Burkina Faso : la victoire au futur

En 1997, le Burkina Faso consacre par la loi des armoiries revenues à une composition héritée de la Haute-Volta. Vingt-sept ans plus tard, un autre régime militaire y réinscrit les mots de Thomas Sankara. Les chevaux n’ont pas changé. Les lances sont toujours croisées. Mais la victoire promise a changé de voix.

Origine des armoiries

1997 · devise de 2024

Armoiries du Burkina Faso : un écu rouge et vert à l’étoile jaune posé sur deux lances croisées, deux étalons d’argent cabrés, un livre ouvert, deux tiges de mil, une banderole « Burkina Faso » et la devise « La Patrie ou la Mort, nous vaincrons »

Les armoiries du Burkina Faso

Au Burkina Faso, les régimes ont effacé des symboles sans parvenir à effacer toutes les mémoires qu’ils portaient.

Repères • Un blason en quatre couches

Les armoiries du Burkina Faso, lues couche par couche

Les armoiries du Burkina Faso se lisent comme un palimpseste, ce manuscrit dont on grattait le texte pour en écrire un autre, et où l’ancien affleure encore sous le nouveau.

Armoiries de la Haute-Volta : un écu noir, blanc et rouge marqué RHV, deux chevaux blancs cabrés, deux lances croisées et la devise « Unité, Travail, Justice » sur fond bleu
Les armoiries de la Haute-Volta
Emblème révolutionnaire du Burkina Faso : une daba et une kalachnikov croisées sur un disque jaune, une étoile rouge, une roue dentée, un livre ouvert, des épis et la devise « La Patrie ou la Mort, nous vaincrons »
L’emblème de la révolution (1984)

Quatre couches s’y superposent : la Haute-Volta, la révolution de 1984, le retour consacré en 1997, et la devise que la loi du 30 décembre 2024 est seule venue changer. Chaque carte isole un élément et dit de quelle couche il vient.

Le texte officiel donne à chaque élément un sens modeste : la noblesse du peuple pour les étalons, la vigilance pour les lances, le savoir pour le livre, l’abondance pour le mil. Le reste est ma lecture. Le blason ne dit pas qui l’a dessiné, ni contre qui ; c’est l’ordre de ses couches qui parle.

La Devise · Le retour (1984, 2024) Mémoire

Une phrase venue de La Havane

Sur la banderole du bas, la phrase tient en trois morceaux : « La Patrie », « ou la Mort », « nous vaincrons ». Elle vient de Cuba : Fidel Castro lance « Patria o muerte » à La Havane en mars 1960, et « venceremos » s’y ajoute quelques mois plus tard. Thomas SankaraCapitaine, au pouvoir du 4 août 1983 à sa mort, le 15 octobre 1987. Il rebaptise le pays en 1984 et conduit une révolution qui mise sur l’école, la santé, l’émancipation des femmes et le refus de la dette. en fait la sienne : elle clôt ses discours, entre dans l’hymne de 1984 et s’inscrit sur l’emblème de la révolution.

En 1997, elle disparaît au profit de « Unité – Progrès – Justice ». Le 29 octobre 2024, l’Assemblée législative de transition la rétablit dans la Constitution, puis sur les armoiries. Une devise résume d’ordinaire ce qu’un pays veut être. Celle-ci annonce ce qu’il va faire : vaincre.

Les Lances · La défense (Haute-Volta) Guerre

Deux lances pour une guerre sans front

Derrière l’écu, deux lances se croisent. Elles viennent de la Haute-Volta, dont les armoiries les portaient déjà, et disent la vigilance.

Cette vigilance est à l’épreuve depuis 2015. Des groupes djihadistes liés à al-Qaïda et à l’État islamique frappent les soldats, les convois, les marchés ; l’armée et les Volontaires pour la défense de la patrieSupplétifs civils armés, créés par une loi de janvier 2020, brièvement formés puis engagés aux côtés de l’armée. Des organisations de défense des droits humains les accusent d’exactions contre des civils. qu’elle a armés sont accusés à leur tour de massacres de civils.

Les lances promettent de défendre le territoire. Mais la guerre ne suit plus une ligne de front : elle traverse les villages, coupe les routes et expose les populations à la violence des groupes armés comme à celle des forces censées les protéger.

Les Étalons · La noblesse (Haute-Volta) Mythe

Deux chevaux plus vieux que l’État

Les deux étalons d’argent se cabrent de part et d’autre de l’écu. Eux aussi viennent de la Haute-Volta ; la révolution les avait retirés, avant qu’ils ne reviennent.

On peut y lire davantage que la noblesse du peuple : la cavalerie des royaumes mossiPremier peuple du Burkina Faso par le nombre. Leurs royaumes, dont celui de Ouagadougou que dirige toujours le Mogho Naba, ont longtemps reposé sur une cavalerie redoutée., et la légende de YennengaFigure fondatrice des Mossi. Selon la tradition orale, cette princesse guerrière du royaume dagomba, dans l’actuel Ghana, s’enfuit à cheval et donne naissance à Ouédraogo, nom que l’on traduit par « l’étalon »., la princesse cavalière dont les Mossi se disent les descendants. Le pays a fait de ce cheval un emblème bien au-delà du blason : l’équipe nationale de football s’appelle les Étalons, et le grand prix du festival de cinéma de Ouagadougou porte le nom d’Étalon de Yennenga.

Les régimes ont changé. Le cheval, lui, a conservé une place dans l’imaginaire national.

Le Livre et le Mil · La promesse civile (1984, 1997) Société

L’école et le grenier

Au pied de l’écu, un livre ouvert ; de chaque côté, une tige de mil. Le livre, lui, vient de la révolution : on ne le voit sur aucune représentation connue des armoiries voltaïques, mais il figurait sur son emblème, les pages couvertes de mots en langues nationales, et les armoiries de 1997 l’ont gardé.

Le livre a payé la guerre le premier. Fin février 2023, selon l’UNICEF, 6,134 écoles étaient fermées, près d’une sur quatre, et plus d’un million d’élèves restaient sans classe. Le ministère compte depuis les réouvertures : 2,517 écoles entre la rentrée 2022 et décembre 2024, puis 1,894 dans les zones reconquises au cours de 2025.

Le mil, lui, dit l’autre exode, celui des villages. Au dernier décompte officiel, en mars 2023, plus de deux millions de Burkinabè avaient fui le leur. Le gouvernement annonce à la mi-2026 plus de 1.3 million de retours ; il ne dit pas combien sont rentrés pour rester.

L’Écu et le Nom · Le pays des hommes intègres (1984) Identité

Un nom que personne n’a gratté

En haut, la banderole porte le nom du pays ; au centre, l’écu reprend le drapeau. Selon la lecture la plus répandue, le rouge dit la lutte révolutionnaire, le vert l’abondance agricole, et l’étoile jaune guide la révolution. Nom et drapeau naissent le 4 août 1984, quand la Haute-Volta devient le Burkina Faso, la « patrie des hommes intègres », d’un mot mooré et d’un mot dioula.

Même le successeur de Sankara n’y a pas touché. Blaise CompaoréCompagnon d’armes de Sankara, il dirige le pays de 1987 à 2014, quand un soulèvement populaire le pousse à la démission et à l’exil. prend le pouvoir le 15 octobre 1987, le jour où Sankara est tué ; en 2022, un tribunal militaire le condamne par contumace à la prison à vie pour complicité dans ce meurtre, alors qu’il vit en exil en Côte d’Ivoire depuis 2014. Il a effacé l’emblème de la révolution et changé sa devise, mais gardé son nom et ses couleurs.

Le Mali voisin a fait l’inverse : ses armoiries, fixées par une ordonnance de 1973, ont traversé tous ses régimes sans changer.

Synthèse SAPERE : les couches d’une révolution

Le Burkina Faso a successivement renversé ses symboles, restauré ceux qu’il avait renversés, puis réintroduit dans ces derniers la devise de la révolution. Son blason actuel n’est ni celui de Sankara ni tout à fait celui de Compaoré. Il porte les traces de leurs ruptures successives.

La devise revenue parle de victoire. Sankara ne concevait pas la souveraineté comme une simple indépendance diplomatique : il la liait à la capacité du pays de nourrir sa population, d’éduquer ses enfants et de transformer ses rapports sociaux. Le livre et le mil deviennent alors les véritables arbitres de la devise.

Ibrahim TraoréCapitaine né en 1988. Le 30 septembre 2022, il renverse le lieutenant-colonel Damiba, lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État en janvier, et prend la tête de la transition. en a repris les mots ; il a aussi prolongé la transition jusqu’en 2029 et dissous les partis politiques fin janvier 2026. Reprendre les mots d’une révolution ne signifie pas nécessairement en reprendre toutes les ambitions. Lorsque le Burkina Faso proclame « nous vaincrons », quelle victoire promet-il à ses habitants : celle des armes, celle de l’État ou celle du peuple ?

Repères d'évolution

Du XIe au XVIe siècle

Les royaumes mossi se constituent, dont celui de Ouagadougou ; les historiens en discutent les dates.

1896

Les troupes françaises prennent Ouagadougou : fin de l’indépendance du royaume mossi.

1er mars 1919

Création de la colonie de Haute-Volta.

1932 – 1947

La colonie est démembrée entre le Niger, le Soudan français et la Côte d’Ivoire, puis rétablie le 4 septembre 1947.

5 août 1960

Indépendance de la Haute-Volta.

Après l’indépendance

Armoiries de la Haute-Volta : écu, deux chevaux cabrés, lances croisées, devise « Unité – Travail – Justice ».

4 août 1983

Thomas Sankara prend le pouvoir.

4 août 1984

La Haute-Volta devient le Burkina Faso : nouveau drapeau, nouvel hymne, emblème à la daba et à la kalachnikov.

15 octobre 1987

Assassinat de Thomas Sankara. Blaise Compaoré prend le pouvoir.

1er août 1997

Loi sur les armoiries : elle consacre le retour des étalons et des lances, sous la devise « Unité – Progrès – Justice ».

31 octobre 2014

Un soulèvement populaire pousse Blaise Compaoré à la démission.

6 avril 2022

Compaoré condamné par contumace à la prison à vie pour complicité dans l’assassinat de Sankara.

30 septembre 2022

Coup d’État du capitaine Ibrahim Traoré.

25 mai 2024

Nouvelle charte : la transition est prolongée de cinq ans.

29 octobre 2024

La devise de la révolution revient dans la Constitution.

30 décembre 2024

Loi n°044-2024/ALT : la devise entre dans les armoiries.

Fin janvier 2026

Dissolution des partis politiques.


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