LE MOYEN-ORIENT
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La fabrique des frontières : d’où viennent ces pays ?

Cette série d’infographies explore le Moyen-Orient, son histoire et la guerre ouverte le 7 octobre 2023. Ici, les frontières : la carte politique actuelle s’est formée par étapes, de l’effondrement de l’Empire ottoman aux indépendances du XXe siècle, puis aux États du Golfe dans les années 1960 et 1970 et à l’unification du Yémen en 1990. Mais elles n’ont pas été tracées sur une page blanche : anciens États, sociétés locales, conquêtes dynastiques, mandats européens et intérêts pétroliers ont tous participé à leur formation.


Avant 1918, les sociétés et les pouvoirs existaient déjà. La carte des États était autre.

la carteTrois grandes trajectoires, et le cas du Yémen
D’où viennent ces pays ? Trois grandes trajectoires de formation étatique, qui ne s’excluent pas, et un cas particulier
TURQUIE IRAN ÉGYPTE Oman Syrie Irak Jordanie Liban Palestine / Israël ARABIE SAOUDITE Yémen Koweït Bahreïn Qatar Émirats MER MÉDITERRANÉE MER ROUGE Océan Indien
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États formés hors du système des mandats
Territoires issus de la réorganisation mandataire ; pour la Palestine et Israël, profondément reconfigurés après 1947
Unifications dynastiques et sorties de protectorats
Trajectoire distincte : le Yémen

Ces trajectoires ne sont pas exclusives : plusieurs États relèvent de plusieurs histoires à la fois. La couleur indique la trajectoire dominante.

Frontières actuelles, Palestine représentée. Fond de carte : Natural Earth.

TurquieIranÉgypteOman

Leur formation contemporaine ne procède pas principalement du système des mandats. Les continuités sont réelles, mais de natures très différentes : impériale, dynastique, territoriale. Et les récits nationaux sont, eux, toujours reconstruits après coup.

SyrieLibanIrakJordaniePalestine / Israël

Territoires réorganisés sous mandat entre 1920 et 1926, sur des sociétés qui existaient déjà. Les États souverains, eux, viennent plus tard. Et la frontière israélo-palestinienne doit autant au partage de 1947, à la guerre de 1948 et aux lignes de 1949 et 1967 qu’au découpage mandataire.

Arabie saouditeKoweïtBahreïnQatarÉmirats

Deux phénomènes distincts sous une même couleur : l’Arabie saoudite relève de la conquête et de l’unification dynastiques, tandis que le Koweït, Bahreïn, le Qatar et les Émirats sortent de traités de protection britanniques. La plupart ne deviennent souverains que dans les années 1960 et 1970. Le Yémen ne relève pas de cette famille : son Nord renverse l’imamat par une révolution en 1962, son Sud devient une république après le départ britannique en 1967, et l’unification de 1990 réunit deux républiques.

Les divisions ne sont pas nées de la carte. Mais la carte en a institutionnalisé certaines, en a déplacé d’autres et leur a donné des frontières d’État.
1516 à 1918L’Empire ottoman gouverne le Levant et la Mésopotamie par provinces, villes et réseaux locaux. Il n’existe pas encore de Syrie, d’Irak ou de Liban comme États souverains dans leurs frontières actuelles.
1916 à 1920Londres et Paris s’entendent en secret sur des zones d’influence, puis San Remo répartit les mandats. À ce stade, les frontières des futurs États ne sont pas encore fixées dans leur forme actuelle.
1920 à 1926Les frontières se fabriquent réellement : entrée française à Damas, Transjordanie, Grand Liban, frontières syro-palestiniennes, rattachement de Mossoul.
1946 à 1990Les indépendances et la carte contemporaine se mettent en place : Israël en 1948, au terme du partage de 1947 et de la guerre de 1948-1949 ; le Koweït en 1961 ; le Yémen du Sud en 1967 ; Bahreïn, le Qatar et les Émirats en 1971 ; la réunification du Yémen en 1990. La question palestinienne, elle, reste sans règlement territorial définitif.
1916 dessine des zones d’influence. San Remo répartit les mandats en 1920. Les frontières, elles, sont fixées ensuite par une succession de décisions militaires, administratives et diplomatiques.
Très loin en amont, et ce n’est pas une explication

Quatre grands foyers de pouvoir apparaissent très tôt : l’Anatolie, le plateau iranien, la Mésopotamie et la vallée du Nil. Ils occupent approximativement les espaces de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak et de l’Égypte actuels, sans constituer pour autant des nations continues depuis l’Antiquité.

Rien de cela n’explique la guerre d’aujourd’hui. À elles seules, ces anciennetés ne fondent aucun droit territorial contemporain.
1516 à 1918L’héritage ottoman
Quatre siècles de domination ottomane sur le Levant et la Mésopotamie

Pendant l’essentiel de la période comprise entre le XVIe siècle et 1918, le Levant et la Mésopotamie relèvent, à des degrés variables, de l’Empire ottoman. Il n’existe pas encore de Syrie, d’Irak, de Liban ou de Jordanie comme États souverains dans leurs frontières actuelles : l’Empire gouverne par des provinces, des districts, des villes et des réseaux locaux, tribaux ou confessionnels. Certaines communautés non musulmanes disposent d’une autonomie en matière de culte, d’éducation et de statut personnel.

Au Mont-Liban seulement, une représentation politique fondée sur les communautés se formalise au XIXe siècle, sous l’effet combiné des autorités ottomanes, des puissances européennes et des élites locales. Le mandat français puis le Liban indépendant consolideront ce système.
1916 à 1920Le temps des partages
Deux puissances négocient, une troisième donne son assentiment
1916Londres et Paris négocient en secret des zones d’influence, avec l’assentiment russe. Le texte reste caché jusqu’à ce que les bolcheviks le publient.
1917La déclaration Balfour engage Londres, en soixante-sept mots, en faveur d’un foyer national juif en Palestine.
1920San Remo attribue à la France le mandat sur la Syrie et le Liban, et au Royaume-Uni ceux sur la Mésopotamie et la Palestine. Trois mois plus tard, la France impose le sien par les armes et entre à Damas.
1921 à 1926Transjordanie, Grand Liban, frontières syro-palestiniennes et rattachement de Mossoul prennent progressivement leur forme.
1916 dessine des zones d’influence. San Remo répartit les mandats en 1920. Les frontières proprement dites sont ensuite fixées par une succession de décisions militaires, administratives et diplomatiques entre 1920 et 1926.
1908 à 1945La ruée vers l’or noir
Le pétrole devient un enjeu stratégique des frontières et des alliances
1908
première découverte commerciale, en Perse
1927
le champ de Kirkouk, en Irak
1932
pétrole à Bahreïn ; le royaume saoudien proclamé
1933
concession saoudienne à la Standard Oil
1938
découverte commerciale à Dammam n°7
1945
Roosevelt et Ibn Saoud sur l’USS Quincy
L’enjeu pétrolier n’est pas absent du tracé lui-même : le sort de Mossoul, disputé entre la Turquie et l’Irak jusqu’en 1926, se règle alors que les perspectives pétrolières pèsent parmi plusieurs considérations stratégiques, démographiques et impériales. Les gisements de Kirkouk sont confirmés l’année suivante.
En 1943, Washington commence à traiter la sécurité saoudienne et l’accès au pétrole comme des intérêts stratégiques liés. La rencontre Roosevelt-Ibn Saoud de 1945 personnalise ce rapprochement, mais aucun pacte écrit « pétrole contre protection » n’y est signé.
1946 à 1990Le temps des indépendances
Les derniers États de la carte actuelle naissent bien après les mandats
1946La Transjordanie devient indépendante. Les dernières troupes françaises quittent la Syrie et le Liban.
1948Le mandat britannique sur la Palestine prend fin. Israël est proclamé le 14 mai. L’État arabe prévu par le plan de partage de 1947 ne voit pas le jour.
1961Le Koweït, lié au Royaume-Uni par un traité de protection depuis 1899, devient indépendant.
1967Les Britanniques évacuent Aden. Le Yémen du Sud devient indépendant, distinct du Yémen du Nord.
1971Bahreïn, le Qatar, puis les Émirats arabes unis accèdent à l’indépendance. Ras el Khaïmah rejoint la fédération en février 1972.
1990Les deux Yémen s’unissent.
Sur la rive arabe du Golfe, quatre États ne sont souverains que depuis les années 1960 et 1970. Le déclencheur est la décision britannique, annoncée en 1968, de se retirer à l’est de Suez.

