Sommes-nous à l’aube d’une troisième guerre mondiale ? | Le Thermomètre du Monde 2026

LE THERMOMETRE DU MONDE

INDICATEUR 1 — RISQUE MILITAIRE FEVRIER 2026

Sommes-nous à l’aube d’une troisième guerre mondiale ? Comprendre la peur. Mesurer le risque. Distinguer le réel du spectaculaire.

Analyse structurelle du risque de troisième guerre mondiale en 2026

Pendant trente ans, le monde a cru que le commerce suffisait à empêcher la guerre. L’Europe achetait son gaz en Russie. L’Amérique faisait assembler ses téléphones en Chine. La peur de perdre de l’argent, pensait-on, l’emporterait toujours sur la peur de perdre une frontière. La dissuasion nucléaire faisait le reste. On vivait dans une paix que personne n’avait vraiment décrétée mais dont tout le monde avait pris l’habitude.

En 2026, cette équation se retourne. Les États ne cherchent plus à rassurer leurs partenaires : ils cherchent à se préparer. Le 5 février, le dernier traité bilatéral qui limitait les armes nucléaires stratégiques entre Washington et Moscou a expiré. Pour la première fois depuis 1972, plus aucun plafond légal ne contraint les deux plus grands arsenaux du monde. Au même moment, les dépenses militaires mondiales atteignent 2,718 milliards de dollars, la dixième année consécutive de hausse, et l’OTAN s’est fixé à La Haye en juin 2025 un objectif de 5% du PIB à horizon 2035, plus du double de la cible précédente.

Le risque de guerre ne s’effondre pas. Il se structure. Le sentiment d’insécurité n’est pas une illusion médiatique : il se lit désormais dans les budgets votés, les usines qui se reconfigurent, les traités qui tombent. Mais entre la préparation et la rupture, il reste une distance, et des verrous qui tiennent encore.

Diagnostic structurel Février 2026

Niveau 3 / 5

Rivalité structurelle ouverte

• Aucun affrontement cinétique direct entre grandes puissances

• Aucune mobilisation générale décrétée

Le tableau mesure la pression à l’intérieur du système

Le passage au niveau supérieur dépend d’une rupture du système lui-même. En février 2026, trois dimensions sont sous pression critique. Deux verrous tiennent encore.

Dimension Indicateur clé Seuil niveau 3 Statut février 2026 Tendance 12 mois Pression
Engagement Conflit cinétique direct entre grandes puissances nucléaires sous drapeau national Oui Non : guerres par procuration → Stable
Dépenses Budgets militaires mondiaux cumulés (mesure l’effort collectif d’armement) > 2,500 Mds$ 2,718 Mds$ (SIPRI 2024) ✓ ↗ Hausse 9,4%
Nucléaire Existence de traités bilatéraux de limitation des armes stratégiques entre puissances nucléaires majeures Non Non : Fin de New START le 5 fév. 2026 ✓ ↗ Rupture actée
Canaux de crise Lignes directes opérationnelles entre états-majors des grandes puissances pour gérer les incidents Non Oui : canaux Washington-Moscou et Washington-Pékin actifs ↘ Dégradation
Mobilisation Économie de préparation industrielle massive (production militaire prioritaire, cible OTAN 5% PIB) Oui (partielle) En cours : cible OTAN 5% votée ✓ ↗ Forte hausse

3 dimensions sous pression critique ; 2 verrous tiennent encore

Signaux au rouge (✓) : Dépenses, Nucléaire, Mobilisation. Verrous actifs (○) : Engagement, Canaux de crise

Tous les signaux ne se valent pas. Certains décrivent une dégradation structurelle, d’autres tiennent encore le cadre.

Les trois signaux en pression évoluent tous dans le même sens : aucune dépense ne baisse, aucun traité ne se reconstitue, aucune usine ne retourne au civil. Pris séparément, chacun de ces faits alerte. Ensemble, ils changent la nature du système.

On ne fait pas la guerre par hasard. On la prépare.

Le niveau 4 ne se déclenche pas par une pression supplémentaire, mais par une rupture : premier accrochage direct entre armées régulières de grandes puissances, silence d’une ligne rouge, mobilisation générale décrétée. Aucune de ces ruptures n’est intervenue.

Chiffres clés Février 2026

2,718 Mds$

Dépenses militaires mondiales 2024

+9,4% en un an, plus forte hausse depuis la guerre froide (SIPRI)

0 Traité

Cadre bilatéral États-Unis-Russie sur le nucléaire

Première fois depuis 1972 (fin de New START, 5 fév. 2026)

×6,7

Production d’obus en Europe

De 300,000 en 2022 à 2 millions fin 2025 (Commission européenne)

Cartographie des conflits armés dans le monde

Données 2024, publiées en 2025

Le Thermomètre mesure le risque d’une guerre entre grandes puissances. Mais ce risque ne se lit pas dans un monde pacifié : il se superpose à une carte déjà saturée de conflits ouverts. En 2024, l’UCDP a recensé 61 conflits actifs impliquant au moins un État, répartis dans 36 pays. C’est le chiffre le plus élevé depuis 1946. Selon l’Escola de Cultura de Pau, 37 conflits armés au sens strict étaient en cours, le plus haut niveau depuis 2012.

17

Afrique

Exemples : Soudan, RDC, Sahel, Somalie, Éthiopie, Nigeria

10

Asie-Pacifique

Exemples : Myanmar, Afghanistan, Pakistan, Philippines

6

Moyen-Orient

Exemples : Israël-Hamas, Liban, Syrie, Yémen, Iran, Irak

2

Europe

Russie-Ukraine, Arménie-Azerbaïdjan (Haut-Karabagh)

2

Amériques

Colombie (dissidences FARC, ELN), Mexique (cartels)

Total : 37 conflits armés, 239,000 morts au combat en 2024 (SIPRI).

L’Afrique subsaharienne concentre à elle seule près de la moitié des conflits actifs. Le Moyen-Orient enregistre la plus forte intensité par pays. L’Europe connaît, avec la guerre d’Ukraine, le retour de la guerre interétatique conventionnelle sur son sol pour la première fois depuis 1945. Cinq conflits majeurs (Ukraine, Gaza, Myanmar, Soudan, Éthiopie) ont dépassé les 10,000 morts dans l’année.

Aucun de ces conflits ne met directement aux prises deux grandes puissances. Tous impliquent, à des degrés divers, leur soutien indirect. C’est précisément ce que mesure le verrou « Engagement » du Thermomètre : tant que les grandes puissances ne s’engagent pas sous leur propre pavillon, la multiplication des conflits périphériques ne fait pas basculer le système. Elle le fragilise.

L’obsession du conflit

Le spectaculaire se nourrit des déclarations martiales et des images de défilés. Le réel se mesure à la structure : budgets votés, chaînes de production reconfigurées, traités qui tombent sans bruit. L’instabilité n’est pas la guerre. On peut vivre dans un monde dangereux pendant des décennies sans franchir le pas. Le bruit médiatique n’est pas le mouvement des troupes.

Le danger ne vient pas du bruit. Il vient de l’engrenage mécanique.

Trois transformations en cours

1. La souveraineté prime sur la prospérité. Les États acceptent désormais des coûts économiques majeurs pour réduire leur vulnérabilité militaire.

2. La dissuasion est dérégulée. Fin de New START, pas de successeur, Chine non contrainte : les arsenaux stratégiques évoluent désormais sans cadre vérifiable.

3. L’industrie civile bascule. Rheinmetall multiplie ses capacités, la Corée du Sud exporte des chars par centaines, la production d’obus devient un indicateur stratégique.

La France dans la rivalité structurelle

La France occupe une position singulière dans le Thermomètre. Puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, deuxième exportateur mondial d’armement, elle est à la fois partie prenante de la préparation européenne et tenante d’une autonomie stratégique revendiquée. Ses choix budgétaires et industriels, au 18 février 2026, reflètent exactement la tension que mesure le Thermomètre : une préparation engagée, sans rupture consommée.

Budget

57,1 Mds€

Budget Défense 2026 (hors pensions)

Troisième année de mise en œuvre de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 (413 Mds€ sur sept ans). Hausse de 6,7 Mds€ par rapport à 2025, dont 3,2 Mds€ déjà prévus par la LPM et 3,5 Mds€ de « surmarche » ajoutés par le PLF 2026. Rapport PIB estimé à 2,1%, encore en deçà de la nouvelle cible OTAN de 3,5% (core) votée à La Haye en juin 2025. Trajectoire vers 76,3 Mds€ en 2030.

Dissuasion

290 têtes

Arsenal nucléaire français

Quatrième arsenal mondial, stable depuis 2008 (principe de « stricte suffisance »). Composante océanique (quatre SNLE de la classe Triomphant, ~240 têtes) et composante aéroportée (Rafale + missile ASMP-A, ~50 têtes). Modernisation engagée : SNLE 3G à l’horizon 2035, successeur hypersonique ASN4G. Dissuasion non soumise à New START : son expiration le 5 février 2026 n’affecte pas directement Paris, mais déstabilise l’ensemble du cadre stratégique européen.

Industrie

2e mondial

Exportations d’armement

La France a conservé sa deuxième place mondiale pour les exportations d’armement sur 2020-2024 : 9,6% des ventes mondiales, +11% par rapport à 2015-2019 (SIPRI, mars 2025). Elle a détrôné la Russie, désormais à la troisième place. Rafale, sous-marins Scorpène, Caesar, missiles MBDA : carnets de commandes pleins, 65 pays clients. Production de canons Caesar (Nexter) multipliée par quatre depuis 2022. Production d’obus de 155 mm en croissance continue.

Les trois leviers singuliers de la France

Dissuasion autonome. La France est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne depuis le Brexit. Sa dissuasion n’a jamais été intégrée à l’OTAN (elle est restée à l’écart du Groupe des plans nucléaires). Cette singularité devient, au niveau 3 du Thermomètre, un atout de préparation et une responsabilité continentale.

Base industrielle et technologique de défense souveraine. Environ 4,000 entreprises, 200,000 emplois directs (Ministère des Armées). Rare écosystème européen couvrant toute la chaîne : de la dissuasion aux munitions, de l’aéronautique aux cybertechnologies. Unique capacité européenne pour porte-avions à propulsion nucléaire (Charles de Gaulle, successeur PA-Ng programmé).

Présence stratégique mondiale. Territoires ultramarins sur tous les océans. Seule marine européenne de rang mondial. Présence militaire permanente au Moyen-Orient (Émirats arabes unis, Djibouti) et en Indopacifique (Nouvelle-Calédonie, Polynésie, La Réunion). La France est directement exposée à toutes les zones de tension mesurées dans la cartographie des conflits.

Les vulnérabilités documentées

Format des armées. L’Armée de Terre française compte environ 111,000 militaires d’active fin 2024, calibrée pour les engagements expéditionnaires, non pour un conflit de haute intensité prolongé sur le territoire européen. Un rapport de l’état-major (2022) estimait que tenir un mois en haute intensité exigerait une mobilisation des réserves (environ 26,000 réservistes opérationnels) et une reconfiguration logistique lourde. Un nouveau service militaire volontaire a été annoncé par le président le 27 novembre 2025.

Stocks de munitions. Identifiés comme critiques depuis 2022. Plans de montée en cadence engagés (Nexter, MBDA). Les 16 Mds€ dédiés aux munitions dans la LPM 2024-2030 restent insuffisants pour combler l’écart entre capacités de production et consommation observée en Ukraine. Le déficit structurel persiste.

Dépendances externes. Composants critiques importés (semi-conducteurs, terres rares, certains matériaux composites). Le projet SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) reste politiquement fragile dans sa coopération avec l’Allemagne et l’Espagne.

La France est à la fois mieux armée que la plupart de ses voisins et moins préparée qu’elle ne l’affirme. Elle dispose de tous les attributs de la puissance (dissuasion, industrie, rang diplomatique), mais tous dans des formats calibrés pour une autre époque. Le Thermomètre de février 2026 la saisit au moment exact où elle commence à s’adapter, sans avoir encore tranché le rythme ni l’échelle de cette adaptation.

Nous ne sommes pas en guerre. Nous en fabriquons les conditions matérielles.

Le danger réel n’est pas l’image des défilés ou le bruit des discours. C’est ce mouvement silencieux : des usines qui se reconvertissent, des traités qui disparaissent sans bruit, des budgets qui dépassent les records de la guerre froide. Quand un État investit 3,5% de son PIB dans les armes, il réduit physiquement sa marge de manœuvre pour la paix. Les choix deviennent irréversibles année après année.

L’indicateur militaire (février 2026, niveau 3/5) ne signale pas une fatalité. Il signale une alerte : les verrous de sécurité s’érodent plus vite qu’ils ne se reconstituent. La question n’est plus de savoir si la peur est justifiée. Elle l’est. La question est de savoir combien de temps les deux verrous qui tiennent encore (l’absence d’affrontement direct et les canaux de crise) continueront à tenir.

Ouverture

Si la guerre se prépare dans les arsenaux, elle se finance dans les budgets et se fabrique dans les usines. Elle s’empêche dans les téléphones qui sonnent encore.

Prochain rendez-vous : Avril 2026, Indicateur 2, la fragmentation économique mondiale.

Prospective — Février 2026 Une exclusivité SAPERE

En savoir plus sur SAPERE

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur SAPERE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture