Le Thermomètre du Monde, Indicateur 1 · Risque militaire · Février 2026 · SAPERE
THERMOMÈTRE
DU MONDE
Février 2026  ·  Indicateur 1 / 5

Un indice géopolitique annuel de stabilité internationale.

Cinq indicateurs structurants, un tous les deux mois. Chacun mesure une dimension du risque systémique mondial : militaire, économique, énergétique, technologique, sociétale. Ensemble, ils composent la note annuelle du Thermomètre du Monde.

Sommes-nous à l’aube d’une troisième guerre mondiale ?

Comprendre la peur. Mesurer le risque. Distinguer le réel du spectaculaire.

Pendant trente ans, le monde a cru que le commerce suffisait à empêcher la guerre. L’Europe achetait son gaz en Russie. L’Amérique faisait assembler ses téléphones en Chine. La peur de perdre de l’argent, pensait-on, l’emporterait toujours sur la peur de perdre une frontière. La dissuasion nucléaire faisait le reste. On vivait dans une paix que personne n’avait vraiment décrétée mais dont tout le monde avait pris l’habitude. En 2026, cette équation se retourne. Les États ne cherchent plus à rassurer leurs partenaires : ils cherchent à se préparer.

Indicateur
Risque militaire
Note février 2026
3 / 5
Niveau
Rivalité structurelle ouverte
Prochain indicateur
Avr. 2026, fragmentation économique
3 / 5
Diagnostic structurel · Février 2026
Rivalité structurelle ouverte
  • Trois dimensions sous pression critique
  • Deux verrous tiennent encore
  • Aucun affrontement direct entre grandes puissances

Trois signaux au rouge. Deux verrous encore actifs.

Le passage au niveau 4 ne se déclenche pas par une pression supplémentaire, mais par une rupture : premier accrochage direct entre armées régulières, silence d’une ligne rouge, mobilisation générale décrétée. Aucune de ces ruptures n’est intervenue.

Dimension Indicateur clé Seuil niveau 3 Statut · Février 2026
Engagement Conflit cinétique direct entre grandes puissances nucléaires sous drapeau national Oui Non : guerres par procuration, aucun affrontement direct
Dépenses Budgets militaires mondiaux cumulés (mesure l’effort collectif d’armement) > 2,500 Mds$ 2,718 Mds$ (SIPRI 2024) : +9,4 % en un an
Nucléaire Existence de traités bilatéraux de limitation des armes stratégiques entre puissances nucléaires majeures Non Non : fin de New START le 5 fév. 2026 : premier vide juridique depuis 1972
Canaux de crise Lignes directes opérationnelles entre états-majors des grandes puissances pour gérer les incidents Non Oui : canaux Washington-Moscou et Washington-Pékin actifs, mais en dégradation
Mobilisation Économie de préparation industrielle massive (production militaire prioritaire, cible OTAN 5 % PIB) Oui (partielle) En cours : cible OTAN 5 % PIB votée à La Haye, juin 2025
Signal au rouge (seuil franchi) Verrou encore actif

Le danger ne vient pas du bruit. Il vient de l’engrenage mécanique.

Le spectaculaire se nourrit des déclarations martiales et des images de défilés. Le réel se mesure à la structure : budgets votés, chaînes de production reconfigurées, traités qui tombent sans bruit.

2,718 milliards de dollars de dépenses militaires mondiales en 2024 SIPRI · Military Expenditure Database 2025

La dixième année consécutive de hausse. +9,4 % en un an.

C’est la plus forte progression annuelle depuis la fin de la guerre froide. Les États-Unis en représentent 997 milliards à eux seuls, la Chine 314 milliards. L’Allemagne atteint 88,5 milliards après une hausse de 28 % en un an, premier budget militaire d’Europe occidentale depuis la réunification. La Pologne consacre 4,2 % de son PIB à ses armées.

Au sommet de La Haye en juin 2025, les membres de l’OTAN se sont engagés sur un objectif de 5 % du PIB à horizon 2035. C’est plus du double de l’ancienne cible. Aucun État n’a annoncé vouloir revenir en arrière.

0 traité bilatéral encadrant les arsenaux nucléaires américain et russe US State Dept · New START

Pour la première fois depuis 1972, aucun plafond légal.

Le 5 février 2026, le traité New START a expiré sans successeur. Ce traité limitait chaque camp à 1,550 ogives nucléaires déployées et 700 vecteurs, avec inspections croisées obligatoires. Ces inspections avaient déjà cessé en 2020 et n’ont jamais repris. La Russie avait suspendu sa participation formelle en février 2023.

Le monde nucléaire est désormais triangulaire, avec un arsenal chinois estimé à 600 têtes en 2024 et projeté au-delà de 1,000 d’ici 2030, sans aucune règle écrite.

×6,7 production d’obus en Europe depuis 2022 Commission européenne · 2025

De 300,000 obus par an en 2022 à 2 millions fin 2025.

Ce chiffre ne mesure pas une livraison à l’Ukraine. Il mesure une reconversion industrielle. En trois ans, l’Europe a multiplié par près de sept sa capacité de production de munitions d’artillerie. Rheinmetall a ouvert le plus grand site européen de production de munitions à Unterlüss en 2024. La Corée du Sud exporte des chars K2 par centaines vers la Pologne.

On ne fait pas la guerre par hasard. On la prépare.

61 conflits actifs impliquant au moins un État recensés en 2024 UCDP · Uppsala University 2025

Le chiffre le plus élevé depuis 1946.

Le Thermomètre mesure le risque d’une guerre entre grandes puissances. Mais ce risque ne se lit pas dans un monde pacifié : il se superpose à une carte déjà saturée de conflits ouverts. 17 en Afrique, 10 en Asie-Pacifique, 6 au Moyen-Orient, 2 en Europe. Aucun n’oppose directement deux grandes puissances sous leur pavillon. Tous impliquent, à des degrés divers, leur soutien indirect.

Tant que les grandes puissances ne s’engagent pas sous leur propre pavillon, la multiplication des conflits périphériques ne fait pas basculer le système. Elle le fragilise.

Le risque de guerre ne s’effondre pas. Il se structure. Le sentiment d’insécurité n’est pas une illusion médiatique : il se lit dans les budgets votés, les usines qui se reconfigurent, les traités qui tombent.

Lecture SAPERE · Indicateur militaire février 2026

La préparation, pas encore la rupture.

Trois évolutions structurelles distinguent 2026 des tensions précédentes. Elles ne sont pas spectaculaires. Elles sont mécaniques. Et les mécanismes sont plus dangereux que les discours.

01

La souveraineté prime sur la prospérité.

Les États acceptent désormais des coûts économiques majeurs pour réduire leur vulnérabilité militaire. L’Allemagne a voté un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour sa défense. La Pologne consacre 4,2 % de son PIB à ses armées. L’OTAN a triplé son objectif de dépenses. Ce n’est plus une série d’ajustements. C’est une réorientation systémique.

Quand un État investit 3,5 % de son PIB dans les armes, il réduit physiquement sa marge de manoeuvre pour la paix. Les choix deviennent irréversibles année après année.

À surveiller : le franchissement du seuil de 3 % du PIB pour la majorité des membres OTAN marquerait une économie de préparation de niveau 4.
02

La dissuasion est dérégulée.

Fin de New START sans successeur. Chine non contrainte par aucun traité bilatéral. Arsenal russe dont on ne connaît plus le plafond officiel. Pour la première fois depuis les accords SALT I de 1972, aucune inspection réciproque n’est prévue entre les deux plus grands arsenaux du monde. La dissuasion ne disparaît pas. Elle fonctionne sans filet.

La doctrine du seuil tient encore : personne n’assume l’engagement direct. Mais sans traité pour l’encadrer, elle ne repose plus que sur elle-même.

À surveiller : tout déploiement visible au-delà des plafonds historiques de New START constituerait un signal de niveau 4.
03

L’industrie civile bascule.

La production d’obus européens multipliée par 6,7 en trois ans. L’EDIP (European Defence Industry Programme, 1,5 milliard d’euros) adopté en décembre 2025. L’instrument SAFE (150 milliards d’euros pour les marchés d’armement conjoints). Le livre blanc « Readiness 2030 » qui fixe un horizon opérationnel : l’Europe doit pouvoir soutenir un conflit majeur d’ici 2030.

Ce n’est pas encore une économie de guerre : aucune usine civile n’a été réquisitionnée. Mais la frontière entre production militaire et production civile s’amincit chaque trimestre.

À surveiller : la réquisition effective de chaînes de production civiles (automobile, électronique) pour l’armement marquerait le niveau 4.
Angle mort

Les analyses du risque militaire se concentrent sur les grandes puissances nucléaires. Elles sous-estiment systématiquement les puissances moyennes armées : Turquie, Iran, Corée du Nord, Pakistan. Ces acteurs peuvent déclencher des escalades que les grandes puissances ne contrôlent pas, et dont les lignes directes existantes ne sont pas conçues pour gérer la vitesse.

À la fois mieux armée et moins préparée qu’elle ne l’affirme.

La France occupe une position singulière dans le Thermomètre. Puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, deuxième exportateur mondial d’armement : ses choix budgétaires et industriels reflètent exactement la tension que mesure l’indicateur.

Levier 01
57,1 Md€
Budget Défense 2026 (hors pensions)
Troisième année de la LPM 2024-2030 (413 Mds€ sur sept ans). Ratio PIB estimé à 2,1 %, en deçà de la cible OTAN de 3,5 % votée à La Haye. Trajectoire vers 76,3 Mds€ en 2030.
Levier 02
~290
Têtes nucléaires (arsenal stable)
Seule puissance nucléaire de l’UE depuis le Brexit. Dissuasion jamais intégrée à l’OTAN. SNLE de classe Triomphant + composante aéroportée Rafale/ASMP-A. Modernisation SNLE 3G horizon 2035.
Levier 03
2e
Exportateur mondial d’armement 2020-2024
9,6 % des ventes mondiales, +11 % vs 2015-2019 (SIPRI, mars 2025). La France a détrôné la Russie. Rafale, Scorpène, Caesar, MBDA : carnets pleins, 65 pays clients.
Vulnérabilités documentées

Format des armées calibré pour une autre époque

111,000 militaires d’active fin 2024, conçus pour les engagements expéditionnaires, pas pour un conflit de haute intensité prolongé en Europe. Tenir un mois en haute intensité exigerait une mobilisation des réserves (26,000 réservistes opérationnels) et une reconfiguration logistique lourde. Un nouveau service militaire volontaire a été annoncé par le président le 27 novembre 2025.

Stocks de munitions identifiés comme critiques depuis 2022

Les 16 Mds€ dédiés aux munitions dans la LPM 2024-2030 restent insuffisants pour combler l’écart entre capacités de production et consommation observée en Ukraine. Le déficit structurel persiste malgré la montée en cadence engagée chez Nexter et MBDA.

Dépendances externes sur les composants critiques

Semi-conducteurs, terres rares, certains matériaux composites restent importés. Le projet SCAF reste politiquement fragile dans sa coopération avec l’Allemagne et l’Espagne.

La France dispose de tous les attributs de la puissance (dissuasion, industrie, rang diplomatique), mais tous dans des formats calibrés pour une autre époque. Le Thermomètre de février 2026 la saisit au moment exact où elle commence à s’adapter, sans avoir encore tranché le rythme ni l’échelle de cette adaptation.

Le Thermomètre peut baisser. Il peut monter.

Entre la pression actuelle et la rupture, il reste une distance. Et des verrous qui tiennent encore. C’est ce qui distingue le niveau 3 du niveau 4.

Retour vers 2 / 5
Scénario de désescalade
Un accord de substitution à New START, même informel. Un sommet trilatéral États-Unis-Russie-Chine sur la limitation des arsenaux. Une réduction coordonnée des budgets militaires sur deux ans consécutifs. Une normalisation diplomatique en Ukraine permettant la reconstitution des canaux de crise.
Probabilité à 12 mois : très faible. Chaque condition exige une confiance mutuelle qui n’existe plus.
Maintien du 3 / 5
Scénario central
Les budgets continuent d’augmenter. Aucun traité ne se reconstitue. Les usines ne retournent pas au civil. Mais les verrous de l’engagement direct et des canaux de crise tiennent. La rivalité structurelle devient un état semi-permanent, comme la guerre froide tardive.
Probabilité à 12 mois : élevée. Le régime de préparation s’installe comme nouvelle norme.
Passage au niveau 4
Scénario de rupture
Un premier accrochage direct entre armées régulières de grandes puissances (détroit de Taïwan, mer Noire, Baltique). Fermeture effective d’un canal de crise pendant plus de 72 heures après un incident. Mobilisation générale décrétée dans un des membres du P5. Déploiement visible d’armes nucléaires tactiques.
Niveau 4 = rupture, pas pression supplémentaire. Un seul de ces événements suffit.

La paix n’était pas un acquis. C’était un investissement que personne n’a renouvelé.

La période 1990-2001 n’était pas la norme. C’était une parenthèse exceptionnelle. Avant elle, la rivalité nucléaire était nue. Après elle, elle le redevient, traité après traité.

1945–1962
3/5
Rivalité nue
Guerre froide sans garde-fous. Aucun traité bilatéral. Course aux armements non contrainte. Crise de Cuba en 1962 : le monde passe à quelques heures d’une guerre nucléaire.
1963–1989
2/5
Architecture des traités
TNP (1968), SALT I (1972), FNI (1987). La dissuasion devient vérifiable. Les arsenaux sont plafonnés et inspectés. Les grandes puissances acceptent des contraintes mutuelles.
1990–2013
1–2/5
Dividendes de la paix
Effondrement de l’URSS. START I (1991). Les budgets militaires mondiaux chutent de 35 % entre 1989 et 1998. On croit la grande guerre devenue impossible. La parenthèse la plus calme depuis 1914.
2014–2026
3/5
Bascule confirmée
Crimée (2014), sortie du FNI (2019), fin de New START (2026). Les budgets bondissent. Les arsenaux s’accumulent sans règle. L’architecture bâtie après 1963 se démantèle traité après traité.

La question n’est pas de savoir si la peur est justifiée. Elle l’est. La question est de savoir combien de temps les deux verrous qui tiennent encore (l’absence d’affrontement direct et les canaux de crise) continueront à tenir.

Si les verrous tiennent

Si aucun accrochage direct n’intervient entre armées régulières de grandes puissances d’ici fin 2027 et si un accord de limitation, même informel, se met en place entre Washington et Moscou, alors l’indicateur reste à 3 / 5 ou revient vers 2. La rivalité s’institutionnalise sans déboucher sur un conflit ouvert.

Si un verrou cède

Si un premier tir direct entre armées régulières de grandes puissances intervient, ou si les canaux de crise restent silencieux plus de 72 heures après un incident grave, l’indicateur bascule vers 4 / 5. La préparation devient engagement. Le spectaculaire rejoint le réel.

Si la guerre se prépare dans les arsenaux, elle se finance dans les budgets et se fabrique dans les usines. Elle s’empêche dans les téléphones qui sonnent encore.

Sources et références

SIPRI, Military Expenditure Database 2025. Arms Control Association, New START. OTAN, sommet de La Haye, juin 2025. UCDP, Uppsala Conflict Data Program 2024. Escola de Cultura de Pau, Alert! 2025. Commission européenne, EDIP et instrument SAFE, décembre 2025. FAS (Federation of American Scientists), Nuclear Notebook 2024. Ministère des Armées, LPM 2024-2030.

Analyse complète
En résumé
Thermomètre du Monde
Thermomètre du Monde · Indicateur 1 · 3 / 5 1 3 5 3 sur 5
Février 2026 · Risque
militaire
Sommes-nous à l’aube d’une troisième guerre mondiale ?
Rivalité structurelle ouverte
Le risque de guerre ne s’effondre pas. Il se structure. Le danger réel ne se lit pas dans les discours. Il se lit dans les budgets votés, les usines qui se reconfigurent, les traités qui tombent.

Pendant trente ans, le monde a cru que le commerce suffisait à empêcher la guerre. En février 2026, cette équation se retourne. Les États ne cherchent plus à rassurer leurs partenaires : ils cherchent à se préparer. Le 5 février, le dernier traité bilatéral limitant les armes nucléaires stratégiques entre Washington et Moscou a expiré. Pour la première fois depuis 1972, plus aucun plafond légal ne contraint les deux plus grands arsenaux du monde.

Trois signaux passent au rouge simultanément. Les dépenses militaires mondiales atteignent 2,718 milliards de dollars, dixième année consécutive de hausse, plus forte progression depuis la guerre froide. Le cadre nucléaire bilatéral s’effondre avec la fin de New START. La mobilisation industrielle s’accélère : l’Europe produit désormais 2 millions d’obus par an, contre 300,000 en 2022. Deux verrous tiennent encore : aucun affrontement direct entre armées régulières de grandes puissances, et les canaux de crise (lignes directes Washington-Moscou et Washington-Pékin) restent opérationnels.

C’est pourquoi le Thermomètre s’arrête à 3 / 5 et non à 4 : on ne fait pas la guerre par hasard, on la prépare. Nous en fabriquons les conditions matérielles. La question n’est plus de savoir si la peur est justifiée. Elle l’est. La question est de savoir combien de temps les deux verrous qui tiennent encore continueront à tenir.

Dépenses militaires
2,718 Mds$
dixième année consécutive de hausse, +9,4 % en un an, record depuis la guerre froide (SIPRI 2024)
Cadre nucléaire
0 traité
fin de New START le 5 fév. 2026 : premier vide juridique sur les arsenaux stratégiques depuis 1972
Mobilisation industrielle
×6,7
production d’obus en Europe depuis 2022 : de 300,000 à 2 millions par an (Commission européenne)
Engagement direct
Verrou actif
aucun affrontement cinétique direct entre armées régulières de grandes puissances sous pavillon national
Canaux de crise
Opérationnels
lignes directes Washington-Moscou et Washington-Pékin maintenues, mais fréquence des échanges en déclin
Conflits actifs
61
conflits actifs impliquant au moins un État en 2024 : plus haut niveau depuis 1946 (UCDP)
Signal au rouge : seuil de niveau 3 franchi
Verrou encore actif : niveau 4 non atteint
Prochain · Avr. 2026 · Indicateur 2

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