SAPERE · Les Forces et les Failles · Arrêté au 18 juillet 2026 · Tendance depuis 2020
🇺🇬 Ouganda
48,2 millions d’habitants. Le pétrole du lac Albert, découvert en 2006, vise à nouveau un premier baril pour l’été 2026. Au pouvoir depuis 1986, Yoweri Museveni a été réélu en janvier 2026 lors d’un scrutin tenu sous coupure d’internet. Le 28 juin, des soldats ont bloqué les locaux du principal groupe de presse indépendant du pays.
SAPERE 2.2 · Un État captatif qui attend son pétrole
Fragile, béquilles multiples
2,4/5
12,45
Pétrole toujours promis · loi liberticide · captation par le cercle présidentiel
↘Tendance depuis 2020 : l’économie et l’hydroélectricité progressent, mais la trajectoire institutionnelle se dégrade nettement : loi anti-homosexualité, suspension de la Banque mondiale, verrouillage électoral.
Ce score mesure la capacité à absorber un choc et à préserver sa liberté d’action, non le niveau de vie ni la popularité du gouvernement. À 2,4/5, l’Ouganda se situe parmi les puissances fragiles à béquilles multiples : une croissance réelle, mais un État dont les réseaux de pouvoir captent déjà une partie des contrats et de la sous-traitance liés à la future rente pétrolière.
PIB nominal 2025
~66 Mds $
Estimation Fitch/FMI 2025 · environ 88e rang mondial
PIB PPA
~187 Mds $
Environ 82e rang mondial · croissance parmi les plus fortes d’Afrique
Exportations · poids mondial
~0,03 %
~8 Mds $ (2024) · or, café, poisson et cacao
Importations · poids mondial
~0,05 %
~13,8 Mds $ (2024) · carburants, machines et véhicules
En résumé
Le pétrole du lac Albert, découvert en 2006, n’a toujours pas coulé. Vingt ans après, les champs de Tilenga et de Kingfisher visent à nouveau un premier baril pour l’été 2026, avec des exportations attendues en octobre par l’oléoduc chauffé de l’Afrique de l’Est (EACOP). Chaque échéance précédente, 2020, 2023, 2025, avait déjà été annoncée puis reportée : la prudence reste de mise. Mais l’économie n’a pas attendu le brut pour croître : plus de 6 % par an depuis deux ans, portés par le café, le tourisme et la diaspora, avec une inflation contenue sous 4 %.
Cette croissance s’inscrit cependant dans une trajectoire institutionnelle qui s’est nettement dégradée depuis 2022. La loi anti-homosexualité de 2023, l’une des plus sévères au monde, a valu au pays la suspension pendant deux ans de tout nouveau financement de la Banque mondiale, rétabli en 2025 sous conditions. Une enquête de Mediapart (février 2025) documente qu’une trentaine de proches du président Museveni détiennent des parts dans les sous-traitants du projet pétrolier de TotalEnergies. Museveni, au pouvoir depuis 1986, a été réélu en janvier 2026 sous coupure d’internet ; en juin, l’armée a mis le principal groupe de presse indépendant sous blocus.
L’Ouganda ne dépend donc pas du pétrole pour croître : il dépend de ses institutions pour transformer cette croissance en puissance durable, et c’est précisément là qu’il échoue pour l’instant. Le pays ressemble à un État captatif pré-pétrolier, où les réseaux de pouvoir s’assurent déjà une part des contrats et de la sous-traitance liés à une rente qui n’existe pas encore.
9 piliers de puissance SAPERE
Niveau \ Tendance depuis 2020
− En baisse
= Stable
+ En hausse
Solidement ancré4,0-5,0
Résilient3,0-3,9
Économie et finance 3,0Énergie et ressources 3,0
Sous tension2,5-2,9
Défense et sécurité 2,7
Fragile1,5-2,4
Autonomie stratégique 2,4Démographie et capital humain 2,3Diplomatie, influence et information 2,1Gouvernance et institutions 1,7
Innovation et savoir 2,2
Industrie et technologie 2,3
En défaillance1,0-1,4
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Pourquoi ces neuf notes ?
