En dessous des radars
Ce texte prolonge les analyses SAPERE consacrées à l'Inde. Il rassemble six signaux dont la presse française s'est peu fait l'écho.

Inde : l'éléphant qui marche sur la pointe des pieds

L'Inde vend désormais des armes à l'Arménie, un pays qui achetait tout aux Russes. Elle a soutenu sa monnaie en attirant les dollars de ses émigrés, plutôt qu'en puisant davantage dans ses réserves. Elle signe avec les médias du Kremlin tout en restant l'amie des Occidentaux, et annonce la fin d'une guérilla communiste qui ensanglantait ses forêts depuis 1967. Pendant ce temps, la Chine s'installe chez son voisin et ses marins meurent dans des guerres qui ne sont pas les leurs. Une puissance discrète, et plus exposée qu'elle n'en a l'air.

Signal faible

19 juillet 2026, port d'Odessa, en Ukraine. Le vraquier Golden Leo prend la mer quand un tir russe le frappe. Quatre marins indiens sont tués, un cinquième est grièvement blessé. La veille, un autre Indien était mort de la même façon en mer Noire1. Détail gênant : la Russie est l'un des grands fournisseurs de pétrole de l'Inde. New Delhi condamne l'attaque et convoque le chargé d'affaires russe2. Mais la relation stratégique avec Moscou, elle, ne bouge pas.

Cette scène dit beaucoup de l'Inde d'aujourd'hui. Le pays le plus peuplé du monde est présent partout : ses marins font tourner le commerce maritime, ses usines d'armes trouvent de nouveaux clients, sa banque centrale lève des sommes énormes en quelques semaines. Il est aussi exposé partout. Et presque rien de tout cela n'arrive jusqu'à nos journaux télévisés.

Pourquoi un lecteur français devrait-il s'en soucier ?
Ces six signaux touchent quatre intérêts européens très concrets.
01
Le prix du transport
Nos marchandises et notre pétrole passent par Ormuz et la mer Noire. Si les marins indiens n'y vont plus, les armateurs doivent réorganiser leurs équipages, avec des coûts et des délais supplémentaires possibles.
MarinsArgent
02
La guerre en Ukraine
La Russie perd des clients, tue des marins neutres et trouve à New Delhi une oreille attentive.
DéfenseMarinsMédias
03
La Chine dans l'océan Indien
Pékin s'installe au Bangladesh, sur une route maritime majeure entre l'Asie et l'Europe.
Voisinage
04
La bataille des récits
Qui raconte la guerre, et avec quels mots : l'Inde choisit ses partenaires et son vocabulaire.
MédiasSécurité intérieure
La France est déjà dans la pièce. Elle vend des canons à l'Arménie, comme l'Inde, et son ambassadeur a été rabroué par New Delhi sur l'Ukraine. Voir le focus en fin d'article.

La règle de conduite indienne tient en une phrase : ne jamais dépendre d'un seul ami. L'Inde achète, vend et emprunte auprès de tout le monde. Cette prudence la protège. Elle a aussi un prix, que ses marins et ses finances publiques commencent à payer.

Ce qu'il faut retenir
Défense. L'Inde prend la relève de la Russie comme premier vendeur d'armes à l'Arménie.
Voisinage. Au Bangladesh, juste à côté de l'Inde, la Chine a bâti une base de sous-marins et va y fabriquer des drones militaires.
Mer. Des marins indiens meurent dans le Golfe et en mer Noire ; l'Inde leur interdit désormais le détroit d'Ormuz.
Argent. L'argent des Indiens de l'étranger a soutenu la roupie. Il faudra un jour le rendre.
Médias. La télévision publique indienne a signé des accords avec des médias d'État russes.
Sécurité intérieure. Le gouvernement annonce la fin de la guérilla ; le débat porte désormais sur l'usage politique de son nom.
SignalOrdre de grandeurCe que dit le chiffre
Marinsenviron 12 %Part des marins indiens parmi tous les marins du monde : l'Inde est deuxième, derrière les Philippines (rapport BIMCO-ICS 2026)3
Arménie43 %Part des armes achetées par l'Arménie qui venaient d'Inde, de 2022 à 2024 (SIPRI)4
Russie-64 %Baisse des ventes d'armes russes à l'étranger, entre 2016-2020 et 2021-2025 (SIPRI)5
Pekua1,2 Md $Coût de la base de sous-marins construite au Bangladesh par une entreprise d'État chinoise, environ 1,04 Md €6
Roupie143,5 Mds $Dollars collectés au 18 septembre 2026 grâce à l'opération de la banque centrale indienne, environ 125 Mds €, dont environ 133 Mds $ déposés par les Indiens de l'étranger7
Diaspora37,28 MIndiens et personnes d'origine indienne vivant hors d'Inde, en janvier 20268
Naxalites126 → 0*Districts (l'équivalent de nos départements) officiellement classés touchés par la guérilla : en 2014, puis depuis le printemps 2026, selon la classification du gouvernement indien9. *D'anciens districts restent sous surveillance renforcée.

Conversions au cours indicatif de 0,87 euro pour un dollar (septembre 2026).

01 //

Six signaux sous la surface

DéfenseForce

Arménie : l'Inde prend la relève de la Russie

Pour situer : petit pays chrétien du Caucase, coincé entre la Turquie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et l'Iran, l'Arménie a longtemps été l'alliée fidèle de Moscou.

Pendant trente ans, l'armée arménienne a été équipée presque entièrement par la Russie : chars, avions, défense antiaérienne. Mais en 2020 puis en 2023, lors de deux guerres contre l'Azerbaïdjan voisin pour la région du Haut-Karabakh, Moscou n'est pas intervenu militairement pour empêcher les défaites arméniennes. Occupée par l'Ukraine, la Russie vend en outre de moins en moins d'armes à l'étranger.

L'Inde a saisi l'occasion. Elle vend à l'Arménie des lance-roquettes, des missiles pour abattre les avions, des canons et des radars qui repèrent d'où tire l'artillerie ennemie. Pour plusieurs de ces armes, l'Arménie est le tout premier client étranger de l'Inde10 : une vitrine, qui aide à convaincre d'autres acheteurs.

Un nouveau contrat se discute : des avions de chasse, pour 2,5 à 3 milliards de dollars (2,2 à 2,6 milliards d'euros)11. Clin d'œil de l'histoire : il s'agit d'un avion russe, le Soukhoï, que l'Inde fabrique sous licence. Moscou vendra donc encore un peu à l'Arménie, mais par l'intermédiaire de New Delhi.

Le gouvernement qui porte ce rapprochement avec l'Inde a, lui, été largement reconduit : aux législatives du 7 juin 2026, le parti du Premier ministre Nikol Pachinian a obtenu une large majorité12. Un point faible demeure : les armes indiennes arrivent en passant par l'Iran10, un pays en guerre. La route du fournisseur est fragile.

Ce qu'on sait vraiment. Le rang de premier fournisseur vient du SIPRI. Le montant de « près de 2 milliards de dollars » de contrats, souvent cité, n'est confirmé par aucune source officielle. On lit aussi que l'Arménie aurait mis fin à la gestion russe de ses chemins de fer : c'est exagéré, le contrat court jusqu'en 2038 et les deux pays négocient13.

Vendre des armes loin de chez soi, c'est une chose. Voir la Chine s'installer à sa porte, c'en est une autre.

VoisinageFaille

Bangladesh : la Chine s'installe chez le voisin

Pour situer : le Bangladesh est le voisin oriental de l'Inde, entouré par son territoire sur trois côtés. Jusqu'en 1947, les deux pays faisaient partie de l'empire britannique des Indes.

Sur la côte du Bangladesh, à Pekua, se trouve la plus grande base de sous-marins d'Asie du Sud. Elle a été construite par une entreprise d'armement de l'État chinois6, pour accueillir deux sous-marins achetés… à la Chine. L'ancienne Première ministre Sheikh Hasina l'avait inaugurée en mars 2023 et lui avait donné son propre nom14.

Renversée par une révolte populaire en août 2024, Sheikh Hasina s'est réfugiée en Inde, où elle vit toujours. La base, elle, a changé de nom. Résumons : l'Inde a hérité de l'ancienne dirigeante, la Chine a gardé la base. On a vu partage plus équitable.

Second signal : le 28 janvier 2026, l'armée de l'air du Bangladesh a signé avec un grand groupe chinois d'électronique militaire un accord pour fabriquer des drones militaires dans le pays15. L'usine s'installera à Bogura, dans le nord-ouest16, la région qui touche l'Inde.

