LE THERMOMETRE DU MONDE
INDICATEUR 1 — RISQUE MILITAIRE FEVRIER 2026
Sommes-nous à l’aube d’une troisième guerre mondiale ? Comprendre la peur. Mesurer le risque. Distinguer le réel du spectaculaire.
Pendant trente ans, le monde a cru que le commerce suffisait à empêcher la guerre. L’Europe achetait son gaz en Russie. L’Amérique faisait assembler ses téléphones en Chine. La peur de perdre de l’argent, pensait-on, l’emporterait toujours sur la peur de perdre une frontière. La dissuasion nucléaire faisait le reste. On vivait dans une paix que personne n’avait vraiment décrétée mais dont tout le monde avait pris l’habitude.
En 2026, cette équation se retourne. Les États ne cherchent plus à rassurer leurs partenaires : ils cherchent à se préparer. Le 5 février, le dernier traité bilatéral qui limitait les armes nucléaires stratégiques entre Washington et Moscou a expiré. Pour la première fois depuis 1972, plus aucun plafond légal ne contraint les deux plus grands arsenaux du monde. Au même moment, les dépenses militaires mondiales atteignent 2,718 milliards de dollars, la dixième année consécutive de hausse, et l’OTAN s’est fixé à La Haye en juin 2025 un objectif de 5% du PIB à horizon 2035, plus du double de la cible précédente.
Le risque de guerre ne s’effondre pas. Il se structure. Le sentiment d’insécurité n’est pas une illusion médiatique : il se lit désormais dans les budgets votés, les usines qui se reconfigurent, les traités qui tombent. Mais entre la préparation et la rupture, il reste une distance, et des verrous qui tiennent encore.
Diagnostic structurel Février 2026
Niveau 3 / 5
Rivalité structurelle ouverte
• Aucun affrontement cinétique direct entre grandes puissances
• Aucune mobilisation générale décrétée
Le tableau mesure la pression à l’intérieur du système
Le passage au niveau supérieur dépend d’une rupture du système lui-même. En février 2026, trois dimensions sont sous pression critique. Deux verrous tiennent encore.
| Dimension | Indicateur clé | Seuil niveau 3 | Statut février 2026 | Tendance 12 mois | Pression |
|---|---|---|---|---|---|
| Engagement | Conflit cinétique direct entre grandes puissances nucléaires sous drapeau national | Oui | Non : guerres par procuration | → Stable | ○ |
| Dépenses | Budgets militaires mondiaux cumulés (mesure l’effort collectif d’armement) | > 2,500 Mds$ | 2,718 Mds$ (SIPRI 2024) ✓ | ↗ Hausse 9,4% | ✓ |
| Nucléaire | Existence de traités bilatéraux de limitation des armes stratégiques entre puissances nucléaires majeures | Non | Non : Fin de New START le 5 fév. 2026 ✓ | ↗ Rupture actée | ✓ |
| Canaux de crise | Lignes directes opérationnelles entre états-majors des grandes puissances pour gérer les incidents | Non | Oui : canaux Washington-Moscou et Washington-Pékin actifs | ↘ Dégradation | ○ |
| Mobilisation | Économie de préparation industrielle massive (production militaire prioritaire, cible OTAN 5% PIB) | Oui (partielle) | En cours : cible OTAN 5% votée ✓ | ↗ Forte hausse | ✓ |
3 dimensions sous pression critique ; 2 verrous tiennent encore
Signaux au rouge (✓) : Dépenses, Nucléaire, Mobilisation. Verrous actifs (○) : Engagement, Canaux de crise
Tous les signaux ne se valent pas. Certains décrivent une dégradation structurelle, d’autres tiennent encore le cadre.
Les trois signaux en pression évoluent tous dans le même sens : aucune dépense ne baisse, aucun traité ne se reconstitue, aucune usine ne retourne au civil. Pris séparément, chacun de ces faits alerte. Ensemble, ils changent la nature du système.
On ne fait pas la guerre par hasard. On la prépare.
