LE MOYEN-ORIENT
EN INFOGRAPHIES
Acte premier

Qui croit quoi, et pourquoi la religion pèse sur le pouvoir ?

Sunnite, chiite, maronite, druze : ces mots reviennent dans tous les récits de guerre du Moyen-Orient, sans qu’on dise jamais ce qu’ils recouvrent. Cette planche les remet à plat, pays par pays, et montre où vivent ces populations. Elle défend surtout une idée : la religion ne suffit pas à expliquer ces guerres, et elle n’en est pas non plus un simple prétexte. Elle devient une ligne de fracture quand des institutions, un territoire et des soutiens étrangers lui donnent des conséquences matérielles.


L’islam, deux branches depuis l’an 632

À la mort du prophète, les musulmans se divisent sur la question de sa succession. C’est l’origine du partage entre sunnites et chiites, mais pas encore sa forme achevée : les deux traditions ne se constituent en doctrines distinctes que progressivement, sur plusieurs siècles.

Les sunnites forment environ neuf musulmans sur dix dans le monde. Les chiites sont majoritaires en Iran et en Irak, et généralement estimés majoritaires parmi les citoyens de Bahreïn.

Le chiisme a lui-même des branches : duodécimain en Iran, en Irak et au Liban, zaydite au Yémen.

Les autres appartenances de ces infographies

Israël
juifs · environ 3 habitants sur 4arabes · 1 sur 5
les Arabes israéliens sont musulmans, chrétiens ou druzes
Chez les juifs israéliens
laïcsultraorthodoxes
l’exemption du service militaire des ultraorthodoxes divise le pays et fragilise les coalitions
Palestiniens
musulmans sunnites · très majoritaireschrétiens · minorité ancienne
Liban
maronitessunniteschiitesdruzes

Combien, et où : les proportions pays par pays

Iran
90 à 95 % de chiites, et le chiisme duodécimain est la doctrine officielle de l’État
Irak
environ 65 % de chiites
Yémen
environ un tiers de zaydites
Liban
environ 30 % de chiites, et autant de sunnites
Koweït
environ 30 % de chiites
Gaza
plus de 99 % de sunnites
Israël
73 % de juifs, 21 % d’Arabes israéliens
Dans le monde
85 à 90 % des musulmans sont sunnites
chiites (zaydites compris)
sunnites
juifs
Arabes israéliens
fourchette d’estimation

Parts de population, estimations. Sources : CIA World Factbook pour les pays arabes, l’Iran et le Koweït ; Bureau central des statistiques israélien, décembre 2023, pour Israël.

Bahreïn, le cas le plus net

Bahreïn est gouverné depuis 1783 par la dynastie sunnite des Al Khalifa, alors que ses citoyens sont généralement estimés majoritairement chiites. Ceux-ci sont fortement sous-représentés dans la police et l’appareil de sécurité, et le pays a connu en 2011 une contestation réprimée avec l’aide militaire de ses voisins du Golfe.

La part exacte des chiites y est disputée, entre 45 et 70 % selon les sources. Ce désaccord fait partie du sujet : les naturalisations d’étrangers sunnites y sont accusées de modifier l’équilibre, et compter devient un acte politique. Retenez le rapport, pas le pourcentage.

Le cas libanais : quand l’État distribue le pouvoir par confession


La présidence de la République
à un chrétien maronite
La direction du gouvernement
à un sunnite
La présidence du Parlement
à un chiite

Cette répartition date du Pacte national de 1943 et repose sur un recensement de 1932, jamais refait depuis. Elle n’invente pas le partage confessionnel du pouvoir : des institutions de représentation confessionnelle existaient déjà dans le Mont-Liban ottoman, et la Constitution de 1926 en portait le principe.

Elle a figé une photographie démographique vieille de plus de quatre-vingt-dix ans. Les chiites, longtemps la communauté la plus pauvre et la moins écoutée, sont aujourd’hui généralement considérés comme la communauté la plus nombreuse, sans que l’attribution des trois postes change.

Les accords de Taëf, conclus en 1989 et qui organisent la sortie de la guerre civile, ont bien rééquilibré le Parlement à parts égales entre chrétiens et musulmans, et transféré l’essentiel des pouvoirs du président au conseil des ministres. Mais aucun recensement n’a été refait, et les trois présidences sont restées attribuées de la même façon.

Cet écart ne suffit pourtant pas à expliquer l’apparition du Hezbollah, et il serait commode de s’y arrêter. Le mouvement se forme au début des années 1980, en pleine guerre civile, dans un contexte déjà marqué par la mobilisation politique chiite, auquel s’ajoutent trois facteurs décisifs : la révolution iranienne de 1979, l’invasion israélienne de 1982, et l’envoi de cadres et d’argent par Téhéran.

Ce qui vient ensuite n’est plus sa formation mais sa consolidation : l’occupation du Sud-Liban lui permet de construire une légitimité de résistance à l’occupation, qui survivra au retrait israélien de 2000. Un déséquilibre démographique ne produit pas un mouvement armé ; il peut contribuer à en fournir le terrain.

Le mécanisme, en cinq temps


01
Une confession
une appartenance héritée, qui ne permet pas à elle seule de savoir ce que l’on veut politiquement
02
Une institution
l’État attribue des postes, des sièges, des tribunaux selon cette appartenance
03
Des ressources
emplois, budgets, permis : appartenir devient un avantage matériel, ou une privation
04
Une sécurité
certains groupes peuvent chercher à assurer eux-mêmes leur sécurité, faute d’un État qui protège tout le monde
05
Un parrain
une puissance étrangère adopte l’un des groupes et lui donne des armes

Aucune de ces étapes ne découle mécaniquement de la croyance. Une institution peut être religieuse, une mobilisation peut se sacraliser, un parrain étranger peut choisir son protégé par proximité doctrinale. Mais la croyance seule ne produit aucune des quatre étapes suivantes : l’appartenance ne devient politiquement décisive que lorsque des institutions lui attachent des droits, des ressources ou des protections.

Ces différences sont anciennes, et elles ont coexisté pendant des siècles sans produire de guerre permanente. La religion n’est ni une cause autonome ni un simple prétexte. Une différence religieuse devient une fracture politique quand elle distribue des choses que l’on peut perdre.

Populations totales, toutes confessions confondues

Égypte
118 millions
Iran
92 millions
Irak
47 millions
Yémen
42 millions
Arabie saoudite
35 millions
Syrie
26 millions
Jordanie
11,5 millions
Israël
10,2 millions
Liban
5,8 millions
Territoires palestiniens
5,6 millions

Nations unies, Perspectives de la population mondiale, révision de 2024, chiffres au milieu de 2025. Pour Israël, Bureau central des statistiques israélien, janvier 2026. Israël en rouge : c’est le « 1 » des rapports de nombre ci-dessous.

Le rapport de nombre, selon ce que l’on compte

Aucun de ces trois rapports n’est faux. Ils ne mesurent simplement pas la même chose, et le plus spectaculaire est le moins signifiant.
1 pour 16
face à ses voisins immédiats
Liban, Syrie, Jordanie, Égypte, territoires palestiniens
1 pour 38
face à tous les pays de ce graphique
383 millions d’habitants qui n’ont jamais agi comme un seul acteur
1 pour 1
entre le Jourdain et la mer
le seul des trois qui compare deux populations vivant sur le même espace

Sur ces 383 millions, 130 vivent dans deux pays qui ont signé la paix avec Israël : l’Égypte en 1979, la Jordanie en 1994. Les monarchies sunnites du Golfe se comptent d’abord contre l’Iran, quand l’Iran chiite arme un mouvement palestinien sunnite : les alignements ne suivent pas la ligne confessionnelle. La masse n’est pas une coalition.

Mais sur la terre disputée, le rapport est de un contre un. Une alliance ou un traité peuvent modifier un rapport de puissance régional ; ils ne font pas disparaître deux populations qui vivent sur le même territoire. C’est pourquoi ce rapport-là commande la question du partage de la terre.

Ce que compare exactement le « 1 pour 1 »D’un côté, les juifs israéliens, colons de Cisjordanie compris. De l’autre, les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, auxquels s’ajoutent les citoyens arabes d’Israël. On compare deux populations résidant sur un même espace, entre le Jourdain et la mer : ni deux nationalités, ni deux camps politiques. Environ sept millions et demi de juifs israéliens, et près de huit millions de Palestiniens et de citoyens arabes d’Israël.
Des ordres de grandeur, pas des recensementsAucune de ces proportions confessionnelles ne relève d’un recensement récent, et le Liban n’en a pas fait depuis 1932, notamment parce qu’un nouveau décompte y est politiquement explosif et pourrait rouvrir la question du partage du pouvoir. Elles sont données en parts et non en effectifs, faute de totaux publiés.
Les cartes religieuses ne prédisent pas les alliancesCes appartenances ne se superposent pas aux camps de ces infographies : des Arabes israéliens sont chrétiens ou druzes, l’Iran chiite a soutenu un mouvement palestinien sunnite, et les Houthis zaydites n’ont pas la doctrine de Téhéran. Chaque fois qu’une carte des religions semble expliquer une alliance, vérifiez : c’est le plus souvent un calcul de puissance.
L’exemple qui le prouveOn attribue volontiers les attentats-suicides commis au Liban dans les années 1980 à une seule confession. Or, dans le recensement dirigé par Yoram Schweitzer, le Parti social nationaliste syrien, laïque, en revendique douze, dont six commis par des femmes ; le Parti communiste libanais en mène d’autres, avec des auteurs de plusieurs confessions ; le Hezbollah en compte douze, tous par des hommes chiites. L’attribution de ces attentats reste discutée entre historiens, et ces nombres valent pour ce décompte-là. La technique n’était donc pas propre aux organisations religieuses.

Exclusivité SAPERE. Références : Nations unies, Perspectives de la population mondiale · CIA World Factbook · Bureau central des statistiques israélien · H. Bozarslan, « Une histoire de la violence au Moyen-Orient » (La Découverte, 2008) · Y. Schweitzer (dir.), « Female Suicide Bombers : Dying for Equality ? » (Jaffee Center, 2006) · base de veille SAPERE.

Le Moyen-Orient en infographies Voir l’ensemble de la série Le parcours complet en six actes : où l’on est et qui veut quoi, d’où viennent les organisations armées, les terrains où tout se joue, le monde autour, ce qui fait finir une guerre, et le bilan.
© SAPERE · 2026Acte premier

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