LE MOYEN-ORIENT
EN INFOGRAPHIES

La Palestine avant Israël

Sous mandat britannique : la formation de deux sociétés, 1917-1947

Entre 1917 et 1947, deux projets nationaux se structurent sur le même territoire. L’asymétrie est fondatrice : Londres soutient officiellement un foyer national juif, sans reconnaître à la majorité arabe palestinienne un droit national équivalent. Son engagement en faveur d’une indépendance arabe reste, lui, territorialement contesté.


Deux projets nationaux sur le même territoire, et une puissance mandataire prise dans des engagements inégaux

Comment la Palestine devient britannique

NOVEMBRE 1914Ottomane depuis quatre siècles, la Palestine devient un objectif militaire : l’Empire entre en guerre aux côtés de l’Allemagne.
DÉCEMBRE 1917le général Allenby entre dans Jérusalem, cinq semaines après la déclaration Balfour.
AVRIL 1920La conférence de San Remo attribue la Palestine au Royaume-Uni.
JUILLET 1922La Société des Nations approuve le mandat, qui reprend l’engagement de Balfour.

Le point décisif est juridique. Le mandat prévoit une agence juive comme interlocutrice de l’administration. Aucune institution nationale arabe n’obtient de statut comparable. L’asymétrie n’est pas seulement politique : elle est inscrite dans le droit qui gouverne le pays.

Environ 26,300 kilomètres carrés, un peu plus de deux fois l’Île-de-France, dont près de la moitié se situe dans le Néguev désertique. Lloyd George, Premier ministre depuis décembre 1916, voulait Jérusalem « comme cadeau de Noël pour la nation britannique » : c’est en ces termes, rapporte Henry Laurens, que la mission fut transmise à Allenby.

Ce que Londres a promis, et à qui

1915 et 1916Au chérif Hussein de La Mecque, l’indépendance d’un futur ensemble arabe aux frontières contestées, en échange de la révolte contre les Ottomans. Le périmètre exact de cet engagement est discuté aujourd’hui encore.
1917Aux dirigeants du mouvement sioniste, l’établissement en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif », sans porter atteinte, ajoute le texte, aux « droits civils et religieux des collectivités non juives ». Des droits politiques, il n’est pas question.
Le Yichouv

Un appareil quasi étatique structuré autour d’un interlocuteur reconnu par le mandat

Organisation sioniste, puis Agence juive (1929)Le texte du mandat prévoit une agence juive comme interlocutrice de l’administration.statut prévu par le mandat
Histadrout (1920)Syndicat, mais aussi entreprises, santé, coopératives agricoles.
Haganah (1920)Organisation armée clandestine, coopérant par moments avec les Britanniques, puis engagée contre eux après la guerre. Noyau de la future armée israélienne.
Réseaux scolaires, services sociaux, banques, presseUn ensemble continu, financé par la diaspora et l’immigration.
La société arabe palestinienne

Des organisations réelles, sans statut équivalent

Exécutif arabe (1920)Issu du congrès arabe palestinien, il porte les revendications nationales auprès de Londres.aucun statut mandataire
Haut Comité arabe (1936)Réunit tous les partis au début de la grande révolte. Interdit par les Britanniques dès 1937.interdit en 1937
Municipalités, partis, presse, syndicats, notablesTissu dense, mais concurrentiel et sans direction centrale durable.
Pas de force armée nationale permanente comparable à la HaganahGroupes fragmentés et discontinus, réprimés puis désarmés après 1939.

La différence n’est pas que l’une des deux sociétés serait organisée et l’autre non. Elle tient à trois choses : la reconnaissance par le texte du mandat, la continuité d’une direction centrale, et les ressources dont elle dispose.

La part de la population juive de Palestine : recensements de 1922 et 1931, estimation officielle pour 1946

1922
11 %
1931
17 %
1946
32 %
Population juive
Reste de la population

Sources : recensements britanniques de 1922 et 1931, estimation administrative britannique pour 1946. Selon que l’on compte ou non les Bédouins nomades, la part juive de 1946 s’établit entre 32 et 33 %3.

Un habitant sur neuf en 1922, près d’un sur trois en 1946 : c’est cette bascule que les deux camps voient venir.

