-même devient une réserve qu'on déplace, qui gardera encore les coffres des autres ?
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