Le niveau 4 ne se déclenche pas par une pression supplémentaire, mais par une rupture : premier accrochage direct entre armées régulières de grandes puissances, silence d’une ligne rouge, mobilisation générale décrétée. Aucune de ces ruptures n’est intervenue.
Chiffres clés Février 2026
2,718 Mds$
Dépenses militaires mondiales 2024
+9,4% en un an, plus forte hausse depuis la guerre froide (SIPRI)
0 Traité
Cadre bilatéral États-Unis-Russie sur le nucléaire
Première fois depuis 1972 (fin de New START, 5 fév. 2026)
×6,7
Production d’obus en Europe
De 300,000 en 2022 à 2 millions fin 2025 (Commission européenne)
Cartographie des conflits armés dans le monde
Données 2024, publiées en 2025
Le Thermomètre mesure le risque d’une guerre entre grandes puissances. Mais ce risque ne se lit pas dans un monde pacifié : il se superpose à une carte déjà saturée de conflits ouverts. En 2024, l’UCDP a recensé 61 conflits actifs impliquant au moins un État, répartis dans 36 pays. C’est le chiffre le plus élevé depuis 1946. Selon l’Escola de Cultura de Pau, 37 conflits armés au sens strict étaient en cours, le plus haut niveau depuis 2012.
17
Afrique
Exemples : Soudan, RDC, Sahel, Somalie, Éthiopie, Nigeria
10
Asie-Pacifique
Exemples : Myanmar, Afghanistan, Pakistan, Philippines
6
Moyen-Orient
Exemples : Israël-Hamas, Liban, Syrie, Yémen, Iran, Irak
2
Europe
Russie-Ukraine, Arménie-Azerbaïdjan (Haut-Karabagh)
2
Amériques
Colombie (dissidences FARC, ELN), Mexique (cartels)
Total : 37 conflits armés, 239,000 morts au combat en 2024 (SIPRI).
L’Afrique subsaharienne concentre à elle seule près de la moitié des conflits actifs. Le Moyen-Orient enregistre la plus forte intensité par pays. L’Europe connaît, avec la guerre d’Ukraine, le retour de la guerre interétatique conventionnelle sur son sol pour la première fois depuis 1945. Cinq conflits majeurs (Ukraine, Gaza, Myanmar, Soudan, Éthiopie) ont dépassé les 10,000 morts dans l’année.
Aucun de ces conflits ne met directement aux prises deux grandes puissances. Tous impliquent, à des degrés divers, leur soutien indirect. C’est précisément ce que mesure le verrou « Engagement » du Thermomètre : tant que les grandes puissances ne s’engagent pas sous leur propre pavillon, la multiplication des conflits périphériques ne fait pas basculer le système. Elle le fragilise.
L’obsession du conflit
Le spectaculaire se nourrit des déclarations martiales et des images de défilés. Le réel se mesure à la structure : budgets votés, chaînes de production reconfigurées, traités qui tombent sans bruit. L’instabilité n’est pas la guerre. On peut vivre dans un monde dangereux pendant des décennies sans franchir le pas. Le bruit médiatique n’est pas le mouvement des troupes.
Le danger ne vient pas du bruit. Il vient de l’engrenage mécanique.
Trois transformations en cours
1. La souveraineté prime sur la prospérité. Les États acceptent désormais des coûts économiques majeurs pour réduire leur vulnérabilité militaire.
2. La dissuasion est dérégulée. Fin de New START, pas de successeur, Chine non contrainte : les arsenaux stratégiques évoluent désormais sans cadre vérifiable.
3. L’industrie civile bascule. Rheinmetall multiplie ses capacités, la Corée du Sud exporte des chars par centaines, la production d’obus devient un indicateur stratégique.
L’échelle mesure le degré de préparation active à un conflit majeur entre grandes puissances. Le passage d’un niveau à l’autre repose sur des seuils capacitaires mesurables, pas sur l’humeur diplomatique.
Niveau 1 — Paix de dissuasion
Le cadre juridique tient
Ordre fondé sur des traités de limitation actifs et vérifiables. Budgets de défense sous 2% du PIB pour la majorité des grandes puissances. Confiance mutuelle documentée par inspections croisées. Lignes directes pleinement opérationnelles.
Exemple historique : 1993-2001, après la signature de START I et avant les ruptures post-11 septembre.
Niveau 2 — Frictions et hybridation
Des coups bas, mais le cadre tient
Multiplication des confrontations indirectes : cyberattaques, désinformation, ingérences. Réarmement ciblé (secteurs stratégiques). Diplomatie agressive. Les traités principaux tiennent encore malgré les tensions. Moins de 3 seuils de niveau 3 franchis.
Exemple historique : 2014-2021, après l’annexion de la Crimée et avant la guerre d’Ukraine.
Niveau 3 — Rivalité structurelle
Position actuelle (Février 2026)
Les États organisent physiquement leur capacité à faire la guerre, sans l’avoir engagée. Au moins 3 des 5 seuils suivants sont franchis :
- ○ Engagement : Aucun affrontement cinétique direct entre armées régulières de grandes puissances sous pavillon national. La guerre d’Ukraine reste un conflit Russie-Ukraine où l’OTAN fournit sans engager. (Verrou solide)
- ✓ Dépenses : Les budgets militaires mondiaux dépassent 2,500 milliards de dollars. Ils ont atteint 2,718 milliards en 2024, +9,4% en un an : la plus forte hausse annuelle depuis la fin de la guerre froide. Dix années consécutives de progression. (Source : SIPRI, avril 2025)
- ✓ Nucléaire : Aucun traité bilatéral n’encadre plus les arsenaux stratégiques entre les deux plus grandes puissances nucléaires. New START a expiré le 5 février 2026 sans successeur. Pour la première fois depuis 1972, aucune inspection réciproque n’est plus prévue. (Sources : Department of State, FAS, Arms Control Association)
- ○ Canaux de crise : Les lignes directes Washington-Moscou et Washington-Pékin restent opérationnelles. Les états-majors peuvent encore se parler en cas d’incident. Mais la fréquence des échanges de haut niveau décroît. (Verrou fragilisé)
- ✓ Mobilisation : L’OTAN a voté à La Haye en juin 2025 un objectif de 5% du PIB (3,5% core + 1,5% sécurité) horizon 2035. La production d’obus européens est passée de 300,000/an en 2022 à 2 millions/an fin 2025. L’EDIP (décembre 2025) et le SAFE (150 Mds€) financent la bascule industrielle. (Sources : NATO, Commission européenne, Parlement européen)
3 / 5 seuils franchis ; 2 verrous tiennent encore.
Les arsenaux s’accumulent. Les usines se reconvertissent. Les traités tombent. Mais les armées ne s’affrontent pas sous leur pavillon et les téléphones rouges fonctionnent encore. C’est ce qui empêche le passage au niveau 4.
Niveau 4 — Rupture opérationnelle
Un ou plusieurs verrous cèdent
Au moins 2 de ces ruptures actives : premier accrochage direct entre armées régulières de grandes puissances, fermeture effective des lignes directes de crise, mobilisation des réservistes décrétée dans au moins deux grandes puissances, rappel des ambassadeurs à plusieurs capitales, économie civile partiellement réquisitionnée (contrats d’État prioritaires sur l’auto, l’électronique, la sidérurgie).
Statut février 2026 : Aucune de ces ruptures n’est active.
Niveau 5 — Conflit global
Guerre ouverte entre grandes puissances
Engagement cinétique direct entre puissances nucléaires. Économie de guerre totale. Conscription généralisée. Effacement de la frontière civil/militaire. Risque d’escalade nucléaire sur échelle tactique puis stratégique.
Comment lire le diagnostic
Le Thermomètre mesure deux choses distinctes. Le tableau mesure la pression : combien de signaux capacitaires sont au rouge. Le niveau mesure l’état du système : est-ce que les armées s’affrontent directement ou non. La pression peut monter sans que le système rompe. C’est exactement la situation en février 2026.
Pourquoi niveau 3 et pas niveau 2 ?
Au niveau 2, le réarmement est ciblé, sectoriel, réversible. Ce n’est plus le cas. En février 2026, trois signaux capacitaires majeurs sont franchis en même temps. Les budgets ne progressent plus : ils bondissent (+9,4% mondial en un an). Les traités ne sont plus ralentis : ils disparaissent. Les capacités industrielles ne sont plus ajustées : elles sont reconverties. L’Allemagne a voté un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour sa défense. La Pologne consacre 4,2% de son PIB à ses armées. L’OTAN a triplé son objectif de dépenses.
Ce n’est plus une série de frictions. C’est une réorganisation en cours.
Pourquoi pas niveau 4 ?
Parce que la préparation n’est pas l’engagement. On ne passe pas au niveau 4 parce que les budgets montent ou parce qu’un traité tombe. On y passe quand un fait cinétique marque une rupture : premier tir entre armées régulières de grandes puissances, fermeture des canaux d’urgence, mobilisation générale décrétée. En février 2026, aucune de ces ruptures n’est intervenue. La guerre d’Ukraine reste formellement un conflit bilatéral. Les téléphones rouges sonnent encore. Aucun État nucléaire majeur n’a rappelé ses réservistes.
Nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes dans la préparation industrielle d’une guerre possible.
Détail des cinq dimensions de la notation
Engagement — Conflit direct entre grandes puissances
C’est le verrou central. Tant que deux grandes puissances nucléaires ne s’affrontent pas directement, sous leur vrai pavillon, avec leurs armées régulières, la guerre mondiale reste une hypothèse et non une réalité. La guerre d’Ukraine, si brutale soit-elle, demeure un conflit Russie-Ukraine : l’OTAN arme, entraîne, finance, mais aucun soldat occidental régulier n’est engagé contre un soldat russe régulier. Ce fait, en février 2026, est structurellement stable.
Les points de friction existent : incidents en mer Noire, intrusions aériennes, sabotages attribués. Mais la doctrine du seuil tient : personne n’assume l’engagement direct. Les guerres restent par procuration. C’est fragile : une erreur tactique dans le détroit de Taïwan, un drone abattu au mauvais endroit, et le verrou saute. Mais aujourd’hui, il tient.
A surveiller : un premier échange de tirs entre forces américaines et chinoises ou russes marquerait le passage au niveau 4.
Dépenses — Course aux armements globale
En 2024, le monde a consacré 2,718 milliards de dollars à ses armées. C’est la dixième année consécutive de hausse. C’est aussi la plus forte progression annuelle (+9,4%) depuis la fin de la guerre froide. Les États-Unis en représentent 997 milliards à eux seuls, la Chine 314 milliards, l’Allemagne 88,5 milliards après une hausse de +28% en un an : le premier budget militaire d’Europe occidentale depuis la réunification. La Pologne est à 4,2% de son PIB. Le fardeau militaire mondial atteint 2,5% du PIB global (SIPRI).
Au sommet de La Haye, en juin 2025, les membres de l’OTAN se sont engagés sur un objectif de 5% du PIB (3,5% militaire strict + 1,5% infrastructures et sécurité) à horizon 2035. C’est plus du double de l’ancienne cible de 2%. Selon les estimations de l’OTAN, atteindre ce seuil nécessiterait 474 milliards de dollars annuels supplémentaires par rapport à 2024, soit 17,4% de dépenses militaires mondiales en plus. Aucun État n’a annoncé vouloir revenir en arrière.
A surveiller : un retour sous 2,500 Mds$ indiquerait une désescalade. Un franchissement du seuil des 3,500 Mds$ (3% du PIB mondial) marquerait une économie de préparation de type niveau 4.
Nucléaire — Fin du cadre juridique de limitation
Le 5 février 2026, le traité New START a expiré sans successeur. Pour la première fois depuis 1972 (date des accords SALT I), aucun plafond légal ne contraint les arsenaux stratégiques américain et russe. Le traité limitait chaque camp à 1,550 ogives déployées et 700 vecteurs, avec inspections croisées obligatoires. Ces inspections avaient déjà cessé en 2020 (Covid) et n’ont jamais repris. La Russie avait suspendu sa participation formelle en février 2023.
En septembre 2025, Vladimir Poutine a proposé que les deux puissances continuent à respecter les plafonds pendant un an, sans vérification. Donald Trump a répondu favorablement sur la forme, sans engagement écrit. Aucun accord formel n’a été signé avant l’expiration. S’ajoute un élément que New START ne couvrait pas : l’expansion rapide de l’arsenal chinois, estimé à 600 têtes en 2024 selon la Federation of American Scientists, et projeté au-delà de 1,000 d’ici 2030. Le monde nucléaire est désormais triangulaire, et sans règle écrite.
A surveiller : un accord de substitution (même informel) ramènerait la dimension sous le seuil. Un déploiement visible de nouvelles ogives stratégiques au-delà des plafonds historiques confirmerait le passage à une course aux armements ouverte.
Canaux de crise — Intégrité des lignes directes
Le téléphone rouge n’est pas un symbole : c’est un câble de nerf. Quand un radar russe détecte un objet non identifié au-dessus de la mer Baltique, quand un pilote chinois effectue une manœuvre dangereuse sur un destroyer américain, quand un missile tombe en Pologne, les généraux doivent pouvoir s’appeler en minutes pour qualifier l’incident. Ces canaux existent depuis 1963 pour les États-Unis et la Russie, et depuis 2008 pour les États-Unis et la Chine. Ils ont sauvé la paix à plusieurs reprises.
En février 2026, ces lignes sont officiellement opérationnelles. Elles ont été activées plusieurs fois pendant la guerre d’Ukraine (chute du missile en Pologne, novembre 2022). Mais la fréquence des échanges militaires de haut niveau décroît, les visites réciproques se raréfient, et les contacts entre ministres de la Défense restent épisodiques. Le verrou tient, mais se dégrade.
A surveiller : un silence prolongé (plus de 72h) sur une ligne directe après un incident marquerait le passage au niveau 4.
Mobilisation — L’économie de préparation
On n’improvise pas une guerre : on la fabrique. En 2022, l’Union européenne produisait 300,000 obus d’artillerie par an. Fin 2025, cette capacité a atteint 2 millions : sept fois plus en trois ans, un rythme qui dépasse d’un facteur trois la croissance industrielle normale en temps de paix (Financial Times, Parlement européen). Rheinmetall, premier fabricant allemand, a ouvert en 2024 le plus grand site européen de production de munitions à Unterlüss, en Basse-Saxe. La Corée du Sud exporte des chars K2 par centaines vers la Pologne.
L’Union européenne a adopté en décembre 2025 l’EDIP (European Defence Industry Programme, 1,5 milliard d’euros) et déployé l’instrument SAFE (150 milliards d’euros pour les marchés d’armement conjoints). Le livre blanc « Readiness 2030 », publié en mars 2025, fixe un horizon opérationnel : l’Europe doit pouvoir soutenir un conflit majeur d’ici 2030. Les dépenses de défense des États membres ont atteint 381 milliards d’euros en 2025, soit +63% par rapport à 2020. Ce n’est pas encore une économie de guerre (aucune usine civile n’a été réquisitionnée), mais la frontière entre production militaire et production civile s’amincit.
A surveiller : la réquisition effective de chaînes de production civiles (automobile, électronique) pour l’armement marquerait le niveau 4.
Cinq mécanismes empêchent encore la bascule vers un conflit ouvert entre grandes puissances. Tant qu’ils tiennent, le risque reste structurel et non opérationnel. Quand ils cèdent, le monde change de régime.
I. Le drapeau officiel
Tant que les grandes armées ne s’affrontent pas sous leur pavillon national, avec leurs troupes régulières, la guerre reste par procuration. C’est le verrou le plus solide, et le plus lourd à enlever.
Actuel : Verrou solide
II. La mobilisation industrielle
Le danger devient opérationnel quand les usines de voitures fabriquent des obus et quand les contrats d’État priment sur les marchés civils. Aujourd’hui, les capacités militaires augmentent mais sans réquisition civile.
Actuel : Verrou fragilisé
III. Le silence des radios
Les lignes directes de crise (Washington-Moscou, Washington-Pékin) restent opérationnelles. Quand les généraux ne peuvent plus s’appeler pour qualifier un incident tactique, l’erreur devient fatale.
Actuel : Verrou maintenu
IV. Les corps diplomatiques
Les ambassades restent ouvertes. Les visas circulent. Les négociateurs se rencontrent, même rarement, même froidement. Le rappel collectif des ambassadeurs entre grandes puissances marquerait un basculement qualitatif.
Actuel : Verrou sous tension
V. La doctrine du seuil nucléaire
Aucune puissance nucléaire n’a franchi la ligne de l’usage tactique depuis 1945. La menace est brandie, la doctrine évolue (Russie, 2024), mais le tabou tient. Sans traité pour l’encadrer, il ne repose plus que sur lui-même.
Actuel : Verrou en érosion
La différence entre la tension actuelle et le basculement se mesure à un critère simple : est-ce qu’on peut encore revenir en arrière sans passer par la case guerre ?
| Dimension | Aujourd’hui (Niveau 3) | Si ça casse (Niveau 4) |
|---|---|---|
| Argent | Hausse continue des budgets défense. 2,718 Mds$ mondiaux. Surplus fiscal absorbé. | Économie de réquisition. Bons de guerre. Rationnement de matières premières stratégiques. |
| Vies | Armées de métier. Engagement volontaire. Réservistes non mobilisés. | Conscription rétablie. Mobilisation des réservistes. Interdiction de quitter le territoire pour certaines classes d’âge. |
| Usines | Production d’obus multipliée par 7. Nouvelles lignes, mais le civil continue. | Usines automobiles reconverties. Contrats d’État prioritaires. Disparition du marché civil pour l’acier, l’électronique, les semi-conducteurs. |
| Diplomatie | Ambassades ouvertes. Canaux de crise fonctionnels. Sommets rares mais tenus. | Rappel des ambassadeurs. Fermeture des consulats. Silence sur les lignes rouges pendant plus de 72h. |
| Nucléaire | Fin de New START sans successeur. Pas d’inspections. Doctrine russe durcie. | Déploiement visible d’armes tactiques. Franchissement des plafonds historiques. Essais sous-critiques repris. |
Niveau de risque militaire (1945-2026)
1945-1962 — La rivalité nue
Guerre froide sans garde-fous. Aucun traité bilatéral. Course aux armements non contrainte. Crise de Cuba en 1962 : le monde passe à quelques heures d’une guerre nucléaire.
1963-1989 — L’architecture des traités
Après Cuba, le monde s’organise. Traité d’interdiction des essais atmosphériques (1963). TNP (1968). SALT I (1972), SALT II (1979), FNI (1987). La dissuasion devient vérifiable.
1990-2001 — Les dividendes de la paix
Effondrement de l’URSS. START I (1991), START II, puis l’OSCE élargi. Les budgets militaires mondiaux chutent de 35% entre 1989 et 1998. L’OTAN s’étend. On croit la grande guerre devenue impossible.
2002-2013 — Les premières fissures
Sortie américaine du traité ABM en 2002. Conflit russo-géorgien (2008). Réarmement chinois. Les guerres d’Irak et d’Afghanistan monopolisent l’attention occidentale. Le TNP tient encore.
2014-2021 — La bascule amorcée
Annexion de la Crimée (2014). Sortie américaine du traité FNI (2019). Fin de l’Open Skies (2020). Suspension russe de New START (2023, dans le prolongement). L’architecture bâtie après 1963 se démantèle traité après traité.
2022-2024 — La bascule confirmée
Invasion de l’Ukraine par la Russie (février 2022). Fonds spécial allemand de 100 Mds€. Adhésion de la Finlande (2023) et de la Suède (2024) à l’OTAN. Production d’obus européens ×5 en deux ans. Budgets militaires mondiaux +9,4% en 2024.
2025-2026 — Niveau 3 consolidé
Rivalité structurelle ouverte. 3 des 5 seuils franchis. Les verrous de l’engagement direct et des canaux de crise tiennent encore.• Sommet OTAN de La Haye : cible 5% PIB votée (juin 2025)• Adoption de l’EDIP européen (décembre 2025)• Expiration de New START sans successeur (5 février 2026)• Production d’obus européens atteint 2 millions/an
Ce que cette trajectoire révèle
La période 1990-2001 n’était pas la norme. C’était une parenthèse exceptionnelle. Avant elle, la rivalité nucléaire était nue. Après elle, elle le redevient, traité après traité, décennie après décennie. La paix garantie par les architectures juridiques n’était pas un acquis : c’était un investissement que personne n’a renouvelé. La question n’est pas de savoir si le monde se réarme. C’est de savoir ce qui le contraindra.
Dépenses militaires mondiales : la décennie rouge
| Année | Dépenses (Mds $) | % PIB mondial | Contexte |
|---|---|---|---|
| 1989 | ~1,650 Mds$ | ~3,5% | Pic de guerre froide. |
| 1998 | ~1,070 Mds$ | ~2,2% | Creux post-guerre froide. Dividendes de la paix. |
| 2014 | 1,776 Mds$ | 2,3% | Annexion de la Crimée. Début du cycle haussier. |
| 2022 | 2,240 Mds$ | 2,2% | Invasion de l’Ukraine. Europe en choc. |
| 2024 | 2,718 Mds$ | 2,5% | +9,4% en un an. Source SIPRI. |
Trois trajectoires possibles
Scénario 1 : La paix armée durable
Les budgets restent hauts, les arsenaux s’accumulent, mais aucun verrou ne cède. Nouveau cadre de dissuasion triangulaire (États-Unis, Russie, Chine) informel. La rivalité structurelle devient un état permanent, comme la guerre froide tardive.
Scénario 2 : L’incident qui bascule
Un accrochage mal maîtrisé (détroit de Taïwan, mer Noire, Baltique) provoque un premier tir direct entre grandes puissances. Sans traité et sans canaux pleinement actifs, la désescalade échoue. Passage rapide au niveau 4.
Scénario 3 : La réparation tardive
Le coût budgétaire et le vertige stratégique conduisent les grandes puissances à reconstruire un cadre de limitation, même partiel, même imparfait. Non par vertu, mais par épuisement. Retour progressif au niveau 2.
La France dans la rivalité structurelle
La France occupe une position singulière dans le Thermomètre. Puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, deuxième exportateur mondial d’armement, elle est à la fois partie prenante de la préparation européenne et tenante d’une autonomie stratégique revendiquée. Ses choix budgétaires et industriels, au 18 février 2026, reflètent exactement la tension que mesure le Thermomètre : une préparation engagée, sans rupture consommée.
Budget
57,1 Mds€
Budget Défense 2026 (hors pensions)
Troisième année de mise en œuvre de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 (413 Mds€ sur sept ans). Hausse de 6,7 Mds€ par rapport à 2025, dont 3,2 Mds€ déjà prévus par la LPM et 3,5 Mds€ de « surmarche » ajoutés par le PLF 2026. Rapport PIB estimé à 2,1%, encore en deçà de la nouvelle cible OTAN de 3,5% (core) votée à La Haye en juin 2025. Trajectoire vers 76,3 Mds€ en 2030.
Dissuasion
290 têtes
Arsenal nucléaire français
Quatrième arsenal mondial, stable depuis 2008 (principe de « stricte suffisance »). Composante océanique (quatre SNLE de la classe Triomphant, ~240 têtes) et composante aéroportée (Rafale + missile ASMP-A, ~50 têtes). Modernisation engagée : SNLE 3G à l’horizon 2035, successeur hypersonique ASN4G. Dissuasion non soumise à New START : son expiration le 5 février 2026 n’affecte pas directement Paris, mais déstabilise l’ensemble du cadre stratégique européen.
Industrie
2e mondial
Exportations d’armement
La France a conservé sa deuxième place mondiale pour les exportations d’armement sur 2020-2024 : 9,6% des ventes mondiales, +11% par rapport à 2015-2019 (SIPRI, mars 2025). Elle a détrôné la Russie, désormais à la troisième place. Rafale, sous-marins Scorpène, Caesar, missiles MBDA : carnets de commandes pleins, 65 pays clients. Production de canons Caesar (Nexter) multipliée par quatre depuis 2022. Production d’obus de 155 mm en croissance continue.
Les trois leviers singuliers de la France
Dissuasion autonome. La France est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne depuis le Brexit. Sa dissuasion n’a jamais été intégrée à l’OTAN (elle est restée à l’écart du Groupe des plans nucléaires). Cette singularité devient, au niveau 3 du Thermomètre, un atout de préparation et une responsabilité continentale.
Base industrielle et technologique de défense souveraine. Environ 4,000 entreprises, 200,000 emplois directs (Ministère des Armées). Rare écosystème européen couvrant toute la chaîne : de la dissuasion aux munitions, de l’aéronautique aux cybertechnologies. Unique capacité européenne pour porte-avions à propulsion nucléaire (Charles de Gaulle, successeur PA-Ng programmé).
Présence stratégique mondiale. Territoires ultramarins sur tous les océans. Seule marine européenne de rang mondial. Présence militaire permanente au Moyen-Orient (Émirats arabes unis, Djibouti) et en Indopacifique (Nouvelle-Calédonie, Polynésie, La Réunion). La France est directement exposée à toutes les zones de tension mesurées dans la cartographie des conflits.
Les vulnérabilités documentées
Format des armées. L’Armée de Terre française compte environ 111,000 militaires d’active fin 2024, calibrée pour les engagements expéditionnaires, non pour un conflit de haute intensité prolongé sur le territoire européen. Un rapport de l’état-major (2022) estimait que tenir un mois en haute intensité exigerait une mobilisation des réserves (environ 26,000 réservistes opérationnels) et une reconfiguration logistique lourde. Un nouveau service militaire volontaire a été annoncé par le président le 27 novembre 2025.
Stocks de munitions. Identifiés comme critiques depuis 2022. Plans de montée en cadence engagés (Nexter, MBDA). Les 16 Mds€ dédiés aux munitions dans la LPM 2024-2030 restent insuffisants pour combler l’écart entre capacités de production et consommation observée en Ukraine. Le déficit structurel persiste.
Dépendances externes. Composants critiques importés (semi-conducteurs, terres rares, certains matériaux composites). Le projet SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) reste politiquement fragile dans sa coopération avec l’Allemagne et l’Espagne.
La France est à la fois mieux armée que la plupart de ses voisins et moins préparée qu’elle ne l’affirme. Elle dispose de tous les attributs de la puissance (dissuasion, industrie, rang diplomatique), mais tous dans des formats calibrés pour une autre époque. Le Thermomètre de février 2026 la saisit au moment exact où elle commence à s’adapter, sans avoir encore tranché le rythme ni l’échelle de cette adaptation.
Nous ne sommes pas en guerre. Nous en fabriquons les conditions matérielles.
Le danger réel n’est pas l’image des défilés ou le bruit des discours. C’est ce mouvement silencieux : des usines qui se reconvertissent, des traités qui disparaissent sans bruit, des budgets qui dépassent les records de la guerre froide. Quand un État investit 3,5% de son PIB dans les armes, il réduit physiquement sa marge de manœuvre pour la paix. Les choix deviennent irréversibles année après année.
L’indicateur militaire (février 2026, niveau 3/5) ne signale pas une fatalité. Il signale une alerte : les verrous de sécurité s’érodent plus vite qu’ils ne se reconstituent. La question n’est plus de savoir si la peur est justifiée. Elle l’est. La question est de savoir combien de temps les deux verrous qui tiennent encore (l’absence d’affrontement direct et les canaux de crise) continueront à tenir.
Ouverture
Si la guerre se prépare dans les arsenaux, elle se finance dans les budgets et se fabrique dans les usines. Elle s’empêche dans les téléphones qui sonnent encore.
Prochain rendez-vous : Avril 2026, Indicateur 2, la fragmentation économique mondiale.
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