Une analyste, Keerthi Martyn, résume le problème dans la revue indienne India's World : si les États-Unis et l'Inde n'arrivent pas à s'entendre pour aider le Bangladesh, celui-ci se tournera vers la Chine « par défaut »17. Le mot est cruel. Ni par amour, ni par idéologie : par défaut, comme on monte dans le seul taxi qui s'arrête.

Ce qu'on sait vraiment. L'accord sur les drones est confirmé par l'armée du Bangladesh elle-même. Le constructeur et le coût de la base viennent d'un centre de recherche américain reconnu, le CSIS. Attention aux raccourcis de la presse indienne : l'usine n'est pas « sur la frontière », mais dans une région proche. Et une autre usine de drones, avec la Turquie cette fois, est annoncée au même endroit.

Sur terre, l'Inde voit la Chine s'approcher. En mer, ce sont ses propres marins qu'elle perd.

MerFaille

Marins : ils meurent dans les guerres des autres

Pour situer : le détroit d'Ormuz est l'étroit passage entre l'Iran et la péninsule Arabique, par où sort une grande partie du pétrole du Golfe. La mer Noire borde l'Ukraine et la Russie, en pleine zone de guerre.

Sur un pétrolier ou un cargo qui sillonne le monde, il y a de fortes chances de croiser un officier ou un matelot indien. En dix ans, l'Inde a plus que doublé sa place dans la marine marchande mondiale. Le gouvernement veut aller plus loin : un marin sur cinq dans le monde, c'est l'objectif affiché par le ministre des Ports3. Le métier paie bien, et les salaires envoyés aux familles font rentrer des devises.

Mais le métier tue. Dans le Golfe, plusieurs marins indiens sont morts lors d'attaques contre des navires de commerce18. Le 15 juin 2026, l'administration maritime indienne a demandé aux compagnies de ne plus envoyer de marins indiens dans les zones de guerre. À la mi-juillet, elle leur a interdit de traverser Ormuz « jusqu'à nouvel ordre »19. Après le drame du Golden Leo, le ministère des Affaires étrangères a appelé chaque marin à bien peser les risques avant d'embarquer1.

D'où ce paradoxe : l'Inde veut placer ses marins sur tous les navires du monde, mais doit leur interdire les passages où l'on se bat. Les compagnies maritimes doivent réorganiser leurs équipages, avec des coûts et des délais supplémentaires possibles. Pour nous, Européens, dont les marchandises empruntent ces routes, c'est une source de friction de plus.

Ce qu'on sait vraiment. Les consignes de juin et de juillet ont été publiées par l'administration maritime indienne. Le poids des marins indiens vient du rapport de référence de la profession (BIMCO-ICS 2026), repris par le gouvernement. Le chiffre de « 30 à 40 % des équipages mondiaux », qui circule beaucoup, est faux.

Les marins partent, l'argent revient. Les Indiens de l'étranger sont devenus la bouée de sauvetage de la monnaie nationale.

ArgentForce à double tranchant

Diaspora : la roupie soutenue par ceux qui sont partis

Pour situer : la roupie est la monnaie de l'Inde. Quand elle perd de sa valeur face au dollar, tout ce que le pays achète à l'étranger, à commencer par le pétrole, coûte plus cher.

Printemps 2026. La guerre autour d'Ormuz fait flamber le prix du pétrole, que l'Inde paie en dollars. La roupie plonge et touche en mai son plus bas niveau historique20. La banque centrale dispose encore de réserves de dollars considérables, et elle en vend une partie pour défendre la roupie. Il n'est pas question d'appeler le FMI à l'aide : l'Inde n'en est pas là. Mais chaque dollar vendu est un dollar de moins dans les coffres.

Elle choisit donc aussi d'attirer des dollars frais. Le 8 juin, elle propose aux banques indiennes un marché simple : rapportez-nous des dollars, nous vous les échangerons contre des roupies à un tarif avantageux21. Les banques se tournent aussitôt vers les Indiens installés à l'étranger, aux États-Unis, dans le Golfe ou au Canada, et leur offrent des comptes en dollars très bien rémunérés.

Le succès est énorme. En 2013, lors d'une crise semblable, une opération du même type avait rapporté environ 34 milliards de dollars ; celle de 2026 a battu ce record en moins de deux mois22. Débordée, la banque centrale a arrêté la collecte le 31 août, un mois plus tôt que prévu20. Les économistes attendaient 90 à 100 milliards de dollars ; à la mi-septembre, le total avait largement dépassé ces prévisions7.

Plutôt que de vider ses coffres, l'Inde s'est trouvé un prêteur affectueux : ses propres enfants partis. Mais un prêt reste un prêt. Protéger ces dépôts contre les variations du dollar coûte à l'État et à la banque centrale entre 2,5 et 3 % par an, selon l'économiste Rajani Sinha20. Et l'argent devra être rendu quand les comptes arriveront à échéance.

La diaspora a fait gagner du temps à la roupie. Elle ne l'a pas guérie. Fin août encore, la monnaie indienne s'échangeait autour de 95,6 roupies pour un dollar, pas très loin de son plus bas de maiBT : stabilisée, pas sauvée. Seuls les Indiens qui ont gardé leur nationalité, un peu moins de la moitié des Indiens de l'étranger, pouvaient d'ailleurs ouvrir ces comptes8.

Ce qu'on sait vraiment. Les montants sont publiés par la banque centrale indienne elle-même, à titre provisoire. On lit encore que l'opération aurait rapporté 40 milliards de dollars : c'était vrai fin juillet, le total a plus que triplé depuis.

L'argent de l'étranger soutient la roupie. Sur le front de l'information, c'est avec Moscou que New Delhi s'entend.

MédiasSignal ambivalent

Médias : la télévision publique indienne renforce ses liens avec les médias russes

Pour situer : Prasar Bharati est le groupe audiovisuel public indien, l'équivalent de France Télévisions et de Radio France réunis, avec la chaîne Doordarshan et la radio All India Radio.

Début décembre 2025, Vladimir Poutine est en visite officielle à New Delhi. Parmi les nombreux accords signés, une ligne passe presque inaperçue : l'audiovisuel public indien s'engage à coopérer avec cinq groupes de médias russes23. On y trouve TV BRICS, une chaîne consacrée aux grands pays émergents, et la maison mère de RT, la chaîne internationale du Kremlin, interdite dans l'Union européenne depuis 2022.

Le même jour, RT lance une version indienne, et les agences de presse PTI, indienne, et TASS, russe, décident d'échanger leurs informations24. Le patron de PTI explique le but : diffuser les points de vue indiens et russes « sans filtre ». Comprenez : sans passer par les grandes agences occidentales, comme Reuters ou l'AFP.

Quelques jours plus tôt, les ambassadeurs du Royaume-Uni, d'Allemagne et de France avaient publié ensemble, dans le grand quotidien Times of India, un texte critiquant la guerre russe. Le gouvernement indien l'avait jugé déplacé et l'avait fait savoir17. Bilan de la semaine : une réprimande pour les Européens, un contrat pour les Russes.

Ce qu'on sait vraiment. Les accords figurent sur la liste officielle publiée par les services du Premier ministre indien. Une nuance : l'accord avec la maison mère de RT prolonge un accord plus ancien. Et l'audiovisuel indien a aussi signé, par le passé, avec la radio publique allemande Deutsche Welle25 : il multiplie les partenaires, comme la diplomatie indienne.

À l'extérieur, l'Inde parle avec tout le monde. À l'intérieur, elle affirme avoir vaincu la plus ancienne rébellion armée du pays.

Sécurité intérieureForce

Naxalites : la guérilla vaincue, le mot en débat

Pour situer : les naxalites forment une guérilla communiste inspirée de Mao Zedong. Leur but : renverser l'État indien par la lutte armée, en partant des campagnes.

Aux racines de la guerre

Tout commence par la terre. En 1967, dans le village de Naxalbari, au Bengale, qui donnera son nom au mouvement, des paysans sans terre s'en prennent aux greniers d'un grand propriétaire26. Le soulèvement est écrasé, mais l'idée essaime là où l'injustice est la plus criante : chez les adivasis, les peuples tribaux des forêts, parmi les plus pauvres de l'Inde.

Ces forêts reposent sur du charbon, du fer et de la bauxite. Pour les exploiter, on déplace des villages entiers, souvent mal indemnisés. Les habitants n'avaient aucun droit reconnu sur la forêt qui les nourrissait et devaient vendre leurs récoltes de cueillette à bas prix27. Dès 2008, un rapport d'experts remis au gouvernement indien plaçait la perte des terres et les déplacements forcés parmi les premières causes du conflit28.

