Refuser une guerre n’est pas trahir une alliance
OTAN, Iran, et la fabrique d’une dette imaginaire
Donald Trump transforme un soutien militaire refusé en abandon, et une contribution financière en obligation d’alignement. Les faits racontent autre chose.
Ce n’est plus un dérapage. C’est une méthode.
Depuis mars, Donald Trump reprend la même formule : les alliés ont refusé de le suivre contre l’Iran, ce sont des « lâches », et « nous nous en souviendrons ». L’OTAN n’était pas là quand Washington en avait besoin. La presse internationale les a rapportés en mars et avril 2026.
Plusieurs alliés ont effectivement refusé d’engager leurs forces. Le constat est exact. La conclusion ne l’est pas : refuser une guerre décidée à Washington n’est pas déserter la défense des États-Unis.
Même en cas d’attaque, le traité laisse à chacun le choix de ses moyens.
Le traité de Washington engage les alliés à porter assistance à un membre attaqué. Son article 5 précise que chacun prend alors « telle action qu’il jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée »1. L’assistance est due. Le déploiement de troupes, non.
Son article 6 borne ensuite le périmètre de cette garantie : l’Europe, l’Amérique du Nord, la Turquie, l’Atlantique Nord au nord du tropique du Cancer1. Le golfe Persique n’y figure pas. Et hors défense collective, l’Alliance le rappelle elle-même, aucun membre n’est tenu de contribuer à une opération2. Au regard du traité, refuser de participer aux frappes ne constitue pas un manquement.
Il ne constate pas une absence. Il redéfinit la présence.
« Ils n’étaient pas là » écrase une réalité graduée. Des alliés européens ont ouvert installations et relais logistiques aux opérations américaines, tout en poussant la voie diplomatique. Londres travaille à un plan de réouverture du détroit d’Ormuz, sans entrer dans la guerre élargie. D’autres ont refusé plus nettement : Madrid a fermé certaines bases aux frappes, Ankara a critiqué l’opération. Ces positions sont celles que les gouvernements concernés ont exprimées publiquement au cours de la même période.
Entre l’appui logistique et le refus explicite, il y a tout ce que la formule supprime. Seul l’engagement armé compte désormais, et le reste devient de la trahison. Un allié qui pose ses conditions cesse, dans ce vocabulaire, d’être un allié.
Quand les États-Unis ont été attaqués, les alliés sont venus.
Après le 11-Septembre, le Conseil de l’Atlantique Nord a invoqué l’article 5 au bénéfice des États-Unis, le 12 septembre 2001, sous réserve que l’origine extérieure des attentats soit établie ; la condition fut confirmée le 2 octobre3. C’est, à ce jour, la seule invocation de l’article 5 dans l’histoire de l’Alliance. Washington a ensuite conduit sa propre campagne, et l’OTAN n’a pris le commandement de la force internationale en Afghanistan qu’en 2003. La solidarité n’a pas pris la forme d’une exécution mécanique du traité. Elle a duré vingt ans.
Sur environ 3,600 morts de la coalition, les Américains comptent pour 68 %. Le reste, plus d’un millier de militaires venus d’ailleurs : 457 Britanniques, 158 Canadiens, 90 Français, et des soldats d’autres États contributeurs4.
Périmètre unique : décès militaires des forces de la coalition en Afghanistan sur l’ensemble de l’engagement, 2001 à 2021, soit environ 3,600 morts, dont environ 2,460 Américains. Bilans nationaux officiels pour les trois pays cités ; le chiffre canadien couvre les seuls militaires, sept civils canadiens s’y ajoutent4.
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Une alliance oblige à porter assistance. Elle ne confie à personne le choix des guerres des autres.
L’obligation est réciproque, et bornée des deux côtés : aucun allié ne peut imposer aux autres sa participation à une guerre qui ne relève pas de la défense collective. Ce qui n’est pas réciproque, c’est l’exigence de gratitude.
L’argument budgétaire, en trois chiffres
Le grief financier n’est pas une pièce rapportée : Trump adosse publiquement sa demande de soutien à des décennies d’investissement américain, dont il attend un retour proportionné. Une contribution devient une créance.
Ces montants relèvent des contributions nationales, qui forment l’essentiel de l’effort allié. Les budgets communs de l’OTAN, souvent cités dans ce débat, ne pèsent qu’environ 0,3 % de la dépense de défense alliée totale : ils ne mesurent pas le partage du fardeau8. Ces montants sont exprimés en dollars constants de 2021. Le seuil de 2 % mesure par ailleurs un effort budgétaire, non des capacités disponibles, et les alliés visent depuis le sommet de La Haye de 2025 une cible supérieure : 5 % du PIB d’ici 2035, soit 3,5 % pour le cœur de la défense et 1,5 % pour les domaines connexes7.
En résumé
Le mot de la fin
Le vocabulaire employé ici n’est pas celui d’une alliance, mais celui d’un créancier. Or une garantie de sécurité repose sur une certitude, et un créancier rancunier n’en est pas une. Répétée de mois en mois, la formule ne fragilise pas seulement les Européens : elle dévalue l’une des principales sources de puissance de Washington.
Une alliance n’est pas une dette de guerre.
Elle oblige à porter assistance à un partenaire agressé. Elle n’oblige pas à endosser toutes les guerres qu’il décide.
Les sources de cette page · 8 référencesAfficher ▾Masquer ▴
- 1Traité de l’Atlantique Nord, 4 avril 1949, articles 5 et 6, texte officiel de l’OTAN. Le périmètre de l’article 6 a été modifié en 1951 par le protocole d’accession de la Grèce et de la Turquie.
- 2OTAN, Funding NATO : hors opération de défense collective, aucun allié n’est tenu de contribuer ; l’OTAN indique ne pas disposer de forces armées propres et les États engagent troupes et matériels sur une base volontaire.
- 3OTAN, NATO and Afghanistan : décision du Conseil de l’Atlantique Nord du 12 septembre 2001 d’invoquer l’article 5 sous condition, confirmation le 2 octobre 2001 ; prise de commandement de la force internationale d’assistance à la sécurité en 2003.
- 4Pertes de la coalition en Afghanistan, 2001-2021 : environ 3,600 morts dont environ 2,460 Américains, d’après le décompte public tenu par iCasualties. Bilans nationaux officiels : ministère de la Défense britannique (457), Anciens Combattants Canada (158 militaires, plus sept civils), ministère des Armées français (90).
- 5OTAN, rapport annuel du secrétaire général présenté le 26 mars 2026, données 2025 en dollars constants de 2021.
- 6Atlantic Council, NATO defense spending tracker, mise à jour d’avril 2026.
- 7OTAN, engagement du sommet de La Haye de juin 2025 : 5 % du PIB d’ici 2035, dont 3,5 % pour la défense au sens strict et 1,5 % pour les domaines connexes.
- 8OTAN, budgets communs : environ 0,3 % de la dépense de défense alliée totale.
Ne sont référencées ici que des sources documentaires consultables : textes de l’OTAN, rapports publiés, bilans officiels. Les déclarations et les positions gouvernementales citées dans le texte sont attribuées sur place, telles qu’elles ont été rapportées publiquement.
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