Un indice géopolitique annuel de stabilité internationale.
Cinq indicateurs structurants, un tous les deux mois. Chacun mesure une dimension du risque systémique mondial : militaire, économique, énergétique, technologique, sociétale. Ensemble, ils composent la note annuelle du Thermomètre du Monde.
La fin du commerce heureux
Pendant trente ans, le monde a fonctionné sur une idée simple : acheter là où c’est le moins cher, vendre partout où c’est possible, et faire confiance au commerce pour maintenir la paix. L’Europe achetait son gaz en Russie. Les États-Unis fabriquaient leurs téléphones en Chine. En avril 2026, cette logique ne se fissure plus : elle se fracture. Le commerce mondial ne s’effondre pas. Il se réarme. Les échanges ne disparaissent pas : ils se rangent. Chaque flux choisit désormais son camp.
- Cinq dimensions franchissent le seuil du niveau 4
- Trois sorties unilatérales majeures en soixante jours
- Le passage au niveau 5 exige que deux verrous structurels cèdent ensemble
Cinq signaux au rouge. Trois verrous encore actifs.
Le système ne grince plus, il se déchire sur plusieurs lignes simultanées. Le passage au niveau 5 n’est pas automatique : il exigera qu’au moins deux verrous structurels cèdent ensemble.
| Dimension | Indicateur clé | Seuil niveau 4 | Statut · Avril 2026 |
|---|---|---|---|
| Commerce bilatéral | Contraction des échanges États-Unis-Chine sur 12 mois consécutifs | Recul > 20 % sur l’année | ✓Contraction de ~25 % sur 2025, -11 % sur jan.-fév. 2026 (CNUCED) |
| Tarifs douaniers | Taux effectifs moyens États-Unis sur importations chinoises | > 50 % | ✓Taux effectifs > 100 % sur plusieurs catégories (Tax Foundation 2026) |
| Dollar & SWIFT | Part du dollar dans les réserves mondiales et transactions alternatives (yuan numérique) | Yuan numérique > 2,000 Mds$ transactions | ✓2,800 Mds$ transactions cumulées yuan numérique (BRI 2026) |
| Blocs industriels | Production captive de biens stratégiques dans chaque bloc (puces, batteries, médicaments) | > 30 % de production captive par bloc | ✓CHIPS Act US + IRA : production domestique en forte hausse, découplage engagé |
| Gouvernance OMC | Fonctionnement de l’organe de règlement des différends de l’OMC | Blocage effectif de l’arbitrage multilatéral | ✓Organe d’appel paralysé depuis 2019, décisions unilatérales systématiques |
| Sortie SWIFT | Retrait officiel d’un grand pays du système bancaire SWIFT | Sortie effective d’une économie du G20 | ○Non : sanctions ciblées mais aucune sortie totale d’un grand pays |
| Retrait OMC | Retrait officiel d’une grande puissance de l’OMC | Dépôt d’une notification de retrait | ○Non : menaces verbales, aucune notification formelle déposée |
| Standards technologiques | Incompatibilité des standards entre les deux blocs (internet, cloud, IA, télécoms) | Incompatibilité technique totale sur au moins 2 domaines | ○Divergence avancée mais interopérabilité partielle encore maintenue |
Ce que les prix à la pompe ne racontent pas.
La fragmentation économique ne se lit pas dans les cours boursiers du jour. Elle se lit dans les flux qui se redirigent, les blocs qui se forment, les règles qui disparaissent.
Un quart du commerce bilatéral États-Unis-Chine s’est contracté en un an.
Sur l’ensemble de 2025, le commerce bilatéral s’est contracté d’environ un quart. Sur les deux premiers mois de 2026, les exportations chinoises vers les États-Unis reculent encore de 11 %. C’est la plus forte contraction commerciale entre deux grandes puissances depuis les années 1930, sans crise financière ni pandémie comme déclencheur. La cause est entièrement politique.
Pour la première fois depuis la crise Lehman de 2008, un choc commercial majeur est de nature politique, sans cause sanitaire ni financière sous-jacente.
Le yuan numérique a franchi le seuil des 2,800 milliards. Le dollar n’est plus l’unique option.
Le e-CNY (yuan numérique) a dépassé 2,800 milliards de dollars de transactions cumulées. Ce n’est pas encore un rival du dollar dans les réserves mondiales. Mais c’est une infrastructure alternative fonctionnelle pour les pays qui souhaitent commercer sans passer par SWIFT. Chaque sanction américaine accélère son adoption.
Des droits de douane à plus de 100 % sur certains secteurs. La guerre tarifaire est devenue guerre commerciale.
Les taux effectifs dépassent 100 % sur plusieurs catégories de produits chinois. Ce n’est plus une mesure de pression : c’est une barrière d’exclusion. Certains biens ne peuvent plus économiquement rentrer sur le marché américain. La Chine a riposté par des contrôles à l’exportation sur les minerais stratégiques et des restrictions ciblées sur les entreprises américaines opérant sur son territoire.
Le commerce mondial ne s’effondre pas. Il se réorganise en blocs.
L’équivalent de 11 fois le PIB français transite chaque année par les frontières du monde. Ce chiffre ne baisse pas : il se redirige. La Chine quadruple sa part mondiale en 25 ans (3,9 % à 15,9 %). Les États-Unis reculent en parts relatives (12,1 % à 8,5 %) mais doublent en valeur absolue. Ce déplacement du centre de gravité est la mécanique profonde que les tarifs douaniers de 2026 tentent de contrarier.
Les Émirats quittent l’OPEP+. Le Japon abroge son interdiction d’exporter des armes létales.
En soixante jours : les Émirats arabes unis quittent l’OPEP+ le 1er mai. Le Japon abroge l’interdiction d’exporter des armes létales qui tenait depuis 1947. Et le détroit d’Ormuz, par lequel passait un cinquième du pétrole mondial, voit son trafic s’effondrer de 95 %. Trois ruptures institutionnelles en deux mois. Chacune était impensable il y a cinq ans. Ensemble, elles décrivent une accélération de la désintégration de l’ordre multilatéral.
L’économie n’est plus un terrain de coopération. C’est un champ de bataille géopolitique. Chaque flux choisit désormais son camp.
La mondialisation ne meurt pas. Elle se biolarise.
La fragmentation de 2026 n’est pas un effondrement. C’est une réorganisation. Les flux continuent, mais ils se rangent dans des blocs qui ne se font plus confiance.
Les tarifs comme arme d’exclusion, pas de négociation.
À plus de 100 % sur certaines catégories, les droits de douane américains ne sont plus une invitation à négocier. Ils sont une barrière d’exclusion. L’objectif n’est pas de collecter des recettes douanières : c’est de découpler les chaînes industrielles. La Chine répond par des contrôles à l’exportation sur les minerais stratégiques, par des restrictions ciblées sur les entreprises américaines et par la redirection de ses exportations vers l’Europe et le Sud global.
La BCE documente la redirection des exportations chinoises vers la zone euro depuis 2025 : les volumes augmentent, les prix baissent, les secteurs industriels européens se retrouvent pris en tenaille entre les deux blocs.
L’architecture financière se dédouble.
Le dollar reste la monnaie de réserve dominante avec près de 57 % des réserves mondiales fin 2025. Mais ce chiffre baisse régulièrement depuis dix ans, et l’infrastructure alternative s’est considérablement renforcée. Le yuan numérique, les accords bilatéraux en monnaies locales entre pays du Sud, les tentatives de BRICS+ de créer un instrument de règlement alternatif : aucun ne remplace le dollar à court terme. Ensemble, ils réduisent la dépendance et l’influence américaine sur le système financier mondial.
La sanction est l’arme qui a construit cette architecture alternative. Chaque exclusion de SWIFT a accéléré la recherche de contournements. Washington a armé sa monnaie, et ses adversaires ont construit des boucliers.
La souveraineté industrielle comme nouvelle doctrine universelle.
Le CHIPS Act américain. Le règlement européen sur les semi-conducteurs. Les politiques industrielles chinoises « Made in China 2025 » et « dual circulation ». La politique d’autosuffisance alimentaire indienne. En 2026, presque toutes les grandes économies ont adopté des politiques de souveraineté industrielle sur leurs secteurs stratégiques. Ce n’est plus une déviation nationaliste : c’est devenu la norme.
Le libre-échange reste le discours officiel de toutes les négociations multilatérales. La réalité industrielle s’en éloigne à grande vitesse. L’OMC organise des négociations que ses membres contournent systématiquement par des accords bilatéraux, des subsidies ciblées et des contrôles à l’exportation.
La discussion sur la fragmentation se concentre sur les États-Unis et la Chine. Elle sous-estime le rôle des pays du Sud global comme arbitres du nouveau système. L’Inde, l’Indonésie, le Brésil, l’Afrique du Sud refusent de choisir un camp et profitent des deux. Ce « tiers-bloc » non aligné représente plus de 40 % de la population mondiale et une fraction croissante du commerce mondial. Sa cohésion (ou son fractionnement) déterminera si la fragmentation produit deux blocs ou un système multipolaire plus complexe.