Ce que la fabrique des frontières du Moyen-Orient laisse voir


Sykes-Picot n’a pas tracé les frontières actuellesC’est le malentendu le plus répandu sur la région. L’accord de 1916 partage surtout des zones d’influence : il ne trace pas à lui seul les frontières actuelles de la Syrie, de l’Irak, du Liban, de la Jordanie, d’Israël et de la Palestine. Celles-ci résultent d’une succession de décisions prises pour l’essentiel entre 1920 et 1926, puis de transformations ultérieures, en 1947, en 1948 et en 1967.
Portrait photographique de Paul Cambon
Paul CambonAmbassadeur de France à LondresBain News Service, Library of Congress
Portrait photographique d’Edward Grey
Edward GreySecrétaire d’État britannique aux Affaires étrangèresHarris & Ewing, Library of Congress
Cambon-Grey, le nom effacéL’accord dit Sykes-Picot a bien été négocié par Mark Sykes et François Georges-Picot, mais il n’a pas été signé par eux. Le 9 mai 1916, Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, adresse à Edward Grey, secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, un mémorandum contenant toutes les clauses ; Grey demande des précisions le 15 et accepte le 16. « Si Sykes et Picot sont bien les négociateurs de l’accord qui porte leur nom, ils n’en sont pas les signataires », écrit Henry Laurens. Et le glissement de nom a servi : dès 1917, cherchant à faire annuler l’accord, les Britanniques commencent à « dévaluer » ces textes « en les appelant Sykes-Picot et non Cambon-Grey » (La Question de Palestine, t. 1).
1920, le verbe compteLa France ne se contente pas de recevoir à San Remo, le 25 avril, le mandat sur la Syrie : elle en impose l’application par les armes. Trois mois plus tard, son armée écrase les forces du royaume arabe à Maysaloun, le 24 juillet 1920, avec son artillerie, son aviation et dix-huit chars Renault FT, puis entre à Damas. Les tutelles ne s’achèvent pas ensemble : l’Irak devient indépendant en 1932, la Transjordanie en 1946, les dernières troupes françaises quittent la Syrie et le Liban en 1946, et le mandat britannique sur la Palestine prend fin en 1948.
Portrait photographique de l’historien Henry Laurens
Henry Laurens, professeur au Collège de France
L’objection de Henry LaurensCroire que Français et Britanniques auraient créé des États arbitraires dont l’artifice expliquerait les problèmes actuels est une illusion commode. Entrés à Damas en 1918, les hachémites y découvrent des Damascènes, des Alépins, des Druzes, des bédouins, et comprennent que rebâtir une entité arabe sera bien plus difficile qu’imaginé. Les divisions préexistaient au découpage.
Deux précisionsToute la région n’était pas ottomane : l’Iran ne l’a jamais été, la Turquie en est le principal État successeur, même si la République s’est fondée sur une rupture assumée avec lui, et le port d’Aden était britannique depuis 1839. Et la rencontre de 1945 entre Roosevelt et le roi Ibn Saoud, devenue légendaire, personnalise un rapprochement engagé dès 1943 : aucun pacte écrit « pétrole contre protection » n’y est signé.
La « mission sacrée de civilisation »Le mandat a un texte fondateur : l’article 22 du pacte de la Société des Nations, en 1919. Il vise des peuples « non encore capables de se diriger eux-mêmes » et pose que « le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation ». Henry Laurens en tire la formule qui donne son titre à son tome 2 : cette mission sacrée « devient par une ironie tragique la préparation à un conflit destiné à devenir progressivement l’un des plus marquants du second XXe siècle ».
Aucune cause uniqueLe tracé impérial est réel, mais il n’explique pas tout seul ce qui a suivi. Christopher Phillips le formule ainsi : la politique locale d’un pays, informée par son histoire et par « les décisions de l’élite dirigeante du moment », interagit avec les forces extérieures ; la religion, le pétrole et l’impérialisme « jouent tous un rôle, mais aucun n’est jamais la seule cause profonde ».

Ces frontières sont plus jeunes que les sociétés qu’elles organisent, et redessinées en quelques décennies à peine. Leur jeunesse ne les rend pas irréelles : elle rappelle qu’elles sont des constructions politiques. Elles n’ont pas créé toutes les divisions de la région, mais elles en ont transformé certaines en frontières d’État.

Les références de cette planche Ouvrages
Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 1 : L’invention de la Terre sainte, Fayard
Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 2 : Une mission sacrée de civilisation, Fayard
Jean-Claude Lescure, Le conflit israélo-palestinien en 100 questions, Tallandier, 2018
Christopher Phillips, Battleground: 10 Conflicts That Explain the New Middle East, Yale University Press, 2024
Sources primaires et cartographiques
Société des Nations, pacte du 28 juin 1919, article 22
Natural Earth, fond cartographique

Exclusivité SAPERE. Les tracés reprennent les frontières actuelles ; la Palestine y est représentée.

© SAPERE · 2026Acte premier

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