Qui tient le pays ?
Yoweri Museveni et le Mouvement de résistance nationale (NRM). Au pouvoir depuis 1986, Museveni a été réélu en janvier 2026 pour un septième mandat avec 71,65 % des voix, un scrutin tenu sous coupure d’internet et suivi d’une répression des manifestations. Le parti NRM contrôle une large majorité au Parlement, où un nouveau président de l’Assemblée a été élu en mai 2026. Une enquête de Mediapart publiée en février 2025 documente qu’une trentaine de proches du président, famille, conseillers, officiers supérieurs, détiennent des parts dans les sous-traitants du méga-projet pétrolier de TotalEnergies. Le fils du président, le général Muhoozi Kainerugaba, chef des forces de défense et conseiller présidentiel spécial pour les opérations spéciales, occupe une position centrale qui alimente les spéculations sur une succession dynastique. Le pouvoir de Museveni reste aussi une affaire de géographie politique : le royaume traditionnel du Buganda (région de Kampala), avec lequel les relations sont anciennes et ambivalentes, autour d’une demande récurrente d’autonomie fédérale (federo) jamais pleinement satisfaite, a de nouveau donné ses majorités à l’opposition en 2026, comme la région voisine de Busoga, tandis que l’ouest et certaines régions rurales restent le socle électoral du NRM.
Centre de gravité
Présidence Museveni, NRM et armée (UPDF). Le système décide de manière verticale et personnalisée, avec un rôle croissant du cercle familial.
Vitesse d’exécution
Rapide sur les grands projets d’infrastructure (pétrole, électricité), plus lente sur l’emploi des jeunes et la lutte contre la corruption.
Test politique
Gestion des recettes pétrolières naissantes, trajectoire de la dette et organisation, ou non, d’une transition au sommet de l’État.
Qui tient le pays de l’extérieur ?
Une dépendance qui se déplace de l’aide vers le pétrole, avec un précédent qui rappelle sa fragilité. L’Ouganda finance sa dette via un programme de suivi du FMI et des marchés locaux, mais reste exposé aux Émirats arabes unis et à la Chine pour ses débouchés et ses approvisionnements. L’épisode de la Banque mondiale, suspension de tout nouveau financement entre 2023 et 2025 après l’adoption de la loi anti-homosexualité, a montré combien cette dépendance peut se couper du jour au lendemain, avant de se rétablir sous conditions.
Échelle de dépendance (● à ●●●●) : intensité globale du lien, combinant le poids commercial, la dépendance technologique, l’exposition financière et le levier politique que l’acteur peut exercer. Plus de points signifie une prise plus forte sur les marges de décision de Kampala.
CHINE
●●●●●
Deuxième source d’importations et principal fournisseur de biens industriels (machines, électronique, textiles), partenaire du champ pétrolier de Kingfisher via CNOOC. Huawei a aussi équipé Kampala de plusieurs milliers de caméras de surveillance, pour un montant proche de trois semaines de transferts de la diaspora : ses techniciens ont aidé les autorités à percer le chiffrement des messages de l’opposant Bobi Wine, provoquant son arrestation avant un rassemblement.
L’équipementier qui construit le réseau est aussi celui qui, une fois, a aidé à l’écouter.
ÉMIRATS ARABES UNIS
●●●●
Premier débouché à l’export (or notamment) et deuxième source d’importations.
Concentration extrême sur un seul marché pour l’or.
TANZANIE
●●●
Devenue premier fournisseur du pays et point de passage obligé de l’oléoduc EACOP vers l’océan Indien.
Dépendance logistique totale pour l’exportation du pétrole.
FRANCE
●●●
Premier investisseur occidental via TotalEnergies (Tilenga, EACOP) : environ 4,2 milliards de dollars d’investissements prévus entre 2024 et 2027.
Une première action en justice sur le devoir de vigilance a été jugée irrecevable en 2023 ; une seconde procédure, avec 26 plaignants ougandais, reste pendante.