Ajoutez l'absence de l'État : pas d'école, pas de dispensaire, parfois pas d'administration du tout. Un responsable policier du Chhattisgarh estimait alors qu'il n'y avait « pas d'administration dans environ 70 % » de sa région27. Là où l'État ne vient pas, les maoïstes s'installent, rendent leur propre justice et recrutent.

En 2004, les principaux groupes armés fusionnent en un seul parti, le Parti communiste d'Inde (maoïste)26. La guérilla gagne du terrain et, en 2006, le Premier ministre Manmohan Singh la qualifie de « plus grand défi de sécurité intérieure » du pays27. La réponse de l'État aggrave parfois les choses : au Chhattisgarh, à partir de 2005, il soutient une milice de villageois armés, la Salwa Judum, et la violence explose27.

Pendant près de soixante ans, cette guérilla a tenu ce que les Indiens appellent le « corridor rouge » : une longue bande de forêts, riche en minerais, au centre et à l'est du pays. Le conflit a fait environ 20,000 morts, dont 5,000 policiers et soldats29.

Le « corridor rouge » : où la guérilla était implantée
Districts classés touchés par le ministère indien de l'Intérieur en 2014, au sortir des années les plus violentes, et derniers foyers en 2026
Districts classés touchés par la guérilla naxalite par le ministère indien de l'Intérieur en 2014, et derniers foyers en 2026 NÉPALBANGLADESHGolfe du BengaleMer d'ArabieBIHARJHARKHANDCHHATTISGARHODISHABENGALE-OCC.MAHARASHTRATELANGANAANDHRA PRADESHMADHYA PRADESHUTTAR PRADESH Naxalbari, 1967 Calcutta
Districts touchés en 201430Derniers foyers, début 202631Lieu de naissance du mouvement
Au plus fort, au milieu des années 2000, la guérilla était présente dans près de 200 districts26. La carte montre les districts retenus en 2014 pour le financement de la sécurité ; le décompte plus large des districts « touchés », donné dans le tableau en tête d'article, repose sur d'autres critères. Découpage administratif actuel, centre et est de l'Inde.

Le 30 mars 2026, le ministre de l'Intérieur, Amit Shah, annonce devant les députés que l'Inde est « libérée des naxalites ». Il admet toutefois que la procédure officielle n'est pas terminée29. Pour en arriver là, l'État a mené deux combats à la fois : des opérations militaires sans relâche, qui ont poussé des milliers de rebelles à se rendre, et la construction de routes, d'antennes téléphoniques et d'écoles dans des régions où il était absent.

Les chiffres officiels ont fondu à une vitesse étonnante. En février 2026, le ministère de l'Intérieur comptait encore sept districts touchés31. Au printemps, le gouvernement a ramené officiellement ce nombre à zéro9. Les chiffres officiels ont reculé jusqu'à rejoindre presque exactement l'objectif fixé à l'avance.

Reste le mot. Le 15 août, jour de la fête de l'Indépendance, le Premier ministre Narendra Modi a mis en garde contre les « naxals du cerveau », après avoir longtemps dénoncé les « naxals urbains »32. L'opposition accuse ces expressions de viser des intellectuels, des étudiants et des militants critiques du pouvoir. La guérilla a quitté la forêt. Le débat porte désormais sur l'usage politique de son nom.

Ce qu'on sait vraiment. Les chiffres viennent des bilans officiels du ministère de l'Intérieur, publiés en juin33 et en juillet 20269. Selon les documents, le point de départ est 2014 ou 2015. Et zéro district « touché » reste une classification administrative : 37 anciens districts bénéficient toujours d'un soutien renforcé, un autre reste sous surveillance particulière, et le ministère recensait encore 33 attaques et 11 morts entre janvier et le 21 juillet 2026.
02 //

Dix mois en dix dates

4-5 déc. 2025Poutine à New Delhi ; accords entre la télévision publique indienne et les médias russes
28 janv. 2026Accord entre l'armée de l'air du Bangladesh et un groupe chinois pour fabriquer des drones
30 mars 2026Le ministre de l'Intérieur déclare l'Inde « libérée des naxalites »
7 juin 2026Large victoire du parti de Pachinian aux législatives arméniennes
8 juin 2026La banque centrale indienne lance sa collecte de dollars
15 juin 2026Les marins indiens sont retirés des zones de guerre
Mi-juillet 2026Le détroit d'Ormuz est interdit aux marins indiens
18-19 juil. 2026Cinq marins indiens tués en mer Noire
15 août 2026Modi dénonce les « naxals du cerveau »
31 août 2026Fin anticipée de la collecte auprès de la diaspora

Contrechamp : ce qui pourrait tout gâcher

Objection 1 : un pays qui achète des armes peut-il en vendre ?