Prise en tenaille entre deux logiques incompatibles.
La France est simultanément alliée des États-Unis dans l’OTAN, partenaire commercial majeur de la Chine, et membre d’une Union européenne qui cherche à définir une troisième voie. Cette triangulation devient de plus en plus difficile à tenir.
Dépendance aux chaînes chinoises dans l’industrie automobile
L’industrie automobile française dépend de composants (batteries, électronique, matériaux) produits en Chine ou avec des matières premières chinoises. La montée en puissance des véhicules électriques chinois sur le marché européen menace simultanément les parts de marché et les emplois industriels. Les droits de douane européens adoptés en 2024-2025 n’ont pas encore résolu la dépendance structurelle.
Exposition aux tarifs américains dans l’agroalimentaire et le luxe
Les exportations françaises vers les États-Unis (vins, spiritueux, produits laitiers, mais aussi aéronautique via Airbus) restent exposées à des représailles tarifaires américaines dans le cadre des tensions commerciales transatlantiques. La trêve du conflit Airbus-Boeing reste fragile.
Le Thermomètre peut baisser. Il peut monter.
Cinq dimensions au rouge, trois sorties unilatérales en soixante jours, un détroit stratégique fermé. La trajectoire est claire : chaque cassure sectorielle rapproche le point de bascule vers le niveau 5.
Quatre-vingts ans d’allers-retours entre intégration et fragmentation.
Chaque époque a son propre dosage. Avril 2026 marque le retour au niveau le plus haut depuis la guerre froide, mais avec une nouveauté : la rupture n’est plus idéologique, elle est technologique et industrielle.
Ce que dit l’histoire longue : les périodes de mondialisation profonde ont toujours été suivies de replis. Ce qui est nouveau en 2026, c’est la vitesse de la transition et le fait que les deux premiers acteurs mondiaux sont simultanément en compétition sur tous les domaines : commercial, technologique, financier, militaire.
Si un accord commercial partiel États-Unis-Chine se matérialise avant fin 2027 et si l’OMC retrouve une capacité d’arbitrage minimale, l’indicateur revient vers 3 / 5. La fragmentation avancée cède la place à une rivalité structurelle gérée, comme la guerre froide économique tardive.
Si un grand pays sort officiellement de SWIFT ou de l’OMC, ou si les standards technologiques deviennent totalement incompatibles entre les deux blocs, l’indicateur atteint 5 / 5. Le système commercial mondial se divise définitivement en deux. Le retour en arrière devient techniquement et politiquement quasi impossible.
Le commerce mondial ne s’effondre pas. Il se réarme. Plus une préparation à la rupture : déjà une fragmentation avancée.
OMC, World Trade Statistics 2025. CNUCED, statistiques commerciales 2026. Tax Foundation, suivi des tarifs douaniers 2026. FMI, COFER (réserves de change). Banque des règlements internationaux, yuan numérique. Penn Wharton, Effective Tariff Rates mars 2026. ING Research, choc tarifaire américain 2025-2026. BCE, redirection des exportations chinoises vers la zone euro. Rhodium Group, China and the Future of Global Supply Chains 2025. Andaman Partners, The Rise and Global Impact of China’s Exports, septembre 2025.
économique
Pendant trente ans, le monde a fonctionné sur une idée simple : acheter là où c’est le moins cher, vendre partout où c’est possible, et faire confiance au commerce pour maintenir la paix. En avril 2026, cette logique ne se fissure plus : elle se fracture. Les exportations chinoises vers les États-Unis reculent de 11 % sur les deux premiers mois de l’année. Le commerce bilatéral s’est contracté d’environ un quart sur 2025, soit près de 170 milliards de dollars évaporés.
Cinq dimensions franchissent simultanément le seuil du niveau 4. Les tarifs dépassent 100 % sur certaines catégories d’importations chinoises. Le yuan numérique dépasse 2,800 milliards de dollars de transactions. Les Émirats quittent l’OPEP+. Le Japon abroge son interdiction d’exporter des armes létales. L’organe d’appel de l’OMC reste paralysé. Trois sorties unilatérales majeures en soixante jours. Trois verrous tiennent encore : aucun grand pays n’est sorti de SWIFT, aucune puissance n’a déposé de notification de retrait de l’OMC, les standards technologiques restent partiellement interopérables.
Le Thermomètre atteint 4 / 5, le niveau le plus élevé depuis la guerre froide. Le passage au niveau 5 exige que deux verrous structurels cèdent ensemble. Aucun de ces seuils n’est encore franchi. Mais la trajectoire est claire : chaque cassure sectorielle rapproche le point de bascule.
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