BANQUE MONDIALE
●●●●
Un des principaux bailleurs historiques du pays, avec un portefeuille de plusieurs milliards de dollars, dont un nouveau paquet de 2 milliards annoncé en octobre 2025.
A suspendu tout nouveau financement entre août 2023 et juin 2025 après l’adoption de la loi anti-homosexualité : la dépendance peut se couper du jour au lendemain.
UNION EUROPÉENNE
●●●
Premier marché du café ougandais, environ 60 % des exportations, bailleur de développement de long terme, et cité parmi les pays envisagés pour l’externalisation du retour de migrants déboutés du droit d’asile en Europe.
A voté en 2022 une résolution condamnant les atteintes aux droits humains liées au projet pétrolier ; l’Ouganda figure par ailleurs parmi les pays cités dans les discussions européennes sur l’externalisation du retour de migrants déboutés du droit d’asile, un dossier voté au Parlement européen en juin 2026 mais dont la portée opérationnelle reste à stabiliser.
Communauté d’Afrique de l’Est
●●●●
Kenya, Soudan du Sud, RD Congo et Rwanda absorbent l’essentiel des exportations manufacturées et agricoles ougandaises.
Dépendance aux corridors d’accès à la mer et aux crises régionales.
ÉTATS-UNIS
●●●
Depuis la base aérienne d’Entebbe, des avions américains mènent depuis plus d’une décennie des missions de surveillance régionale, à l’origine contre l’Armée de résistance du Seigneur. En décembre 2024, un avion espion a survolé sans autorisation des bases militaires ougandaises et les installations pétrolières du lac Albert, jusqu’à ce que Kampala lui retire son droit de survol. Le poids commercial reste pourtant marginal, moins de 2 % des exportations, d’autant que Washington a exclu l’Ouganda du régime préférentiel AGOA depuis janvier 2024 pour violations des droits humains.
Un œil dans le ciel plus qu’un débouché commercial.
La contradiction diplomatique
Kampala revendique un rôle de gendarme régional, l’un des principaux contributeurs de troupes en Somalie depuis 2007, fer de lance de la lutte contre les ADF en RD Congo, alors que sa propre gouvernance intérieure s’est durcie depuis 2023 : loi anti-homosexualité parmi les plus sévères au monde, coupure d’internet en janvier 2026, répression des manifestations post-électorales, exil du principal opposant.
Cette tension traverse toute sa politique étrangère. Le pays qui forme des officiers étrangers et accueille des délégations militaires occidentales est le même que le Parlement européen a épinglé pour ses violations des droits humains, et que Reporters sans frontières range parmi les prédateurs de la liberté de la presse. Kampala a d’ailleurs démontré, en maintenant sa loi malgré deux ans de suspension du financement de la Banque mondiale, qu’elle préfère payer le prix de l’isolement plutôt que de céder sur ce terrain : une autonomie de décision réelle, mais acquise au prix fort.
Commerce, IDE et position française
5 premiers clients
Pays
Produits
Montant
Poids
Émirats arabes unis
Or
~2,6 Mds $
~32,5 %
Kenya
Produits agricoles et manufacturés
~584 M $
~7,3 %
Hong Kong
Or
~520 M $
~6,5 %
Soudan du Sud
Ciment, sucre, produits laitiers
~488 M $
~6,1 %
Italie
Café
~480 M $
~6 %
Exportations totales 2024 : environ 8 Mds $ (ITC Trade Map/COMTRADE). France hors top 15 comme client : présence commerciale marginale, mais premier investisseur occidental (voir encart IDE). Le poids de l’or dans ces chiffres dépasse largement la production minière ougandaise officiellement enregistrée : il reflète pour une large part le rôle du pays comme plateforme régionale de raffinage et de réexportation d’or extrait ailleurs, notamment en RD Congo.
5 premiers fournisseurs
Pays
Produits
Montant
Poids
Tanzanie
Carburants, or et métaux précieux
Shs 12,46 milliers de Mds
~21,9 %
Chine
Machines, électronique, textiles
Shs 10,92 milliers de Mds
~19,2 %
Inde
Produits pharmaceutiques, produits raffinés
Shs 5,48 milliers de Mds
~9,6 %
Émirats arabes unis
Carburants raffinés
Shs 4,58 milliers de Mds
~8,1 %
Kenya
Biens de consommation, produits pétroliers
Shs 4,39 milliers de Mds
~7,7 %
Exercice budgétaire 2024/2025 (Uganda Revenue Authority, Databook), total des importations : Shs 56,83 milliers de milliards. La Tanzanie a dépassé la Chine comme premier fournisseur en quatre ans, portée par les flux d’or et de métaux précieux. France hors top 15.
Position Chine à l’export : environ 130 M $ en 2024, loin derrière son rang de deuxième fournisseur, mais en forte hausse portée par le café (accords sino-ougandais de 2025-2026). Position États-Unis : environ 1,7 % des exportations (~136 M $, 2024) et absence du top 5 fournisseurs ; le lien passe davantage par la coopération sécuritaire que par le commerce, d’autant que Washington a exclu l’Ouganda du régime préférentiel AGOA depuis janvier 2024 pour violations des droits humains, exclusion toujours en vigueur pour 2026.
IDE entrants
~3,3 Mds $
Flux entrants 2024 (Bank of Uganda/UBOS/UIA), +4,1 % sur un an ; stock cumulé porté à environ 20,3 Mds $, en hausse de 11,5 % sur un an. Mines et carrières, plus transport et entreposage, concentrent près de 79 % des flux, portés par le pétrole.
Investisseurs
TotalEnergies (France) et CNOOC (Chine) dominent désormais les flux liés au pétrole ; Pays-Bas, Kenya, Royaume-Uni et Maurice restent des investisseurs historiques hors hydrocarbures.
🇫🇷 Position France
Premier investisseur occidental : environ 40 entreprises françaises présentes, 4,2 Mds $ d’investissements prévus entre 2024 et 2027 (énergie, transport, eau, santé, numérique). TotalEnergies détient 56,67 % du champ de Tilenga et 62 % de l’oléoduc EACOP, aux côtés de CNOOC et des compagnies publiques ougandaise et tanzanienne, un projet aussi contesté juridiquement en France que porté diplomatiquement.
Quatre tendances structurelles
Croissance du PIB
2,2 % → 6,8 %
2020 à 2025 ; 6,2 % à 7,5 % attendus en 2026 avec la montée en puissance du pétrole.
Accès à l’électricité
42 % → 51,5 %
2020 à 2023 (dernier point vérifié) ; accès urbain à 76,4 %, accès rural à 42,4 % (données 2024).
Chômage des jeunes
16,2 %
Enquête sur le marché du travail 2025 ; chômage national à 12,2 %.
Corruption perçue
27 → 25 / 100
Indice de perception de la corruption, 2020 à 2025 ; 148e rang mondial sur 182.
Ce qui tient · Ce qui freine
Le pétrole promis, l’hydroélectricité, le café, le tourisme et la diaspora financent l’avenir du pays. Une loi liberticide, le risque de captation des contrats pétroliers par le cercle présidentiel, des surcoûts d’infrastructure documentés par le Parlement et un blocus militaire de la presse en retardent les bénéfices pour la population.
6Forces8Failles
Ce qui tient
Découvert en 2006, le pétrole ougandais a déjà vu ses échéances de mise en production glisser en 2020, en 2023 puis en 2025.
Les champs de Tilenga (TotalEnergies) et de Kingfisher (CNOOC) étaient, selon les opérateurs et les autorités ougandaises, avancés à plus de 60 % à la mi-2026, avec un premier baril de nouveau annoncé pour l’été et des exportations visées en octobre par l’oléoduc EACOP.
Le bassin du lac Albert recèle plusieurs milliards de barils en place, dont une fraction seulement est jugée techniquement récupérable, et la prudence reste de mise tant que l’histoire du projet reste faite de reports.
L’Ouganda s’apprête à produire du brut tout en important l’essentiel de ses carburants raffinés : une raffinerie nationale et un projet régional à Tanga, en Tanzanie, restent à ce stade des intentions, et détermineront si la rente réduit vraiment cette dépendance.