Ce que les moyennes ne montrent pas : le rythme

La part de la population juive monte régulièrement, mais les arrivées, elles, ne montent pas régulièrement du tout. Trois années suffisent à tout changer : de 1932 à 1935, l’immigration légale est multipliée par plus de six. Cette accélération nourrit fortement l’inquiétude arabe palestinienne ; avec la question foncière, le rejet du mandat et l’absence de représentation nationale reconnue, elle contribue au déclenchement de la grande révolte, l’année qui suit le pic.

0 20,000 40,000 60,000 4,075 1931 9,553 1932 30,327 1933 42,359 1934 61,854 1935 29,727 1936 10,536 1937 12,868 1938 16,405 1939 1933 : les nazis au pouvoir 1936 : la grande révolte 1939 : Livre blanc L’immigration juive légale en Palestine, 1931-1939 nombre d’entrées enregistrées par le gouvernement de Palestine Ces chiffres ne comptent que l’immigration légale ; les entrées clandestines n’y figurent pas.

Faites glisser pour voir l’ensemble du graphique

Source : Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 2, qui reproduit les relevés du gouvernement de Palestine ; chiffres concordants avec ceux de Michel Abitbol, Histoire d’Israël, pour 1933 à 1938. Ces relevés ne portent que sur l’immigration légale ; les entrées clandestines n’y figurent pas.

De la révolte au retrait

1933L’arrivée des nazis au pouvoir précipite l’immigration.
1936 À 1939La société arabe palestinienne se soulève. Après l’arrestation ou l’exil des dirigeants en 1937, la révolte devient rurale et armée. Les Britanniques l’écrasent, puis restreignent l’immigration.
1939 À 1945La guerre relègue le conflit intérieur au second plan sans le résoudre. L’extermination des Juifs d’Europe fait de l’immigration une question de survie, au moment où le Livre blanc vient de la restreindre sévèrement.
1944 À 1947Plusieurs organisations du Yichouv engagent la lutte armée contre le mandat.
1947Épuisé et contesté, Londres renvoie l’affaire aux Nations unies.

Épuisement financier de l’Empire, lutte armée de plusieurs organisations sionistes, pression américaine : la position britannique devient intenable. Trente ans après Balfour, Londres se retire sans avoir résolu la contradiction inscrite au cœur du mandat.

La consigne donnée à l’administration britannique, et son impossibilité

Sir Herbert Samuel, premier haut-commissaire britannique en Palestine, en uniforme sur les marches de sa résidence, juillet 1920
Herbert Samuel, premier haut-commissaire, en juillet 1920.Coll. Matson, Library of Congress.

Le premier haut-commissaire, nommé en 1920, est Herbert Samuel : homme d’État britannique d’origine juive et favorable au sionisme, il avait plaidé dès 1915 pour un foyer national juif. Henry Laurens le décrit comme convaincu de leur compatibilité avec les intérêts de la population arabe ; il ne satisfait pourtant pas toutes les revendications sionistes. Laurens résume ainsi la contradiction imposée à son administration1 : promouvoir le bien-être de la population arabe comme si la déclaration n’existait pas, et le foyer national juif comme si l’opposition arabe n’existait pas non plus.

Londres promet, administre, réprime, puis renonce sans avoir résolu la contradiction.

En 1947, épuisé et contesté, Londres renvoie l’affaire aux Nations unies. La suite, la terre, le partage et la guerre, fait l’objet de la planche suivante.

Ce que la Palestine du mandat britannique laisse voir


Depuis quand les juifs vivent-ils en Palestine ?Deux choses très différentes, que le débat public confond souvent. Des communautés juives vivent en Palestine depuis très longtemps. Elles sont peu nombreuses et concentrées, au XIXe siècle, dans quatre villes saintes du judaïsme : Jérusalem, Hébron, Safed et Tibériade. Elles vivent d’étude religieuse, d’artisanat, de commerce et de dons venus de l’étranger. C’est ce que les historiens appellent l’ancien Yichouv, du mot hébreu qui désigne l’implantation juive du pays.Tout change à partir de 1882. Des juifs d’Europe de l’Est, fuyant les persécutions et portés par un projet national naissant, viennent fonder des villages agricoles. Cette première vague d’immigration, une « aliyah », littéralement une « montée », amène entre 25,000 et 35,000 personnes jusqu’en 1903 ; beaucoup repartent, et Michel Abitbol retient environ 6,500 installés durablement2.La présence est donc ancienne. Le mouvement national juif moderne, lui, prend forme à partir des années 1880 et se structure politiquement avec le premier congrès sioniste de Bâle, en 1897.
Pourquoi l’engagement de 1915 reste discutéMcMahon exclut de l’ensemble arabe promis les « portions de la Syrie situées à l’ouest des districts de Damas, Homs, Hama et Alep ». Or le terme traduit par « districts » ne correspond à aucune division administrative ottomane clairement identifiable : de là vient le désaccord durable sur l’inclusion, ou non, de la Palestine.
La répression de 1936 à 1939Législation d’exception, sanctions collectives, et usage documenté de Palestiniens comme boucliers humains, attachés à l’avant des véhicules. En juin 1938, l’officier britannique Orde Wingate, acquis au sionisme, est chargé de constituer les Special Night Squads, qui amalgament des combattants de la Haganah, recrutés dans les réseaux du Yichouv, aux unités britanniques de contre-insurrection. Opérant souvent de nuit, ils portent des coups sévères aux militants arabes.
Portrait photographique de l’historien Henry Laurens
Henry Laurens, professeur au Collège de France
La remarque de Henry LaurensContre-intuitive et décisive. En ne nommant pas la majorité arabe comme peuple politique, mais seulement comme les « communautés non juives » auxquelles elle ne reconnaît que des droits civils et religieux, la déclaration de 1917 a contribué, selon Henry Laurens, à cristalliser par réaction une identité politique palestinienne. Le texte qui ne la nommait pas l’a aidée à se constituer. Parmi les calculs britanniques figurait l’espoir de rallier les sympathies juives aux États-Unis et en Russie. La composante russe de ce calcul perdit sa raison d’être en quelques jours, avec la révolution d’Octobre.

Ce qu’il faut retenir

Le mandat ne crée pas deux appareils équivalents. Il reconnaît institutionnellement le projet sioniste, tandis que la majorité arabe palestinienne reste sans reconnaissance nationale comparable. En 1947, le Yichouv dispose déjà d’une population, d’institutions et d’une force organisée capables de porter la création d’un État.

Les références de cette planche Ouvrages
Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 2 : Une mission sacrée de civilisation, Fayard
Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 3 : L’accomplissement des prophéties, Fayard
Jean-Claude Lescure, Le conflit israélo-palestinien en 100 questions, Tallandier, 2018
Jean-Pierre Filiu, Comment la Palestine fut perdue, Seuil, 2024
Michel Abitbol, Histoire d’Israël, Perrin, éd. 2024
Eugene Rogan et Avi Shlaim (dir.), The War for Palestine. Rewriting the History of 1948, Cambridge University Press
James Barr, A Line in the Sand, Simon & Schuster, 2011
Sources primaires
Government of Palestine, recensements de 1922 et de 1931 ; A Survey of Palestine, estimation officielle pour 1946
Les trois points les plus précis, un à un
  1. Henry Laurens, La Question de Palestine, t. 2, sur la contradiction imposée à l’administration Samuel.
  2. Michel Abitbol, Histoire d’Israël, sur le bilan durable de la première aliyah.
  3. Government of Palestine, A Survey of Palestine, et rapport démographique de l’UNSCOP, 1947.

Exclusivité SAPERE. Sur une matière aussi disputée, cette planche distingue ce qui fait consensus, ce qui relève d’une interprétation attribuée à son auteur, et ce que les archives ne permettent pas de trancher.

Le Moyen-Orient en infographies Voir l’ensemble de la série Le parcours complet en six actes : où l’on est et qui veut quoi, d’où viennent les organisations armées, les terrains où tout se joue, le monde autour, ce qui fait finir une guerre, et le bilan.
© SAPERE · 2026Acte premier

En savoir plus sur SAPERE

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur SAPERE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture