Entre 1945 et 1949, trois réalités doivent être distinguées : qui vit en Palestine, qui y possède la terre, et à qui l’ONU propose d’attribuer la souveraineté. Leur décalage éclaire une part essentielle du partage et de la guerre qui suivent.
La terre, elle, ne suit pas la démographie
En 1945, environ 5,7 % de la superficie totale est enregistrée comme propriété juive. Un élément change la lecture : le seul sous-district de Beersheba, c’est-à-dire le Néguev désertique, pèse près de la moitié du territoire. Hors Néguev, la part atteint 10,4 %3. La géographie est nette : cette propriété se concentre sur la plaine côtière et les vallées du Nord, et devient presque inexistante dans les hautes terres centrales.
Source : Government of Palestine, Village Statistics, 1945 ; compilation de Sami Hadawi. Propriété juive enregistrée : 1,491,699 dounams sur 26,323,023, soit 5,67 %. Calculs SAPERE, fond de carte Natural Earth. Ces catégories sont administratives et calculées par sous-district, non par ville ni par parcelle.
Un tiers de la population, à peine 6 % du territoire en propriété enregistrée : la démographie et la propriété ne disent pas la même chose, et aucune des deux ne dit la souveraineté.
1947 : la question passe aux Nations unies
Épuisé, contesté par l’insurrection juive et incapable de tenir ses engagements contradictoires, Londres renvoie l’affaire aux Nations unies. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale recommande un partage : accepté par l’Agence juive, rejeté par le Haut Comité arabe et les États arabes. La guerre civile commence avant même le départ des Britanniques.
Pourquoi le Haut Comité arabe boycotte la commission
Le Haut Comité arabe boycotte la commission, et avance trois raisons. C’est une enquête de plus dans une longue série ouverte en 1917 : la dix-septième, compte Alain Gresh, et aucune n’a rien changé. Le droit à l’indépendance d’une population arabe aux deux tiers majoritaire n’a pas, selon lui, à faire l’objet d’une enquête : il découle de la Charte des Nations unies.
Enfin, il tient le partage pour l’issue déjà visée, et refuse de la légitimer en y prenant part. La conséquence est lourde : aucun représentant officiel des Arabes de Palestine ne présente leur position, tandis que l’Agence juive expose longuement la sienne. La commission entend l’administration britannique, des organisations et personnalités diverses, puis plusieurs États arabes à Beyrouth.
Ses membres visitent les camps de personnes déplacées en Europe, et son président suédois assiste à Haïfa, en juillet 1947, au refoulement des passagers de l’Exodus.
Source : rapport de l’UNSCOP, document A/364, 3 septembre 1947.
Ce que le partage proposait
Deux États et une zone internationale. L’État juif projeté se voit attribuer environ 56 % du territoire, l’État arabe près de 43 %, et chacun est fait de trois blocs qui ne se touchent qu’en deux points.
Le découpage ne suit pas la seule démographie : il englobe le Néguev et anticipe une immigration à venir. Sa conséquence est rarement dite : l’État juif projeté aurait compté environ 498,000 Juifs pour 407,000 Arabes, quand l’État arabe aurait réuni quelque 725,000 Arabes pour 10,000 Juifs.
Source : résolution 181 (II) de l’Assemblée générale des Nations unies, 29 novembre 1947.
Chiffres officiels : 56,47 % pour l’État juif, 42,88 % pour l’État arabe, 0,65 % pour la zone internationale.
Tracé relevé sur la carte du plan de partage établie par la CIA (domaine public) et reporté sur un fond Natural Earth ; les superficies obtenues, 55,9 % et 43,3 %, concordent à moins d’un point. Chiffres de population : rapport de l’UNSCOP (document A/364, 3 septembre 1947).
Dans l’État juif projeté, les Arabes auraient formé une minorité exceptionnellement importante : environ 407,000 personnes face à 498,000 Juifs.
La guerre, en deux temps
29 NOVEMBRE 1947L’Assemblée générale recommande le partage. Une guerre civile ouverte s’engage aussitôt.
DÉCEMBRE 1947 À MAI 1948Guerre entre les organisations armées juives et arabes palestiniennes, sous une puissance mandataire qui se retire sans transmettre le pouvoir. Tibériade, Haïfa, Safed et Jaffa passent sous contrôle juif.
14 MAI 1948David Ben Gourion proclame l’État d’Israël, quelques heures avant l’expiration du mandat britannique : le 15 mai tombant un samedi, la déclaration est avancée d’un jour.
15 MAI 1948Les armées d’Égypte, de Transjordanie, de Syrie, d’Irak et du Liban entrent en Palestine. Entrecoupée de deux trêves, la guerre tourne à l’avantage d’Israël.
1949Accords d’armistice avec l’Égypte, la Jordanie, le Liban et la Syrie. L’État arabe prévu par l’ONU ne voit jamais le jour.
300 à 350,000Palestiniens ont déjà quitté leur foyer avant même la proclamation du 14 mai 19484.
78 %du territoire de l’ancienne Palestine mandataire sous contrôle israélien en 1949, contre les 56 % que prévoyait le plan4.
700 à 750,000Palestiniens deviennent réfugiés ; environ 150,000 Arabes palestiniens demeurent dans le territoire devenu Israël4.
La Cisjordanie passe sous contrôle jordanien, avant d’être formellement annexée par la Jordanie le 24 avril 1950 ; Gaza passe sous administration militaire égyptienne.
En décembre 1948, la résolution 194 des Nations unies recommande que les réfugiés souhaitant rentrer chez eux et vivre en paix avec leurs voisins puissent le faire, et une indemnisation pour les biens de ceux qui choisiraient de ne pas rentrer, ainsi que pour certaines pertes ou dommages. Ces dispositions relatives aux réfugiés n’ont pas été mises en œuvre.
La guerre produit des frontières très différentes de celles recommandées en 1947 : aucun des deux camps n’aura vécu sous le plan voté à New York.
Ce que cette séquence laisse voir
Construction SAPERE. Les archives n’établissent pas l’existence, dès l’origine, d’un ordre général unique visant l’expulsion de tous les Palestiniens. Elles documentent en revanche ces mécanismes, dans des combinaisons variables selon les lieux et les phases de la guerre, puis une politique de non-retour à partir de l’été 1948.
L’exode, puis l’impossible retourLes archives n’ont pas révélé d’ordre central unique visant à expulser l’ensemble des Palestiniens : ce qu’elles documentent, c’est l’engrenage décrit plus haut. La suite est mieux établie : à partir de l’été 1948, les autorités israéliennes s’opposent au retour des réfugiés. Des villages sont détruits, des récoltes incendiées, des immigrants juifs installés dans les maisons abandonnées.
Le bilan de Deir YassinLe 9 avril 1948, l’attaque du village de Deir Yassin par l’Irgoun et le Lehi et le massacre d’une partie de ses habitants provoquent un choc majeur dans la population palestinienne. Les bilans ont longtemps varié : 254 morts annoncés par les assaillants, chiffre bientôt largement repris. Une enquête nominative menée dans les années 1980 en identifie 1071, et les estimations actuelles convergent autour de cent à cent dix.Les assaillants avaient gonflé le chiffre, écrit Henry Laurens, « afin d’exalter leur exploit et de terrifier la population arabe ». La nouvelle du massacre, et les chiffres amplifiés qui circulent ensuite, nourrissent la peur et les départs dans d’autres localités.
Les appels au départ : ce que montrent les archivesLes appels radio arabes invitant les Palestiniens à partir : les archives n’étayent pas la légende d’un ordre général diffusé par les radios arabes. Des consignes locales d’évacuation ont existé dans certains secteurs, mais aucune instruction d’ensemble.À Haïfa, en avril 1948, les messages furent au contraire contradictoires : des haut-parleurs de la Haganah appelèrent des civils à évacuer les zones de combat, tandis que le maire juif Shabtai Levy et d’autres responsables demandaient aux habitants arabes de rester. Les représentants arabes locaux choisirent finalement l’évacuation2.
Les références de cette plancheOuvrages
Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 3 : L’accomplissement des prophéties, Fayard
Eugene Rogan et Avi Shlaim (dir.), The War for Palestine. Rewriting the History of 1948, Cambridge University Press
Michel Abitbol, Histoire d’Israël, Perrin, éd. 2024
Jean-Pierre Filiu, Comment la Palestine fut perdue, Seuil, 2024
Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, Cambridge University Press, 2004
Dominique Vidal, Comment Israël expulsa les Palestiniens, Les éditions de l’Atelier
Sources primaires
Government of Palestine, Village Statistics 1945, relevé de la propriété foncière
Assemblée générale des Nations unies, résolution 181 (II) du 29 novembre 1947 et rapport de l’UNSCOP
Les quatre points les plus précis, un à un
Sharif Kana’ana et Nihad Zaytuni, Deir Yassin, université de Birzeit, 1988 : enquête nominative sur les victimes.
Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 3, sur les messages contradictoires à Haïfa en avril 1948.
Estimations de population et de territoire : rapport de l’UNSCOP pour 1947. Pour 1948 et 1949, les chiffres varient selon les sources et les dates retenues ; les fourchettes suivent les ordres de grandeur retenus par Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 3, et par les travaux réunis dans Rogan et Shlaim, The War for Palestine.
La part de 10,4 % hors Néguev est un calcul SAPERE : propriété juive rapportée à la superficie totale des quinze sous-districts autres que Beersheba, soit 1,426,468 dounams sur 13,746,023.
Exclusivité SAPERE. Sur une matière aussi disputée, cette planche distingue ce qui fait consensus, ce qui relève d’une interprétation attribuée à son auteur, et ce que les archives ne permettent pas de trancher.