La capacité électrique installée a plus que doublé depuis 2015, dépassant 2,000 mégawatts, à plus de 80 % hydroélectrique.
L’entrée en pleine puissance du barrage de Karuma a contribué à une baisse annoncée de 14 % des tarifs fin 2025.
Kampala accueille désormais le secrétariat régional du pool énergétique est-africain, signe de sa montée en puissance énergétique régionale.
L’armée ougandaise est l’un des principaux contributeurs de troupes à la mission de stabilisation de l’Union africaine en Somalie, présente depuis 2007.
Elle mène, aux côtés de l’armée congolaise, l’opération Shujaa contre les rebelles ADF dans l’est de la RD Congo.
Cette expérience de combat et de projection en fait l’une des forces armées les plus expérimentées d’Afrique de l’Est, même si elle sert aussi le régime à l’intérieur (voir Failles).
La croissance a atteint 6,3 à 6,8 % en 2025, portée par l’agriculture, la construction et les services, sans le moindre baril exporté.
Les exportations de café ont dépassé 1,7 milliard de dollars sur douze mois, un record porté par les prix mondiaux et une demande chinoise naissante.
Cette dynamique donne à Kampala une économie déjà en expansion avant même l’arrivée des recettes pétrolières.
Les envois de fonds de la diaspora ougandaise ont atteint un record de 2,5 milliards de dollars en 2025, dépassant les recettes du café et talonnant celles de l’or.
Les États-Unis, l’Arabie saoudite, le Royaume-Uni, les Émirats arabes unis et le Canada concentrent à eux seuls plus de 70 % de ces flux.
Ces transferts financent directement les ménages, l’éducation et un essor de la construction résidentielle à Kampala, en dehors de tout canal étatique.
Le tourisme a rapporté plus de 1,5 milliard de dollars en 2025, porté par les parcs nationaux et le trekking des gorilles de montagne à Bwindi.
Ce montant rivalise déjà avec les recettes du café et constitue une source majeure de devises, sans dépendre d’un cours mondial ni d’un gisement encore à exploiter, même s’il reste loin derrière l’or.
Le secteur reste concentré sur un tourisme haut de gamme et peu diversifié, exposé à la sécurité régionale, aux alertes sanitaires comme Ebola ou Marburg, et à l’image internationale du régime.
Ce qui freine
Promulguée en mai 2023, la loi anti-homosexualité prévoit la peine de mort pour certains actes et jusqu’à la prison à vie pour des relations consenties, l’une des législations les plus sévères au monde sur le sujet.
La Banque mondiale a suspendu l’approbation de tout nouveau financement en août 2023, alors que son portefeuille de projets en cours représentait plusieurs milliards de dollars ; plusieurs partenaires occidentaux ont révoqué des visas de responsables et menacé de nouvelles sanctions.
Le financement n’a repris qu’en juin 2025, sous conditions de garanties anti-discrimination sur les projets, avec un nouveau paquet de 2 milliards de dollars annoncé en octobre 2025. La loi, elle, reste très largement en vigueur : la Cour constitutionnelle en a annulé quatre dispositions en avril 2024 (accès aux soins, obligation de dénonciation, location de logement), mais a maintenu le cœur du texte, peine de mort et prison à vie comprises, un pourvoi en Cour suprême restant pendant.
Présentée par Kampala comme un rejet de l’ingérence occidentale au nom des valeurs africaines, la loi doit pourtant beaucoup à une mobilisation religieuse venue des États-Unis : l’organisation évangélique américaine Family Watch International a coorganisé à Entebbe, en avril 2023, une conférence sur la « famille » aux côtés du président Museveni, quelques semaines avant la signature du texte.
Une enquête de Mediapart publiée en février 2025, fondée sur l’analyse de plus de 12,000 documents d’entreprises sous-traitantes, révèle qu’une trentaine de proches du président Yoweri Museveni, famille, conseillers, ministres, officiers supérieurs, détiennent des parts dans les sous-traitants du méga-projet pétrolier de TotalEnergies.
Les sociétés chargées des expropriations liées à Tilenga et à l’oléoduc EACOP comptent parmi leurs dirigeants des proches du pouvoir en place.
Cette concentration de participations entre les mains de proches du pouvoir, documentée par la presse d’investigation, nourrit un risque sérieux de captation de la rente et de conflits d’intérêts, avant même que le pétrole ne soit exporté.
Yoweri Museveni, 81 ans, au pouvoir depuis 1986, a été réélu en janvier 2026 avec 71,65 % des voix, sa marge la plus large depuis le tournant du siècle.
Le scrutin s’est tenu sous une coupure d’internet à l’échelle du pays, et les manifestations qui ont suivi ont fait sept morts.
Son principal rival, Bobi Wine, a quitté le pays après la répression, tandis que la question de la succession reste ouverte autour du fils du président, chef des armées.
Avec un âge médian de 17 à 18 ans et un taux de fécondité proche de 4,6 enfants par femme, le pays ajoute chaque année 600,000 à 700,000 personnes à sa population active.
Le chômage des jeunes atteint 16,2 %, sur fond de pauvreté qui reste élevée : 16,1 % selon le seuil national historique, 26,4 % selon le seuil actualisé de 2016/2017.
Plus d’un million de réfugiés accueillis alourdissent encore la pression sur des services publics déjà sous tension.
L’indice de perception de la corruption est tombé à 25 sur 100 en 2025, plaçant le pays au 148e rang mondial sur 182, loin derrière le Rwanda voisin.
Le Parlement lui-même a documenté en 2025 des surcoûts routiers atteignant jusqu’au triple du coût normal : une route de 1,37 km réhabilitée à Arua a coûté 3,8 millions de dollars, avec des frais de supervision représentant jusqu’à 20 % du budget, un schéma que la commission parlementaire qualifie elle-même de collusion entre entrepreneurs et fonctionnaires.
Sept Ougandais sur dix jugent insuffisants les efforts anti-corruption du gouvernement, et plus de 80 % craignent des représailles en cas de signalement.
Cette défiance touche directement la capacité de l’État à gérer équitablement les futures recettes pétrolières.
Les produits manufacturés ne représentent qu’environ 15 % du panier d’exportation ougandais, contre près de la moitié pour les produits alimentaires bruts.
L’or et le café concentrent à eux seuls plus de 60 % des recettes d’exportation, une dépendance que le pétrole va encore accentuer.
La stratégie de croissance décennale, qui vise à multiplier l’économie par dix d’ici 2040, suppose une transformation industrielle qui n’a pas encore commencé à grande échelle.
Les recettes fiscales ne représentent que 14 % du PIB, l’un des taux les plus faibles d’Afrique de l’Est, loin du seuil de 15 % jugé nécessaire à une croissance soutenable.
Les réserves de change ne couvrent qu’environ trois mois d’importations, un coussin étroit face à un choc externe.
Moody’s a dégradé la note souveraine du pays de B2 à B3 en mai 2024, avec une perspective désormais stable, un niveau qui reste fragile et sous surveillance.
Le 28 juin 2026, des soldats armés ont bloqué au milieu de la nuit les locaux du principal groupe de presse indépendant du pays, propriétaire du Daily Monitor, de NTV et de plusieurs radios, sur ordre du général Muhoozi Kainerugaba, chef d’état-major et fils du président.
Kainerugaba a revendiqué l’opération publiquement, écrivant ne pas croire en une presse libre et exiger que toute information négative sur l’Ouganda soit désormais validée par son bureau ; le président Museveni a confirmé avoir approuvé l’opération.
Une réouverture partielle a été négociée dans les jours suivants, mais l’épisode s’inscrit dans une série d’incidents avec ce même groupe de presse depuis 2007, et la pression sur les journalistes s’est poursuivie durant l’été.
À surveiller · signaux positifs
Risques
Nouveau retard du premier baril EACOP.
Choc de financement (Banque mondiale, autre bailleur, dette ou réserves).
Nouvelle captation de la rente, ou nouveau raid contre un média ou une organisation civile.
Crise de succession autour de Museveni.