« L'Inde achète énormément d'armes à l'étranger. L'Arménie n'est qu'une anecdote. »

Réponse : sur les volumes, c'est vrai. L'Inde est le deuxième acheteur d'armes au monde, avec 8,2 % des achats de la planète entre 2021 et 20255. Mais l'Arménie compte autrement : c'est une vitrine. Montrer que ses armes fonctionnent chez un premier client aide à les vendre ailleurs. Le vrai point faible est la route de livraison, qui passe par l'Iran.

Objection 2 : l'argent de la diaspora, que du bon ?

« Attirer autant de dollars en trois mois, c'est un exploit. »

Réponse : c'en est un. Mais il coûte cher à l'État, et l'argent devra être rendu. Surtout, si l'opération a si bien marché qu'il a fallu l'arrêter plus tôt, c'est aussi que le trou à combler était très profond.

Objection 3 : la fin des naxalites, une victoire sans nuance ?

« Une guérilla vaincue, que demander de plus ? »

Réponse : la victoire militaire est réelle. Mais la date avait été fixée à l'avance, dès 2024, et les chiffres officiels ont reculé jusqu'à rejoindre presque exactement cet objectif politique. Surtout, l'opposition accuse le pouvoir d'employer le mot « naxal » contre des opposants désarmés. Une étiquette de guerre employée en temps de paix, c'est rarement bon signe.

Focus France : partenaire, concurrent ou spectateur ?

En Arménie, la France et l'Inde ont profité du même vide laissé par la Russie. En juin 2024, Paris a vendu à Erevan 36 canons CAESAR, montés sur camion34, pendant que l'Inde livrait ses lance-roquettes et ses missiles. Officiellement, les deux pays sont des « partenaires stratégiques ». Dans le Caucase, ils sont aussi deux vendeurs qui se partagent le même client.

Sur le terrain de l'information, la France a déjà reçu un signal. Au moment de la visite de Vladimir Poutine, début décembre 2025, l'ambassadeur de France en Inde, Thierry Mathou, a signé avec ses collègues britannique et allemand un texte publié dans le Times of India, qui dénonçait la guerre menée par la Russie en Ukraine. New Delhi l'a jugé malvenu et l'a fait savoir17. Dans les mêmes jours, la télévision publique indienne signait avec les médias du Kremlin. Quel regard l'Inde veut-elle porter sur la guerre en Ukraine ? La réponse était dans le calendrier.

Piste A : faire équipe
Paris et New Delhi approfondissent leurs convergences, de l'Indo-Pacifique au Caucase, tout en restant concurrents sur certains contrats. Une coordination plus poussée serait le prolongement possible de ce partenariat, pas son état actuel.
Piste B : chacun pour soi, poliment
Chacun vend de son côté : l'Inde moins cher, la France plus haut de gamme. Paris garde ses clients, mais passe à côté d'une alliance, et découvre qu'un partenaire peut aussi être un concurrent.

Le Golden Leo n'est jamais arrivé à bon port. Ses quatre marins ne figureront dans aucun bilan de la guerre en Ukraine, sinon en bas de page.

Leur pays avance ainsi, sur la pointe des pieds : il vend, il emprunte, il signe, il pacifie, sans jamais élever la voix. La discrétion est sa méthode. Son autonomie n'est pas l'absence de dépendances : c'est l'art de n'en laisser aucune devenir exclusive.

Reste une question que l'éléphant devra bien trancher un jour : combien de temps peut-on garder toutes ses options ouvertes quand les autres se battent sur les routes dont on dépend ?

