SAPERE · Les Forces et les Failles · Libye · 2026-09-15
SAPERE · Les Forces et les FaillesLibye · données arrêtées au 13 septembre 2026, révisé le 15 septembre 2026 · tendance depuis 2020
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Libye

Profil géopolitique

La Libye n'est pas un pays pauvre. Elle dispose d'une rente et d'actifs extérieurs considérables, mais ses comptes publics sont devenus insoutenables et l'appareil d'État capable de convertir cette richesse en service rendu à ses habitants reste introuvable.

1,7/5Fragile et dépendant en recul depuis 2020

7,5 millions d'habitants et 48,4 milliards de barils de réserves prouvées, les premières d'Afrique. La production pétrolière a retrouvé le 22 juin 2026 son plus haut niveau depuis 2013, la Banque centrale porte 103 milliards de dollars d'avoirs extérieurs.

Et pourtant le Fonds monétaire international chiffre la dette publique à 146 % du PIB et le déficit à environ 30 %, et juge la trajectoire budgétaire insoutenable. Pendant la canicule de l'été, le courant a manqué plus de quinze heures par jour par cinquante degrés, et le pays importe pour environ un milliard de dollars de carburant chaque mois.

La situation
Deux gouvernements, une seule caisse

Le pouvoir est divisé depuis 2014 et deux exécutifs se disputent le territoire depuis 2022. Deux institutions ont mieux résisté que les autres à la fragmentation : la Compagnie nationale du pétrole et, depuis sa réunification formelle en août 2023, la Banque centrale. C'est par elles que le pays encaisse et paie.

La trajectoire
La rente remonte, l'État ne se recompose pas

Un seul pilier progresse depuis 2020, l'énergie, porté par le retour de la production. Six reculent, deux restent stables. La gouvernance, la défense et l'innovation sont en défaillance critique, sous 1,5 sur 5, et aucun pilier n'atteint le niveau « résilient ». L'écart entre ce que l'État encaisse et ce qu'il délivre ne cesse de s'élargir.

La faille décisive
Une sécurité qui n'appartient à personne

Une présence de l'Africa Corps est signalée sur six emprises aériennes à l'est et au sud, et des drones turcs couvrent l'ouest.

Le 10 août 2026, le chef du renseignement militaire de l'Armée nationale libyenne a été tué par une voiture piégée au cœur sécurisé de Benghazi.

Aucune revendication, aucun commanditaire publiquement identifié.

Ce qui sort, ce qui entre, et qui tient les vannes

Un produit unique vers l'Europe, des protecteurs devenus preneurs de gages, et une monnaie d'échange que ni Tripoli ni Benghazi ne produisent : les hommes qui traversent.
Libye 7,5 M habitants Union européenne Italie, Allemagne, Grèce, Espagne, France ↑ brut et gaz, l'essentiel des recettes ↓ 87 % des départs vers l'Italie Russie six emprises aériennes, Africa Corps, est et sud Turquie drones et conseillers à l'ouest, base d'Al-Watiya Émirats arabes unis armement et financement du camp de l'Est Chine premier fournisseur de biens manufacturés banques admises au système de paiement CIPS Égypte 1,115 km de frontière, appui militaire au camp de l'Est Aucun lien rompu : tous les acteurs restent en place, et c'est le problème
Schéma des dépendances : positions et distances non proportionnelles. Chaque flèche suit le sens du flux, la double flèche marque un lien réciproque. La particularité libyenne se lit à l'œil : aucune de ces emprises ne s'exerce sur un État, elles s'exercent chacune sur une moitié de pays.
LevierActeurEmpriseCe qu'il contrôle
Présence militaire durableRussie●●●●Six emprises aériennes à l'est et au sud, où l'imagerie satellitaire documente des travaux depuis 2024. Une voie de transit vers le Sahel plus qu'une force de combat.
Appui armé à l'ouestTurquie●●●●Drones Bayraktar TB2, conseillers et base d'Al-Watiya auprès du Gouvernement d'unité nationale. Le Parlement turc a prolongé le déploiement de deux ans en décembre 2025.
Débouché de la renteItalie et Union européenne●●●●Le gazoduc Greenstream vers la Sicile, qui n'a livré qu'un dixième de sa capacité en 2025, et le premier rang de client pour le brut libyen.
Armement du camp de l'EstÉmirats arabes unis●●●Drones, blindés et financement de l'Armée nationale libyenne depuis 2014, en violation répétée de l'embargo des Nations unies.
Profondeur stratégique orientaleÉgypte●●●1,115 km de frontière commune, armement et formation de l'Armée nationale libyenne, et un modèle institutionnel dont le pouvoir de Benghazi s'inspire ouvertement.
Médiation politiqueÉtats-Unis●●●Retour diplomatique après quinze ans d'effacement : médiation du budget unifié d'avril 2026, rencontre Rubio-Saddam Haftar le 29 juin 2026, appui à la feuille de route du 30 août 2026.
Biens manufacturés et financeChine●●Premier fournisseur d'importations, environ 17 % du total, et depuis juillet 2026 un accès de la Banque centrale au système de paiement chinois.
Levier migratoireUnion européenne●●La dépendance joue dans l'autre sens : 87 % des arrivées irrégulières en Italie partaient de Libye en août 2026. Chaque camp monnaie sa part du contrôle.
Tableau défilable horizontalement

Ce que le pays pèse

Les mêmes données lues deux fois : ce que la rente rapporte, et ce qu'elle n'achète pas.
Production pétrolière
1,48 Mb/j
22 juin 2026 · plus haut niveau depuis 2013, contre 0,86 Mb/j pendant le blocus de 2020 · NOC
Réserves prouvées de pétrole
48,4 Mds de barils
Premières d'Afrique, neuvièmes du monde · cinquièmes réserves de gaz du continent
Avoirs extérieurs
103 Mds $
Fin février 2026, contre 95,6 Mds $ fin 2024 · Banque centrale de Libye
Dette publique
146 % du PIB
2025, près du double de son niveau de deux ans plus tôt · trajectoire jugée insoutenable par le FMI
Coupures d'électricité
> 15 h par jour
Canicule de l'été 2026, par des températures approchant 50 °C · MANUL devant le Conseil de sécurité, 18 août 2026
Carburant importé
~1 Md $ par mois
Le pays assis sur la première réserve pétrolière d'Afrique raffine un tiers de ce qu'il consomme
Perception de la corruption
13 sur 100
Transparency International 2025 · 177e rang sur 182 pays · Freedom House classe le pays « non libre »
Départs vers l'Italie
87 %
Part libyenne des arrivées irrégulières en Italie en août 2026, contre 92 % un an plus tôt · Organisation internationale pour les migrations

Ce qui tient, ce qui fragilise, pilier par pilier

Chaque pilier est noté sur cinq. Cliquez sur une ligne pour ouvrir le détail.
Les neuf piliers en un coup d’œil · niveau et tendance depuis 2020
↘ en baisse= stable↗ en hausse
Sous tension2,5-2,9 Démographie et capital humain 2,5 Économie et finance 2,5
Fragile et dépendant1,5-2,4 Industrie et technologie 1,6Autonomie stratégique 1,6 Diplomatie et influence 1,8 Énergie et ressources 2,4
Défaillance critique1,0-1,4 Innovation et savoir 1,3Défense et sécurité 1,2Gouvernance et institutions 1,1
Niveaux inoccupésaucun pilierAucun pilier n’atteint « Solidement ancré » (4,0-5,0) ni « Résilient sous contrainte » (3,0-3,9).
1 pilier progresse, 6 reculent, 2 restent stables. Le plus haut est à 2,5 et le plus bas à 1,1 : aucun pilier libyen ne franchit le seuil du « résilient ». Trois descendent en défaillance critique, par ordre de gravité : gouvernance et institutions 1,1, défense et sécurité 1,2, innovation et savoir 1,3. Le score global de 1,7 résulte de la somme pondérée de ces neuf notes, arrondie au dixième.
IÉconomie et financeSous tension structurelleDes caisses pleines, des comptes publics qui ne tiennent pas.
Ce qui tient
Les avoirs extérieurs de la Banque centrale atteignent 103 milliards de dollars à fin février 2026, contre 95,6 à fin 2024, et le fonds souverain porte environ 70 milliards d'actifs placés à l'étranger.
Le 12 avril 2026, la Chambre des représentants et le Haut Conseil d'État ont signé le premier budget d'État unifié depuis 2013, sous médiation américaine.
Ce qui fragilise
Environ 90 % des recettes budgétaires viennent des hydrocarbures, et aucune agence ne note plus la dette souveraine depuis le retrait de Fitch en 2011, faute d'informations fiables.
Le Fonds monétaire international chiffre la dette publique à 146 % du PIB en 2025 et qualifie la trajectoire d'insoutenable, quand la Banque africaine de développement attend un excédent de 2,2 % en 2026 : les deux séries divergent faute de comptes publics consolidés, en particulier à l'Est.
Le matelas fuit pendant ce temps, 2,2 milliards de dollars entrés et 4,2 sortis sur janvier et février 2026.
IIIndustrie et technologieFragile et dépendantAu-delà du forage, le pays ne transforme presque rien.
Ce qui tient
La pétrochimie et la sidérurgie héritées de l'ère Kadhafi tournent encore à Misrata et à Ras Lanouf.
Le premier appel d'offres pétrolier et gazier depuis dix-huit ans a débouché en 2026 sur des accords avec Repsol, Turkish Petroleum, Eni, QatarEnergy et MOL.
Ce qui fragilise
Le secteur manufacturier pèse environ 3 % du PIB, et la capacité de raffinage effective, 90,000 barils par jour, couvre à peine un tiers de la consommation nationale.
Le pays importe pour environ un milliard de dollars de carburant raffiné chaque mois : il vend du brut et rachète de l'essence.
IIIDémographie et capital humainSous tension structurelleUne population jeune dont le capital formé s'en va.
Ce qui tient
La population reste jeune, âge médian de 28 ans, et la densité faible : la pression démographique n'est pas le problème libyen.
L'indice de développement humain reste dans la catégorie « élevé », à 0,721 en 2023, au-dessus de l'Égypte et du Maroc.
Ce qui fragilise
L'indice de développement humain a reculé pour la première fois depuis des années, de 0,746 en 2022 à 0,721 en 2023, et le chômage des jeunes atteint 23,1 %.
Pendant la canicule de l'été 2026, le courant a manqué plus de quinze heures par jour par des températures approchant 50 degrés, touchant des centaines de milliers de personnes. Santé et éducation restent partagées entre deux administrations qui ne se reconnaissent pas.
IVDiplomatie, influence et informationFragile et dépendantElle pèse par ce qui traverse son sol, pas par ce qu'elle décide.
Ce qui tient
Membre de l'OPEP, la Libye conserve un siège où se décide la politique pétrolière mondiale.
Elle tient deux robinets que l'Europe ne contrôle pas : le gazoduc Greenstream vers la Sicile, et les routes migratoires. En août 2026, 87 % des arrivées irrégulières en Italie partaient encore de ses côtes.
Ce qui fragilise
Il n'existe pas de politique étrangère libyenne : deux administrations négocient séparément avec les mêmes capitales, et aucune n'engage l'autre.
Tout compromis politique passe par une médiation extérieure : le pays est l'objet de sa diplomatie, rarement le sujet. La presse, elle, est classée 138e sur 180 pays par Reporters sans frontières en 2026.
VÉnergie et ressourcesFragile et dépendantPremières réserves d'Afrique, une seule fonction énergétique assurée.
Ce qui tient
48,4 milliards de barils de réserves prouvées, les premières d'Afrique et les neuvièmes du monde, et une production revenue à 1,48 million de barils par jour le 22 juin 2026, son plus haut niveau depuis 2013.
Extraire est la seule des cinq fonctions énergétiques que le pays assure pleinement. C'est aussi la plus lucrative, et la seule que des opérateurs étrangers puissent tenir à sa place.
Ce qui fragilise
Le déficit de production électrique dépasse 1,000 mégawatts chaque été, sur un réseau vétuste et pillé, et deux tiers des produits raffinés consommés sont importés. L'essence subventionnée à 0,03 dollar le litre nourrit une contrebande de masse, dénoncée devant le Conseil de sécurité le 18 août 2026.
Le gazoduc Greenstream a livré environ 1 milliard de mètres cubes à l'Italie en 2025 pour une capacité nominale voisine de 10, son plus bas niveau depuis vingt-deux ans.
Les installations sont devenues des cibles : Mellitah occupé le 28 juillet 2026, et le terminal de Zaouïa, 120,000 barils par jour mais alimenté par un gisement qui peut en produire 300,000, frappé cinq fois par drones en août.
VIDéfense et sécuritéDéfaillance critiqueLa sécurité du pays est assurée par des forces qui ne sont pas les siennes.
Ce qui tient
Aucune reprise de guerre civile ouverte depuis le cessez-le-feu d'octobre 2020. C'est un gel, pas une paix : 55 morts à Tripoli en août 2023, nouveaux combats en mai 2025.
L'Armée nationale libyenne aligne à l'est environ 32,000 hommes selon les estimations de 2025, la seule force du pays qui ait une chaîne de commandement lisible.
Ce qui fragilise
L'Africa Corps aligne environ 1,800 à 2,000 combattants aux côtés du maréchal Haftar, sur six emprises aériennes à l'est et au sud où des travaux soutenus par Moscou sont documentés ; la Turquie fournit drones et conseillers à Tripoli, les Émirats et l'Égypte arment le camp de l'Est.
L'embargo des Nations unies est violé par plusieurs de ces parties.
Le 10 août 2026, le chef du renseignement militaire de l'Armée nationale libyenne a été tué par une voiture piégée au cœur sécurisé de Benghazi, ville tenue sans partage depuis dix ans. Aucune revendication : le contrôle interne se fissure là où il était le plus serré.
VIIInnovation et savoirDéfaillance critiqueUne université héritée, vidée de ses moyens et de ses chercheurs.
Ce qui tient
Le réseau universitaire hérité de l'ère Kadhafi fonctionne encore à Tripoli et à Benghazi.
Le retour des majors pétrolières ramène des partenariats techniques, seule voie de transfert de compétence encore active.
Ce qui fragilise
Les dépenses de recherche et développement sont quasi nulles et ne sont mesurées de façon fiable par personne.
L'exode des chercheurs et des professions qualifiées se poursuit depuis 2011, sans dispositif de rétention ni de retour, sur des campus endommagés à Benghazi et à Derna.
VIIIGouvernance et institutionsDéfaillance critiqueDeux États rivaux, aucune élection depuis douze ans, et une succession de famille.
Ce qui tient
Deux gouvernements et deux chambres coexistent sans s'être fait la guerre ouverte depuis 2020, et signent encore des textes communs : budget unifié le 12 avril 2026, feuille de route électorale le 30 août 2026.
Cette feuille de route, signée au siège de la mission des Nations unies en format 4+4, fixe des législatives et une présidentielle sous vingt-quatre mois. Le Conseil de sécurité l'a saluée le 8 septembre 2026 comme une étape importante.
Ce qui fragilise
La Libye obtient 13 sur 100 à l'indice de perception de la corruption 2025, et le groupe d'experts des Nations unies écrit le 24 mars 2026 que les exportations illicites de produits pétroliers n'ont atteint des niveaux sans précédent que par l'implication directe d'Ibrahim Dbeibah et de Saddam Haftar.
La contrebande n'érode pas les deux camps par le bas : elle passe par leurs sommets.
Aucune élection nationale n'a abouti depuis 2014. Le Parlement de Tobrouk a modifié la loi militaire en août 2025 pour organiser la succession du maréchal Haftar au profit de son fils Saddam, tandis qu'un autre fils, Belgacem, dirige un fonds doté de 69 milliards de dinars le 4 juin 2025 et exempté de contrôle administratif.
IXAutonomie stratégiqueFragile et dépendantLe matelas est à elle, et il s'entame ; les décisions sont ailleurs.
Ce qui tient
103 milliards de dollars d'avoirs extérieurs : le pays n'a pas besoin d'un créancier extérieur pour assurer son financement courant.
Son siège à l'OPEP lui laisse un droit de regard sur le prix de sa propre ressource.
Ce qui fragilise
Recettes publiques et exportations concentrées à environ 90 % sur un seul produit dont le prix se fixe ailleurs, et le seul sous-indicateur solide du pilier, celui des réserves, se dégrade à son tour.
Les grandes options se négocient au-dehors : sécurité du territoire assurée pour partie par des forces étrangères, plan américain discuté le 29 juin 2026 entre Marco Rubio et Saddam Haftar, feuille de route signée le 30 août 2026 au siège de la mission des Nations unies.
Comprendre l'échelle de robustesse, du plus solide au plus fragile
  1. Solidement ancré4,0 à 5,0 · Capacités prouvées sur la durée. Le pays absorbe les chocs sans risque de basculement.
  2. Résilient sous contrainte3,0 à 3,9 · Forces et faiblesses en tension, mais le système tient par ses propres moyens.
  3. Sous tension structurelle2,5 à 2,9 · Le pilier tient grâce à une béquille : une rente, un partenaire, un corridor. Il cède si elle cède.
  4. Fragile et dépendant1,5 à 2,4 · Vulnérabilité profonde. La fonction est assurée, mais sans maîtrise réelle des moyens.
  5. Défaillance critique1,0 à 1,4 · Risque d'effondrement de la fonction. Autorité ou capacité contestée sur l'essentiel.

L'échelle mesure la capacité à encaisser un choc, pas la richesse ni le potentiel. Le niveau de chaque pilier découle mécaniquement de son évaluation sur cinq points, selon les bornes ci-dessus.

Trois appuis, trois fractures

Ce que le pays peut opposer à un choc, et ce qui cède en premier.
Ce qui tient
FORCE 01

Une rente revenue à son niveau d'avant la guerre

Le 22 juin 2026, la production a retrouvé 1,48 million de barils par jour, son plus haut niveau depuis 2013, contre 0,86 pendant le blocus de 2020. Le premier appel d'offres en dix-huit ans a ramené les grandes compagnies internationales.

Sur ce socle, les avoirs extérieurs de la Banque centrale ont atteint 103 milliards de dollars à fin février 2026 : la Libye ne dépend d'aucun créancier extérieur pour son financement courant, ce qui est un avantage rare sur le continent.

Il ne dit pas que le pays est à l'abri. Le FMI chiffre la dette publique à 146 % du PIB en 2025 et prévoit une érosion des réserves à un niveau critique sans ajustement. Le matelas existe ; il se consomme.

FORCE 02

Les deux institutions qui ont mieux résisté que les autres

Presque tout a été dupliqué depuis 2014 : deux gouvernements, des autorités législatives concurrentes, des administrations judiciaires fragmentées. La Banque centrale s'est pourtant réunifiée formellement en août 2023, là où rien d'autre ne s'est recollé, et la Compagnie nationale du pétrole a mieux résisté encore.

L'une encaisse, l'autre distribue, et les deux camps s'y retrouvent parce qu'aucun ne peut vivre sans l'autre moitié du pays. C'est une survivance, pas une institution consentie. Mais c'est par elle que le budget unifié du 12 avril 2026, le premier depuis 2013, a pu être signé.

FORCE 03

Une géographie qui se vend par les deux bouts

Le gazoduc Greenstream relie directement la Libye à la Sicile, mais n'a livré qu'un dixième de sa capacité nominale en 2025 : le tuyau est un actif, pas encore un flux. Le brut, lui, part vers l'Europe sans franchir aucun détroit contesté.

À cette rente s'ajoute une monnaie d'échange que le pays ne produit pas : 87 % des arrivées irrégulières en Italie partaient de Libye en août 2026. Tripoli et Benghazi la monnaient séparément, chacun auprès des mêmes capitales européennes.

Ce qui freine
FAILLE 01

Quinze heures sans courant dans le pays qui détient les premières réserves d'Afrique

Pendant la canicule de l'été 2026, les coupures ont dépassé quinze heures par jour par des températures approchant cinquante degrés. Le 23 juillet, la colère est sortie dans la rue à Tripoli, Zaouïa, Khoms et Misrata, avec appel à la démission du gouvernement et lancement d'une désobéissance civile ; le 28 juillet, des manifestants occupaient le complexe de Mellitah.

Devant le Conseil de sécurité, le 18 août, la représentante spéciale a nommé les causes : fragmentation des institutions, sous-investissement, et détournement massif du carburant subventionné. Le pays dépense environ un milliard de dollars par mois pour importer ce qu'il ne raffine pas.

Le problème n'est pas la ressource, ni même seulement l'appareil qui devrait la transformer : c'est que les deux sommets y trouvent leur compte.

FAILLE 02

Une caisse de reconstruction exemptée de contrôle

Le 4 juin 2025, le Parlement de Tobrouk a doté le Fonds de développement et de reconstruction de 69 milliards de dinars, environ 13 milliards d'euros, assortis d'une exemption de contrôle administratif. Il est dirigé par un fils du maréchal Haftar.

La fracture ne passe plus seulement entre l'est et l'ouest : des députés du camp de l'Est demandent désormais la levée de cette exemption. Le pays est à 13 sur 100 à l'indice de perception de la corruption, 177e sur 182.

FAILLE 03

Une sécurité assurée par des forces qui ne sont pas libyennes

L'Africa Corps est signalé en août 2026 sur six emprises aériennes à l'est et au sud, en plateforme logistique vers le Sahel plus qu'en force de combat. À l'ouest, la Turquie fournit drones et conseillers ; les Émirats et l'Égypte arment le camp adverse. L'embargo des Nations unies est violé par plusieurs de ces parties à la fois.

Le 10 août 2026, le chef du renseignement militaire de l'Armée nationale libyenne a été tué par une voiture piégée en plein centre sécurisé de Benghazi, ville tenue sans partage depuis dix ans. Aucune revendication.

Ce n'est pas seulement la sécurité du pays qui manque : c'est celle de ceux qui étaient censés la garantir.

Qui tient le pays, du dedans et du dehors

Deux sommets qui ne se reconnaissent pas, et une institution monétaire qui arbitre entre eux sans l'avoir demandé.

À l'intérieur

Le pouvoir est divisé depuis 2014, et deux exécutifs rivaux se disputent le territoire depuis 2022. À Tripoli, le Gouvernement d'unité nationale d'Abdelhamid Dbeibah, reconnu par les Nations unies, s'adosse à un archipel de milices dont aucune ne lui obéit entièrement.

À Benghazi et Syrte, le gouvernement d'Oussama Hammad s'adosse à l'Armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l'est et le sud, donc l'essentiel des champs pétroliers.

À l'est, le pouvoir s'est transmis en famille avant de se transmettre en institution : le Parlement de Tobrouk a modifié la loi militaire en août 2025 pour placer Saddam Haftar à la tête de l'armée, et trois de ses quatre frères tiennent la sécurité intérieure, la réconciliation nationale et un fonds de 69 milliards de dinars.

Le troisième pouvoir n'est ni à Tripoli ni à Benghazi : c'est la Banque centrale, qui collecte la rente et la redistribue aux deux camps. En août 2024, le limogeage de son gouverneur avait suffi à couper près de 70 % de la production en quelques jours.

Ce troisième pouvoir vacille à son tour : le 10 août 2026, le jour même de l'attentat de Benghazi, le gouverneur Naji Issa a remis sa démission sans en exposer les motifs, le dollar s'échangeant alors à 9,30 dinars sur le marché parallèle.

Au sud, le Fezzan n'échappe pas aux deux camps : il leur échappe par intermittence. Le contrôle y est discontinu et négocié, tenu par des milices tribales le plus souvent alliées à l'Armée nationale libyenne, et c'est là que les vulnérabilités de Saddam Haftar sont apparues.

Décision rapideFermer une vanne. Un différend sur le gouverneur de la Banque centrale a suffi, en août 2024, à couper près de 70 % de la production en quelques jours ; une nuit d'occupation à Mellitah, le 28 juillet 2026, à approcher le black-out national.
Décision lenteTenir un scrutin, unifier une armée, réparer un réseau électrique. Quatre feuilles de route depuis 2015, aucune élection nationale aboutie depuis 2014, et un déficit électrique estival que personne n'a résorbé en dix ans.

À l'extérieur

La Russie est l'acteur dont l'emprise s'est le plus approfondie : six bases aériennes en août 2026, des travaux relevés par l'imagerie satellitaire américaine, et un dispositif qui ouvre une voie vers le Tchad et le Soudan. Ce n'est plus un appui à une faction, c'est une implantation.

La Turquie tient l'autre moitié, drones, conseillers et base d'Al-Watiya. Les Émirats arabes unis et l'Égypte arment le camp de l'Est, la seconde avec un modèle institutionnel que Benghazi imite ouvertement.

L'Italie et l'Union européenne achètent le gaz et le brut et financent la surveillance des côtes. Les États-Unis sont revenus après quinze ans d'effacement, et la Chine avance par la finance plus que par les armes.

Ces protecteurs sont devenus des preneurs de gages. Bases, contrats pétroliers, accès : ce qui était donné pour soutenir une faction se paie désormais en contreparties.

Ce qu'ils obtiennentMoscou, six bases aériennes et une voie vers le Sahel. Ankara, un déploiement prolongé de deux ans et des contrats de reconstruction. Rome, un gazoduc qui n'a livré qu'un dixième de sa capacité et un contrat gazier de vingt-cinq ans.
Ce que leurs positions impliquentPlusieurs de ces puissances soutiennent officiellement l'unité libyenne. Mais chacune de leurs positions a été obtenue d'une moitié de pays contre l'autre, ce qui réduit l'incitation à une réunification.

Ce que la carte impose

Une longue façade méditerranéenne où se concentrent neuf habitants sur dix, et des marches sahariennes que nul ne tient en continu.
Italie Rive nord du gazoduc Greenstream, premier client du brut libyen. Égypte 1,115 km de frontière commune, appui ancien du camp de l'Est. Tchad, Niger, Soudan Marches sahariennes sans contrôle réel : couloir des armes et des hommes. Tunisie Voisin le plus exposé : repli des civils et route de transit vers la mer.
Projection Equal Earth : les surfaces sont respectées, contrairement à la projection de Mercator qui gonfle les hautes latitudes. Les cartouches disent ce que seule la carte peut dire, le tracé et la façade ; les mesures restent au schéma des dépendances.
ItaliePremier client du brut et terminal du gazoduc Greenstream en Sicile. C'est aussi le pays d'arrivée de 87 % des départs irréguliers depuis les côtes libyennes en août 2026. La même rive porte l'énergie et les hommes.
Égypte1,115 km de frontière commune, surveillés de près. Le Caire arme et forme l'Armée nationale libyenne et offre à Benghazi un modèle de pouvoir, celui d'un État sécuritaire centralisé, que la Cyrénaïque reproduit à son échelle.
TunisieLe voisin le plus exposé : route de transit vers la mer, zone de repli des civils libyens, et frontière que chaque crise de l'ouest libyen referme ou rouvre sans préavis.
Tchad, Niger, SoudanLes marches sahariennes du sud, où le contrôle est discontinu et négocié, tenu par des milices tribales le plus souvent alliées à l'Armée nationale libyenne.Armes, combattants et migrants y circulent dans les deux sens ; le sud-est libyen figure parmi les points de transit relevés par le Groupe d'experts des Nations unies sur le Soudan en septembre 2026.

Ce qui changerait la donne

Les événements qui, s'ils se produisaient, feraient bouger le diagnostic, dans un sens ou dans l'autre.
24

La feuille de route du 30 août tient son délai

Elle promet des législatives et une présidentielle sous vingt-quatre mois. Quatre feuilles de route l'ont précédée depuis 2015 : le premier acte vérifiable sera la recomposition de la commission électorale, pas le scrutin.

RU

Maaten al-Sarra achève sa montée en puissance

Opérationnelle, la moins avancée des six emprises donnerait à la Russie une profondeur aérienne directe sur le Sahel, hors de portée des dispositifs européens.

La succession s'ouvre à l'est

L'assassinat du chef du renseignement militaire, le 10 août 2026, a montré que la ville la mieux tenue du pays ne l'est plus entièrement. Une succession contestée déferait l'unique chaîne de commandement lisible du pays.

FM

La NOC déclare la force majeure

Le terminal de Zaouïa, 120,000 barils par jour, a essuyé une série de frappes de drones en août 2026. Une force majeure romprait la trajectoire de production et rappellerait qu'aucune installation n'est protégée par un État.

$

Le budget unifié se rompt une seconde fois

Sa rupture rouvrirait le scénario d'août 2024, quand un différend sur le gouverneur de la Banque centrale avait coupé près de 70 % de la production en quelques jours.

C'est le mécanisme par lequel la politique libyenne se convertit le plus vite en choc mondial.

103

Les avoirs extérieurs commencent à se vider

Sur janvier et février 2026, 2,2 milliards de dollars sont entrés et 4,2 sont sortis. Un reflux durable des cours retirerait au pays le dernier attribut de souveraineté qui lui reste entier.

À cinq ans · 2026-2031

Trois chemins, dont un qui ne demande à personne de décider quoi que ce soit.
Trajectoire favorable

Le scrutin a lieu et l'argent sert à quelque chose

Les élections se tiennent dans le délai de vingt-quatre mois, un exécutif unique en sort, et la reconstruction du réseau électrique devient le premier poste de dépense au lieu de la sécurité. Ce chemin suppose que les deux familles acceptent un scrutin dont l'objet est de les déloger.

Trajectoire centrale

La partition qui fonctionne assez pour durer

Le calendrier glisse sans rupture ouverte. La rente remplit la caisse commune, la Banque centrale arbitre, l'électricité manque chaque été et la rue sort chaque été. Ni effondrement ni reconstruction : un État qui paie ses fonctionnaires sans administrer son territoire, et c'est le plus probable.

Trajectoire défavorable

La succession et la caisse cèdent ensemble

Une succession contestée à l'est rouvre la compétition armée au moment où le budget unifié se rompt. Les effets sortent du pays en quelques semaines : prix du brut, approvisionnement gazier de l'Italie, et reprise des départs par une côte d'où partent déjà 87 % des traversées vers l'Italie.

Méthodologie et sources

La note globale est la somme pondérée de neuf piliers évalués chacun sur cinq points : économie et finance, industrie et technologie, démographie et capital humain, diplomatie et influence, énergie et ressources, défense et sécurité, innovation et savoir, gouvernance et institutions, autonomie stratégique.

Quatre piliers pèsent 13,5 % chacun, quatre pèsent 9 %, l'autonomie stratégique 10 %. La somme donne ici 1,744, arrondie à 1,7 ; c'est la note affichée qui détermine le niveau qualitatif.

L'échelle mesure la capacité à absorber un choc et à préserver une liberté d'action, non la richesse du sous-sol ni la stabilité apparente du pouvoir.

Un pilier bien noté n'est pas un pilier riche : c'est un pilier qui tient sans béquille.

Données arrêtées au 13 septembre 2026, révisé le 15 septembre 2026.

Révision éditoriale du 15 septembre 2026 : liens de sources corrigés, et mise en page reprise pour la lecture sur téléphone. La fenêtre d'observation n'est pas étendue et aucune note ne bouge.

Sources principales : Compagnie nationale du pétrole pour la production et la découverte d'Essar, Banque centrale de Libye pour les avoirs extérieurs et les flux de devises, Banque africaine de développement pour la croissance et les soldes budgétaires, Fonds monétaire international, Mission d'appui des Nations unies en Libye pour les exposés devant le Conseil de sécurité des 18 août et 8 septembre 2026, Conseil de sécurité des Nations unies et son groupe d’experts sur la Libye, Fonds monétaire international pour la consultation au titre de l’article IV d’avril 2026, Cour pénale internationale pour l'affaire El Hishri, Transparency International, Reporters sans frontières, Freedom House, Programme des Nations unies pour le développement, SIPRI, Direction générale du Trésor français, Organisation internationale pour les migrations pour la part libyenne des départs, et le projet Tearline de l'agence américaine de renseignement géospatial pour l'imagerie des bases aériennes.

Les points d'attention assumés : la Libye ne publie pas de comptes nationaux consolidés depuis 2014 et n'a plus de notation souveraine depuis le retrait de Fitch en 2011. La Banque mondiale ne calcule aucun coefficient de Gini pour le pays, faute d'enquête sur les revenus depuis 2011.

Les séries budgétaires du Fonds monétaire international et de la Banque africaine de développement ne sont pas directement comparables : leur divergence reflète notamment des différences de périmètre et l'absence de comptes publics consolidés, en particulier à l'Est. La fiche retient la première et signale la seconde, sans prétendre les réconcilier.

La durée des coupures d'électricité varie selon les sources, de quatorze heures dans les relevés de presse de fin juillet à plus de quinze dans l'exposé onusien du 18 août. C'est ce dernier qui est retenu, avec sa date.

Le rang de premier ou de deuxième producteur africain n'est pas retenu ici : il change d'un mois à l'autre selon la source et la date, Forbes Afrique plaçant le Nigeria devant en mars 2026 quand la NOC annonçait 1,48 million de barils par jour en juin. Seul le volume est porté.

Les effectifs des forces étrangères présentes sur le sol libyen sont des estimations, par nature invérifiables sur place, et la formulation retenue suit celle des sources : une présence signalée sur des emprises où des travaux sont documentés, non un réseau de bases dont Moscou disposerait en propre.

Cadre d'évaluation SAPERE 2.2

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