Épidémie transfrontalière (Ebola, Marburg) ou aggravation de la sécheresse.
Signaux positifs
Premier baril effectivement exporté en 2026.
Réouverture durable et sans condition du Daily Monitor et de NTV.
Secteur électrique en consolidation : tarifs en baisse, rôle de hub régional.
Financement extérieur stabilisé (Banque mondiale) et recettes diversifiées (café, diaspora, tourisme) en hausse.
Effets de voisinage
RD Congo
L’opération Shujaa contre les ADF ancre l’armée ougandaise à l’est du pays ; son engagement au Kivu reste entouré d’accusations récurrentes d’intérêts économiques et miniers, au-delà de la seule lutte antiterroriste.
Tanzanie
Devenue premier fournisseur de l’Ouganda et point de passage obligé de l’oléoduc EACOP vers l’océan Indien.
Rwanda
Relations en normalisation prudente après la fermeture de la frontière de 2019 : la 12e Commission permanente conjointe, tenue à Kampala en avril 2026, a acté la réduction des barrières commerciales et l’amélioration du poste-frontière de Gatuna.
Soudan du Sud
Débouché commercial majeur mais fragile pour les produits ougandais, otage de la guerre civile et de ses répliques.
Choc externe actif
Le conflit au Moyen-Orient ouvert en mars 2026 a inversé l’appréciation du shilling ougandais et fait remonter les prix de l’énergie importée, alors même que la Banque centrale maintenait l’inflation sous contrôle. Ce choc frappe un pays qui importe encore la quasi-totalité de ses carburants raffinés, à la veille de devenir lui-même producteur de brut. Le bilan reste transitoire : coût immédiat sur la facture énergétique, avantage futur une fois les exportations pétrolières amorcées.
Les dynamiques structurelles
La rente avant même son premier baril
L’Ouganda bâtit son infrastructure pétrolière à un rythme industriel, puits, oléoduc chauffé, terminal tanzanien, mais une enquête documentée montre qu’une partie de cette rente profite déjà à l’entourage du pouvoir avant même l’arrivée des premières exportations. Le précédent est mauvais signe pour la répartition des revenus à venir.
Une loi, deux ans de financement perdus, un retour sous conditions
En maintenant sa loi anti-homosexualité malgré la suspension du financement de la Banque mondiale, Kampala a préféré payer le prix de l’isolement plutôt que de céder. Le retour des bailleurs en 2025 montre que la dépendance financière reste gérable, mais le prochain différend pourrait coûter plus cher encore.
Museveni, Kainerugaba et la question de l’après
Le pouvoir se personnalise et se transmet en silence : le fils du président, chef des armées, occupe une position centrale sans qu’aucune succession ne soit formellement organisée. Chaque année de plus au pouvoir de Museveni, 81 ans, repousse une transition que le pays devra affronter tôt ou tard.
L’hydroélectricité comme fondation, pas comme finalité
Doubler la capacité électrique en dix ans est une réussite technique rare en Afrique de l’Est. Mais tant que l’accès rural plafonne autour de 42 %, contre 76 % en ville, cette énergie reste un avantage industriel pour les investisseurs plus qu’un bénéfice pleinement partagé par la population.
Le café, l’or et la dépendance qui se déplace
Diversifier loin des matières premières agricoles vers l’or a d’abord semblé une réussite. Mais à mesure que le pétrole s’ajoute au panier d’exportation, c’est une nouvelle rente, plus volatile encore, qui vient se substituer à l’ancienne sans que l’industrialisation ait eu le temps de s’installer.
La dette, otage discret de la croissance
Chaque point de croissance supplémentaire coûte aujourd’hui plus cher à financer, à mesure que le service de la dette grignote les marges de manœuvre budgétaires. Le pari du gouvernement est que les recettes pétrolières à venir referont ce calcul avant que la dette n’atteigne un seuil critique.
L’armée, entrepreneur plus que protecteur
Depuis une directive présidentielle de 2021, hôpitaux et routes autrefois confiés à des entreprises privées reviennent à la National Enterprise Corporation, la branche commerciale de l’armée. Les surcoûts que le Parlement dénonce et l’emprise militaire sur l’économie ne sont peut-être pas deux sujets distincts, mais les deux faces d’un même glissement.
Ce qui changerait la donne
Les événements qui, s’ils se produisaient, feraient basculer le diagnostic, dans un sens ou dans l’autre.
Le premier baril sort sans nouveau retard
Une mise en production et des exportations conformes au calendrier 2026 montreraient, après vingt ans de reports, que l’appareil d’État sait enfin piloter ce projet jusqu’au bout.
La rente pétrolière échappe au cercle du pouvoir
Un audit indépendant ou une nouvelle enquête montrant une redistribution élargie des contrats et des revenus, plutôt qu’une concentration sur l’entourage présidentiel, changerait la nature du diagnostic.
Internet reste ouvert lors du prochain scrutin
L’absence de coupure lors d’une prochaine échéance électorale ou référendaire signalerait un desserrement réel, pas seulement conjoncturel.
Une transition s’organise enfin
L’annonce d’un cadre clair pour l’après-Museveni, plutôt qu’un silence entretenu, réduirait le principal risque politique du pays.
Le chômage des jeunes recule durablement
Une baisse continue montrerait que la croissance record se traduit enfin en emplois, et pas seulement en statistiques macroéconomiques.
Scénarios à cinq ans · 2026-2031
Scénario favorable
Le pétrole entre en production sans nouveau retard, les recettes sont redistribuées au-delà du cercle présidentiel et servent à stabiliser la dette, à financer l’accès à l’électricité et l’emploi des jeunes. La transition post-Museveni s’organise sans rupture, et la croissance dépasse durablement 8 %.
Scénario défavorable
Nouveaux retards ou chute des prix du pétrole, dette hors de contrôle, captation persistante des contrats pétroliers par le cercle présidentiel, crise de succession ouverte au sommet de l’État et nouvelle répression politique. La croissance retombe sous 4 % et les partenaires occidentaux réduisent à nouveau leur engagement.
Méthodologie et légende
Comment lire le score
Le score mesure la capacité à absorber un choc, non la richesse ou la politique du gouvernement du moment. Une variation de 0,1 point exige un changement documenté sur au moins un pilier pondéré.
Échelle
4,0-5,0 : solidement ancré.3,0-3,9 : résilient.2,5-2,9 : sous tension.1,5-2,4 : fragile. 1,0-1,4 : en défaillance.
Pondérations et arrondi
Piliers I, II, VI et VIII : 13,5 % chacun. Piliers III, IV, V et VII : 9 % chacun. Pilier IX : 10 %. Total : 100 %. Les notes des neuf piliers sont des appréciations qualitatives posées directement au dixième (aucune valeur intermédiaire en centièmes). Le score global est la somme pondérée de ces notes : 2,4135, arrondi au dixième (arrondi arithmétique, 0,05 au dixième supérieur) pour donner 2,4/5. Seul le score global fait l’objet d’un arrondi ; sa valeur non arrondie ne figure que dans la méthodologie.
Pilier IX · Autonomie stratégique, méthode de calcul. P09 = 2,4/5, sous le seuil de plafonnement. A fiscal = 2 : recettes fiscales à seulement 14 % du PIB, dépendance démontrée à des financements extérieurs réversibles. B exportations = 2 : l’or représente à lui seul plus de 40 % des recettes d’exportation. C sécurité = 3 : appareil militaire autonome, bien qu’appuyé sur du matériel et des partenariats étrangers. D réserves et financement = 2 : réserves de change limitées à environ trois mois d’importations. E décisionnel = 3 : maintien de la loi anti-homosexualité malgré deux ans de suspension du financement de la Banque mondiale, signe d’une capacité de refus réelle mais coûteuse. Moyenne : (2 + 2 + 3 + 2 + 3) / 5 = 2,4. Trois sous-indicateurs à 2 ou moins (A, B et D) : la règle de plafonnement à 2,5/5 s’applique, mais la moyenne brute (2,4) est déjà inférieure au plafond ; le score retenu est donc 2,4/5.
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