Sources 34 références, cliquer pour déplier
  1. The Wire, « With Indian Sailor Deaths on Black Sea Up to Five, MEA Issues Advisory », juillet 2026. Lien
  2. The Moscow Times, « India Summons Russian Envoy Over Killing of 4 Indian Sailors », 21 juillet 2026. Lien
  3. DD India, rapport BIMCO-ICS Seafarer Workforce Report 2026 et déclaration du ministère des Ports, juillet 2026. Lien
  4. IDRW, d'après le SIPRI, « India Emerges as Armenia's Top Arms Supplier: 43% of Imports from 2022-2024 », 2025. Lien
  5. SIPRI, « Trends in International Arms Transfers, 2025 », fiche de mars 2026. Lien
  6. CSIS, « Submarine Diplomacy: A Snapshot of China's Influence along the Bay of Bengal ». Lien
  7. Business Standard, « RBI swap window draws $143.5 billion; FCNR(B) deposits at $133 billion », 21 septembre 2026. Lien
  8. Ministère indien des Affaires extérieures, « Population of Overseas Indians », janvier 2026. Lien
  9. Bureau d'information du gouvernement indien (PIB), ministère de l'Intérieur, « Status of Naxalism in the country », 29 juillet 2026. Lien
  10. CivilNet, « Armenia becomes a showcase for Indian arms ». Lien
  11. OC Media, « Armenia finalising multi-billion defence deal with India », 2026. Lien
  12. JAMnews, résultats définitifs des élections législatives arméniennes, juin 2026. Lien
  13. ARKA, « Armenian Railways: What's Happening with the South Caucasus Railway Concession, 7 Key Facts », 2026. Lien
  14. BenarNews, « Bangladesh inaugurates base to house 2 submarines », 20 mars 2023. Lien
  15. Anadolu, d'après le service de presse de l'armée bangladaise (ISPR), « Bangladesh signs defense deal with China to manufacture drones locally », 28 janvier 2026. Lien
  16. The Financial Express (Dacca), « Bogura to get nation's first military drone factory », 2026. Lien
  17. India's World, numéros de janvier et de mai 2026 (note sur la visite de Vladimir Poutine ; analyse de Keerthi Martyn sur le Bangladesh). Lien
  18. Business Standard, « DG Shipping asks carriers to restrict Indian seafarers deployment in Hormuz », 15 juin 2026. Lien
  19. Direction générale de l'administration maritime (DGMA), circulaire n° 36 de 2026, annonce officielle, juillet 2026. Lien ; Organiser, 17 juillet 2026. Lien
  20. Business Today, « RBI's FCNR (B) swap window saw strong inflows. Why then was it closed early? », 17 août 2026. Lien
  21. Banque centrale indienne (RBI), « Data on Forex inflows via FCNR(B) Deposits, ECBs and OFCBs under Reserve Bank's Swap facility », 2 septembre 2026. Lien
  22. Business Standard, « RBI's special forex swap window outpaces 2013 inflows in only weeks », 1er août 2026. Lien
  23. Services du Premier ministre indien, « List of Outcomes: State Visit of the President of the Russian Federation to India », décembre 2025. Lien
  24. BestMediaInfo, « RT India launch and Prasar Bharati's 5 Russian MoUs deepen India-Russia media ties », décembre 2025. Lien
  25. Bureau d'information du gouvernement indien (PIB), « Prasar Bharati signs MoU with Germany's Public Service Broadcaster Deutsche Welle ». Lien
  26. Observer Research Foundation (ORF), « Half a century of India's Maoist insurgency: An appraisal of state response ». Lien
  27. Human Rights Watch, « Being Neutral is Our Biggest Crime », chapitre de contexte, juillet 2008. Lien
  28. Commission du Plan (Inde), « Development Challenges in Extremist Affected Areas », rapport d'un groupe d'experts, 2008. Lien
  29. ThePrint, « In Lok Sabha, Amit Shah declares India has become free from Naxals », 30 mars 2026. Lien
  30. Ministère indien de l'Intérieur, « Revised guidelines for reimbursement of security related expenditure to LWE affected States under the SRE scheme », liste des districts, juin 2014. Lien
  31. The Federal, « Naxal-affected districts in India reduce to 7 in latest review », février 2026. Lien
  32. Deccan Herald, « Beware of 'dimagi' Naxals: PM Modi's Independence Day pitch after 'urban Naxals' campaign », 15 août 2026. Lien
  33. Bureau d'information du gouvernement indien (PIB), note de fond sur la fin de l'extrémisme de gauche, 19 juin 2026. Lien
  34. The Defense Post, « Armenia Signs 36 Caesar Cannon Deal With France », 26 juin 2024. Lien
Méthode. Six sujets peu couverts par la presse française, vérifiés jusqu'à leur source la plus proche du fait : communiqués officiels, banque centrale, SIPRI, presse de référence. Données arrêtées au 28 septembre 2026. Conversions au cours indicatif de 0,87 euro pour un dollar.
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